7e RMT 1914

d'après l'historique du régiment, Librairie Militaire CHAPELOT

 

Le voyage à travers la France n’est qu'une longue marche triomphale. Les trains salués au passage d'acclamations enthousiastes, se dirigent vers la frontière. A Laon, la défense contre les avions est organisée, dans chaque convoi des groupes de tireurs sont placés sur un wagon; les tirailleurs déchirent leurs premiers paquets de cartouches, geste symbolique qui ouvrait la campagne.

Les trains transportant les troupes s'arrêtent à l'ouest de Mézières, aux petites stations d'Aubigny et de Rouvroy. Le flot pressé des soldats, trop longtemps contenus dans l'exiguïté des wagons, s'épand sur les trottoirs puis s'organise, se rassemble en formations régulières. Les tenues voyantes des Tirailleurs tranchent sur la grisaille du paysage qu'attriste encore une pluie fine et monotone. Au Nord, gronde le canon de Charleroi.

Les bataillons vont cantonner aux villages de Chilly, Marby et Etales, à proximité des points de débarquement Ils sont alertés le 23 à 8 heures 30; une heure plus tard les colonnes se forment et se dirigent vers Charleville acclamées a chaque traversée de village. A Mézières, elles défilent au milieu d'une population délirante. Premières visions de guerre, elles croisent un régiment de cuirassiers revenant du combat chargé de trophées enviés, puis rencontrent une automobile renfermant, raidis dans leur morgue de “ Junkers ”, deux officiers allemands prisonniers.

Après un court arrêt à Saint-Laurent, la brigade se dirige sur la Belgique par Cons-la-Grandville et Gespunsart. A minuit le bivouac est établi: près de ce village. L'excitation de la marche en avant, la proximité de la frontière font oublier la fatigue de cette longue étape. Toutes les énergies sont tendues vers la lutte devinée proche et glorieuse. .    Hélas ! la frontière ne devait pas être franchie

En effet ce même 22 août qui avait vu débarquer la brigade, avait marqué l'échec de notre offensive sur la Semoy et la fin de cette malheureuse bataille des Ardennes qui est restée dans l'histoire sous le nom de bataille de Charleroi.

Le IXe corps, três éprouvé, se replie. La Brigade doit couvrir sa retraite en tenant les hauteurs entre Cons et Aiglemont. Ces positions sont occupées dans la matinée du 24. Alors commence sous les yeux des troupes, le lamentable défilé des régiments revenant de Belgique; Colonnes d'infanterie, convois, longues files de voitures de blessés, petits groupes ou isolés qui s'arrêtent pour demander à boire et qui, interrogés, donnent des renseignements déprimants.

Malgré cette atmosphère de défaite le moral des tirailleurs est intact. Ils comprennent peu la situation. D'ailleurs que leur importe, ils ont leurs officiers, connus et aimés; ils obéiront à leurs ordres, le reste ne les intéresse pas.

Le soir, à  9 heures, les bataillons reçoivent l'ordre de se reporter au sud de Mézieres. Traversant la Meuse sur le pont suspendu de Lumes dont la destruction est déjà amorcée, elles vont se rassembler dans la région des Ayvelles.

Le lendemain, à midi, la brigade quitte ses emplacements et traverse une dernière fois Mézières. Le dernier élément éloigné, un détachement du génie fait sauter le pont sur la Meuse.

Pendant tous ces mouvements nos colonnes sont survolées par des avions ennemis dont l'apparition est saluée par une frénétique fusillade. On n'a pas encore vu les Boches, mais l'on sent partout peser leur menace triomphante.

A 19 heures, les bataillons cantonnent dans la région Murtin, le Châtelet puis, le 26 août au matin la brigade que vient de rejoindre le bataillon Tisseyre du 4e Tirailleurs occupe les hauteurs S-E. de Blombay. On organise les lisières de bois et l'on creuse de petites tranchées, simples levées de terre n'offrant aucune protection contre les obus. Cependant l'ennemi s'approche. A 17 heures des colonnes de fumée s'élèvent a l'horizon et a la tombée de la nuit les premiers “ Feldgrauen ” débouchent sur la route de Montreuil à Mézières et s'y organisent.

Les bataillons Clerc et Mignerot prennent les avant~postes sur la ligne Chilly-LavaI-Morency-Le Chatelet. Les postes s'installent dans une profonde obscurité et sous une pluie battante tandis que les hommes s'affalent dans les fossés boueux, rendus indifférents à tout par l'accablement de la fatigue.

Mal protégés par leur petit collet à capuchon, ils sont trempés par la pluie qui transperce leur tenue de treillis. Aussi envient-ils la capote longue et croisée de l'infanterie et n'appellent-ils plus les lignards autrement que les “ grandes capotes ”.

La nuit s'écoule sans incident, mais, dans le lointain, un cercle d'incendie marque les progrès de la dévastation et l'avance des barbares.

A 4 heures du matin les bataillons aux avant-postes reçoivent l'ordre de réoccuper leurs emplacements de la veille. Le mouvement s'effectue par échelons sous le feu de l'ennemi mais les clôtures à pacages, compartimentant le terrain, rendent les évolutions difficiles; seul un étroit chemin de terre permet de gagner la crête; les compagnies massées dans un bas-fond s'écoulent lentement par cet unique débouché.

Brusquement l'air vibre, des sifflements graves se terminent par des craquements énormes et d'étranges panaches noirs et verts se déploient à dix mètres du sol tandis que s'épanouit le vol meurtrier des éclats. Ce sont les premiers obus, des 105 fusants L'artillerie ennemie bat le chemin d'accès mais ne réussit pas a nous en interdire le passage. Convenablement échelonnées, nos fractions parviennent à gagner la crête; là, elles peuvent se déployer en formations moins vulnérables et continuent leur mouvement, accompagnées pendant deux kilomètres par les salves ennemies.

Les Tirailleurs subissaient pour la première fois le feu de I 'artillerie. Leur calme merveilleux n'en fut pas diminué. Mais les pertes étaient sensibles. L'un des premiers, le capitaine Mensier était tombé, les genoux traversés par une balle de shrapnell.

L'ennemi n'avait pas poursuivi. Il s'était contenté de lancer quelques patrouilles de Cavalerie derrière nos troupes qui, par Cernion et l'Echelle s'étaient établies à 18 heures 30, à Dommery.

Au cours de la nuit, arrive à ce village un lamentable troupeau de réfugiés, portant sur leur dos ou traînant dans des voitures d'enfant, quelques hardes précipitamment enlevées. Tous, vieillards, femmes et enfants avec, sur le visage, la même expression de douloureuse stupeur. Pendant que s'écoule leur flot misérable les Bataillons reçoivent l'ordre de se diriger sur Poix-Terron. La DM doit participer à l'attaque de l'armée Langle de Cary et se porter sur la Meuse. Seul, le bataillon Sauvageot reste a Signy-l'Abbaye.

A Launois le bataillon Clerc doit revenir sur ses pas pour escorter jusqu'à Dommery un groupe d'artillerie. Vers 11 heures, sa mission remplie, il coupe à travers champs pour rejoindre la colonne. Tout à coup l'ennemi est signalé sur son flanc gauche vers le signal de Thin. Le bataillon se déploie face à gauche et se dirige vers La Fosse-à-L'Eau où il trouve la brigade Blondlat fortement engagée. Successivement tous les bataillons de la 2e brigade rejoignent le champ de bataille et garnissent les crêtes Meisancelle- La- Fosse-à- L' Eau. Leur intervention empêche l'ennemi de déboucher de la foret de Froidmont.

A 5 heures 30 l’offensive est ordonne et c'est l'assaut. Les pentes sont dévalées baïonnette haute et un élan furieux jette les Tirailleurs sur l'ennemi. Brusquement se dévoilent des mitrailleuses cachées dans des javelles. Leurs rafales ne peuvent cependant pas briser la charge et les premières lignes allemandes couchées dans les blés sont clouées au soI. Mais une fusillade terrible part de la lisière de la foret fortement occupée. La ligne des assaillants s'émiette, les groupes tournoient sans pouvoir progresser. Enfin les Tirailleurs sont obligés de s'arrêter et s'accrochent au terrain conquis.

Mais le commandement estime qu'une poussée ennemie peut rejeter facilement ces petits groupes désorganisés Il donne l'ordre de gagner la crête et les débris de la brigade rejoignent les hauteurs de La Fosse-à-l'Eau. Les Allemands beaucoup plus nombreux sont tellement impressionnés par la furie de cette charge, qu'ils n'osent poursuivre et jusqu'à l'arrivée de leur grosse artillerie, renoncent à toute progression.

Nos pertes étaient lourdes. L'assaut avait été mené comme au Maroc, à découvert et à faibles intervalles. Les chéchias et ceintures rouges des turcos en faisaient des cibles excellentes. Quant aux officiers, en tunique claire, culotte rouge, sabre au poing, ils ne devaient pas échapper aux tireurs d'élite ennemis. En fait, presque tous furent mis hors de combat.

Chargeant à la tête de son bataillon, le commandant Clerc était tombé l'un des premiers. Le capitaine Muller, mortellement atteint, veut remettre à son successeur la ceinture contenant l'or et les papiers de la compagnie. Il appelle un Tirailleur. Celui-ci s approche et tend la main, une balle la fracasse. Très calme il tend l'autre et porte au lieutenant la précieuse relique avant de se faire panser.

Le sous-lieutenant indigène Abdallah avait été tué à bout portant par un blessé allemand râlant dans l'herbe. Longue est la funèbre liste des morts de ce premier combat. Malgré ses pertes la brigade tient toujours tête a l'ennemi.

La situation est telle que le 29 à 2 heures du matin la retraite est ordonnée. La colonne se forme sur la route de Rethel et les troupes quittent La Fosse-à-l'Eau.

Ici se place l'un des plus beaux faits d'armes de la campagne. Le bataillon Mignerot à la droite du dispositif n'a pas été touché par l'ordre de repli. Ignorant le départ de ses voisins, il continue le combat. A l'aube, après un feu roulant d'artillerie, les Allemands débouchent. Une fusillade énergique part des hauteurs tenues par le bataillon et l'ennemi rendu prudent par l'assaut du 28 n'insiste pas, mais son artillerie exécute sur nos positions un tir très violent. Le commandant Mignerot est blessé. Des brancardiers viennent le chercher. Un gros obus anéantit le groupe. Le capitaine Jacquot prend le commandement du bataillon et donne le même ordre : Tenir. L'ennemi veut profiter du tir de son artillerie pour progresser par infiltration. Des silhouettes agiles courent de buisson en buisson, garnissent les fossés, utilisent les moindres couverts, mais notre fusillade les tient à distance.

A 8 heures le bataillon se rend compte de son complet isolement. Un renseignement qui lui parvient montre la gravité de sa situation: les Allemands ont occupé Launois et débordent égale ment vers la gauche. Toutes les troupes françaises sont en retraite depuis l'aube. Dans Ces conditions il faut se dégager rapidement pour éviter un encerclement fatal. Peut-être même est-il déja trop tard. Les sections se replient une à une, emmenant les blessés transportables et le bataillon se masse dans un ravin à l’ouest de Launois. Mais les Allemands apparaissent de tous côtés et l'on hésite sur la direction a prendre. A ce moment un civil, les vêtements en loques, se présente au capitaine Clot et lui offre de guider le bataillon. Cet homme n'est-il pas un espion envoyé par l’ennemi ? Le capitaine est perplexe mais le civil insiste : “ On est ce qu on est mais pas un traître. Si vous vouIez me suivre ils ne nous auront pas  je connais le pays ”. La situation est désespérée, le capitaine accepte : son guide le dirige et le bataillon, par une série de chemins creux, échappe à l'étreinte ennemie et gagne Poix-Terron. Il rejoint ensuite le régiment à La Horgne, ne comptant plus que 320 hommes.

 

Pendant ce temps l'artillerie ennemie s'acharnait toujours sur La Fosse-à-l'Eau. Dans l'après-midi les boches donnent l'assaut des maisons vides. Leur rage ne connaît plus de bornes lorsqu'ils ne trouvent que quelques blessés et qu'ils apprennent qu'une poignée d'hommes avait arrêté, pendant 12 heures, l'avant-garde de l'armée allemande.

La retraite continue, fréquemment interrompue par les combats d’arrière-garde. Le 30, la Division fait tête sur l'Aisne pour retarder l'avance ennemie. Le bataillon Tisseyre, augmenté de la compagnie Frossard, prend une part active au combat de Bertoncourt. Resté le dernier pour couvrir la retraite il est poursuivi pendant trois kilomètres par les uhlans. Mais il réussit à passer l'Aisne à Seuil et retrouve sur la Tourbe les autres bataillons qui bien que restés en réserve avaient néanmoins éprouvé, du fait de l'artillerie ennemie, des pertes assez élevées.

Le bataillon De Ligny du 7e Tirailleurs n'avait pas encore rejoint la brigade. Débarqué a Amagne-Lucquy le 29 au matin, il avait été arrêté à Civry par le général Dumas qui lui avait prescrit d’occuper les ponts de Rethel.

La ville est évacuée; le pont vient de sauter, Le bataillon renforcé de 600 réservistes du 65e RI place des postes et organise les maisons. Le 30, a 6 heures 30 les premiers coups de feu éclatent. Ce sont des cavaliers ennemis démontés qui viennent de prendre contact avec nos postes. L'infanterie allemande les renforce rapidement et vers 8 heures 30 l'artillerie entre en action. Sans appui 1'artillerie laissées à leurs propres ressources, les compagnies se défendent âprement. Mais à droite et à gauche l'ennemi, n'y rencontrant aucun obstacle, avance rapidement. Cette manœuvre débordante oblige nos troupes à un repli d'ailleurs lent et limité. Le bataillon dispose pour sa retraite d'un seul pont sur lequel s'acharne l'artillerie ennemie. La défense immédiate en est confiée au capitaine adjudant major Berne. Cet officier reçoit une blessure grave, il reste cependant à son poste pour soutenir le moral des réservistes qui voient le feu pour la première fois. Il devait être tué le lendemain.

L'ennemi est toujours tenu en respect, mais, à 18 heures 30, l'unique pont étant détruit par les obus, la retraite est ordonnée. Les fractions commandées par les lieutenants Cerfon et Le Gouvello de La Porte sont chargées de résister pour couvrir le repli. Ces officiers et leurs hommes se font tuer sur place. Grâce à leur héroïsme, le bataillon réussit à se dégager et rejoint à Thugny le reste du régiment. Il avait arrêté pendant 2 heures, dans un combat inégal, un ennemi nombreux et bien pourvu d'artillerie.

Les deux régiments désormais organiquement au complet mais réduits et désorganisés par les combats précédents continuent la retraite.

Le 1er septembre, la DM retarde encore l'ennemi à Allaincourt au passage de La Retourne, puis continue sa marche vers le Sud. Lamentables journées, étapes harassantes sur les bas côtés de routes encombrées par les convois, les colonnes d'artillerie et le pêle-mêle des civils fuyant devant l'ennemi. Celui-ci nous suit de près. Que des fois, le ravitaillement arrivé, il faut repartir avant d'avoir pu faire la soupe. Souvent il faut s'arrêter, faire face, et engager un violent combat d'arrière-garde pour retarder la poursuite. Et les journées, lourdes de malheur et de souffrances s'écoulent dans cette marche accablante. Les villages se succèdent, Vitry les Reims, Ludes, Tours-sur- Manie, Vertus, La Fere Champenoise. Oû donc s'arrêtera la retraite ? Enfin le 4 au soir, tandis que les bataillons remontant vers le Nord-Ouest cantonnaient à Broussy-le-Grand, un ordre arrive, surexcitant toutes les énergies.

C'est l'ordre de Joffre ordonnant l'offensive de la Marne : Le moment de regarder en arrière n'est plus.

LA BATAILLE DE LA MARNE

La falaise de Champagne qui de Vertus a Sézanne surplombe, face à l’Est, de molles ondulation grisâtres couvertes de bois géométriques est échancrée vers Saint-Prix par le Petit Morin et enserre une région marécageuse, longue de dix kilomètres, large de quatre : les Marais de Saint-Gond.

La falaise domine au sud d'une centaine de mètres par les crêtes boisées qui vont de Soisy-aux-Bois a Allemant et détachent dans la plaine un piton isolé : le Mont Août.

Les troupes ennemies, des Divisions de la Garde cherchent à déboucher des marais de Saint-Gond. La Division Marocaine doit tenir ces hauteurs qui constituent le pivot occidental de la lXe Armée, la clé de la bataille.

Le 5 septembre, au petit jour, les bataillons garnissent la crête de Montdement tandis que deux d'entre eux opèrent vers Saint Prix.

Dés le 6 au matin, la bataille commence. L'artillerie lourde ennemie écrase, au bas des pentes, les villages d'Oyes et de Reuves qui doivent être évacués. Mais il faut à tout prix arrêter le débouché des troupes ennemies. Trois fois les Tirailleurs, dévalant les pentes, se lancent à l'assaut de Reuves et de Saint-Prix. Trois fois des feux de mitrailleuses et un tir meurtrier des obusiers allemands les obligent à regagner leurs positions de départ. Ils s'accrochent alors à la crête sous un marmitage d'une épouvantable violence.

Le 7 septembre, la Division Marocaine continue à maintenir ses position mais, à sa droite, la situation s'est aggravée L'ennemi a dépassé Fère-Champenoise et déborde vers le Sud-Est. Si la DM fléchit, la manœuvre de Foch est compromise et la vallée de l'Aube s'ouvre à l'ennemi.

Les Allemands le savent. Leur artillerie lourde bat la falaise et s'acharne particulièrement sur le château de Montdement, poste de commandement du général Humbert.

Le 8, un renseignement officiel annonce que l'effort de l'ennemi est brisé sur notre aile gauche. Cependant la situation reste sérieuse Au centre de la IXe armée, l'ennemi a atteint Courgançon et cherche à percer vers l'Aube pour briser, a l'articulation, la tenaille qui l'enserre. Pour faire face a ce danger le 77e RI qui soutenait vers Saint-Prix la gauche de la brigade est retiré du front et s'engage plus à l'Est. Cet affaiblissement de la ligne oblige à un léger repli vers Montgivroux, mais la crête est néanmoins toujours fortement tenue.

Le 9 septembre, le combat décisif s'engage. L'ennemi veut en finir rapidement car il sent augmenter la menace sur son aile droite. Les troupes de la Garde se massent derrière le talus de Saint-Prix et cherchent a progresser. Notre artillerie divisionnaire veille et le 75 tonne sans arrêt. Sur le front de la brigade l'assaut est brisé; mais l'ennemi profitant d'un vide qui se produit entre elle et la brigade Blondlat qui opère vers Allemant, réussit à pousser une pointe sur Montdement et à occuper le château. La situation est critique car la DM n'a plus de réserves. Heureusement le 77e RI est remis à sa disposition. Il contre-attaque et réussit au troisième assaut à enlever le château pendant que nos troupes occupent le parc. A la tombée de la nuit la bataille est gagnée et l'ennemi battu sur tout le front doit se résigner à la retraite. Dés le 10 la poursuite commence.

Nombreux étaient ceux dont le sang paya cette victoire parmi eux le colonel Fellert était tombé, le 9, mortellement blessé. Mais leur sacrifice n'avait pas été vain. Le général Humbert précisant l'importance de la mission qu’ils avaient si bien remplie pouvait dire : La fermeté des troupes de la Division du Maroc a été la condition de la Victoire.

Dans la journée du 10, les bataillons, hâtivement reconstitués a deux ou trois faibles compagnies, se forment derrière le IXe corps et remontent Vers le nord, traversant le champ de bataille de la veille.

Il est alors possible de se rendre compte de l'importance des pertes ennemies. Le long des routes, dans les marais, partout des cadavres. Au bas des pentes leur accumulation accuse l'âpreté de la lutte et l'énormité du massacre. Il y a là des groupes hideux, des corps qui, transpercés de minuscules éclats de 75 ont été figés dans le geste commencé et qui, sans blessures apparentes, font croire à l'intervention de quelque engin mystérieux et terriblement efficace.

Les villages sont traversés dans la fumée des incendies. Plus au nord la destruction est moins complète, mais les maisons ont été pillées. Seules ont été protégées celles qui portent I'inscription “ Nicht zu plundern ”, respect inattendu ou récompense de quelque complicité.

Enfin quelques détails frappent les spectateurs. C’est l’accumulation des bouteilles vides marquant l’endroit des ripailles et surtout, le long des routes, l’égrènement des cadavres de chevaux gonflés et raidis dans leur puanteur.

LA REPRISE DU CONTACT

LA FORMATION DU RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS DE LA DIVISION DU MAROC

Le 13 septembre, après une poursuite retardée par la destruction des ponts sur la Marne, la brigade Blondlat reprend le contact. L ennemi fait tête sur des positions organisées au cours de son avance par des troupes de seconde ligne. Ces fortifications tenues par des troupes médiocres mais reposées, parviennent a arrêter notre élan.

Tandis que le combat s'engage vers Prunay, les bataillons de tirailleurs restent en réserve entre Beaumont et la ferme des Marquises. Mais la première brigade s'use dans cette lutte, et dès le 14, nos bataillons viennent la renforcer. De brillants assauts emportent les défenses avancées ennemies. Prunay est dépassée et la chaussée Romaine atteinte entre la route de Beine et la ferme des Marquises.

L'ennemi résiste opiniâtrement, allant parfois jusqu’a la contre-attaque. Il opère sur un terrain favorable a la défensive, les glacis sont battus par des feux rasants de mitrailleuses et l'artillerie lourde objective les bois qui abritent nos rassemblements. De plus, les Allemands ont creusé dans le calcaire compact de profondes tranchées contre lesquelles le 75 est impuissant.

Jusqu'au 27 des combats quotidiens se livrent sans apporter à la situation aucune modification importante. Puis la bataille se déplace vers la gauche et les bataillons reçoivent l'ordre de se retrancher sur leurs emplacements.

La guerre de tranchées commence, mais nous sommes encore très loin des puissantes organisations qui devaient plus tard s'échelonner sur une profondeur de plusieurs kilomètres. Quelques éléments rectilignes, sans traverses ni pare-éclats, pas de boyaux de communication ni de défenses accessoires, une accumulation considérable de troupes en première ligne, telles sont les caractéristiques du “ secteur ”. La nuit, de fréquentes alertes provoquent de brusques fusillades.

C'est au cours de cette période de stabilisation que le généraI Blondlat, qui a remplacé à la tête de la Marocaine, le général Humbert appelé au commandement d'un corps d'armée fixe la nouvelle répartition des troupes. Tous les bataillons de tirailleurs sont fondus en un seul régiment qui forme avec un régiment de marche de Zouaves, que rejoint le bataillon Modelon, la deuxième brigade marocaine.

Sous le commandement du chef de bataillon Tisseyre, le régiment de marche de Tirailleurs algériens de la Division du Maroc a la composition suivante :

 

1er bataillon, comrnandant Toupnot, ex bataillon Tisseyre du 4e Tirailleurs.

2e bataillon, commandant Jacquot, ex bataillons Mignerot et Sauvageot du 2e Tirailleurs

3e bataillon, commandant Sacquet, ex bataillons Britch du 5e Tirailleurs et de Ligny, du 7e Tirailleurs.

4e bataillon, commandant Mensier, ex bataillon Clerc du 6e Tirailleurs.

 

Le 8 octobre, le régiment se déplace vers la gauche et occupe, le long de la route de Cambrai, les tranchées creusées devant le fort de la Pompelle. Le service de garde s'organise. Six compagnies tiennent les premières lignes. Un bataillon est en soutient dans les abris construits le long du canal et un autre en réserve a Puisieux.

Le Commandement n'a cependant pas renoncé à l’offensive. Du 12 au 15 octobre de nouveaux efforts sont faits pour percer les lignes ennemies avant la mauvaise saison, mais de puissantes défenses accessoires, flanquées de mitrailleuses, arrêtent net l'élan des bataillons Toupnot et Sacquet, et le régiment fait la cruelle expérience de l'invulnérabilité des fronts fortifiés qui n'ont pas été soumis a une destruction préalable.

Il faut se résigner à la défensive et nos tirailleurs plient leur ardeur aux nécessités de cette nouvelle phase de la bataille. D'ailleurs leur audace trouve son emploi dans de nombreuses patrouilles qui pénètrent profondément dans les positions ennemies et ramènent les trophées les plus inattendus.

Ils doivent aussi s’habituer a des dangers nouveaux. L'ennemi utilise des lance-bombes dont les projectiles causent d'énormes ravages.

Le 26, une section entière, la compagnie Frossard est enterrée par l'explosion de l’un de ces engins. Des travaux de déblaiement sont immédiatement entrepris sous le feu de l'ennemi avec un sang-froid et un dévouement qui valent à la compagnie une citation à l'ordre de la Division. 8 tués et 7 blessés étaient dégagés des décombres.

Le 27, de nouvelles bombes faisaient 27 victimes, dont 7 morts au bataillon Sacquet.

A ce danger s'ajoute la menace angoissante de la guerre de mines. La 16e compagnie qui occupe les ruines de la ferme d'Alger entend le bruit d'une mystérieuse activité souterraine. Le capitaine Frossard signale le péril et un détachement du génie commence une contre-mine. Mais l'ennemi a de l'avance, sa galerie atteint déjà notre tranchée de première ligne et l'on entend très distinctement les coups de pioche marquant la progression des rameaux de combat. La compagnie menacée de sauter d'un instant à l'autre reste calme, et continue à tenir ses positions. L'explosion devait se produire une quinzaine de jours après le départ du régiment pour la Belgique.

Dans les premiers jours de novembre, le régiment est diminué du bataillon Tisseyre qui rejoint le 4e Tirailleurs de marche. Un bataillon Sénégalais le remplace dans le secteur devenu très calme.

Le silence de l'ennemi finit par être inquiétant, et l'on craint qu il ne se prépare à rompre le contact. Des reconnaissances sont prescrites, elles sont accueillies à coups de fusil par les sentinelles allemandes. Le Boche est toujours là; il veut simplement parfaire en toute tranquillité son organisation défensive.

BELGIQUE

LE SECTEUR DE BOESINGHE.

Relevé; dans la nuit du 10 au 11 novembre par le 273e RI, le Régiment se rassemble a Puisieux, puis gagne la gare de Mourmelon. Embarqué en chemin de fer à 18 heures, il débarque a Cassel et EsqueIbecq le 13 avant le lever du jour. Immédiatement des camions automobiles le transportent jusqu'à Linde, d'où les troupes vont cantonner à Poelinchove. Dés le lendemain, elles se portent en réserve près d'Elverdinghe et bivouaquent en plein champs, sous une pluie fine et pénétrante.

Le 16 le bataillon Mensier qui venait d'arriver à Boesinghe est alerté à midi pour soutenir une attaque du 31e RI sur le bois triangulaire. Passant entre deux rafales le pont du canal, il s'installe dans des tranchées boueuses, puis à 16 heures se porte en avant. La marche d'approche à travers les champs détrempés sur le sol argileux rendu glissant par la pluie est extrêmement pénible. La route qui traverse le bois triangulaire prés de la ferme “ Ma Campagne ” est devenue un fleuve de boue où l'on s’enfonce jusqu'aux genoux.

En~n parvenu à pied d’œuvre, le bataillon coopère avec les Zouaves à la prise de la corne N-E du Bois, puis se reporte en réserve. Pendant ce temps, les deux autres bataillons quittant leur bivouac avaient relevé des fractions des 26e et 28e RI.

Coupé en son milieu par un large marécage, le secteur du régiment fait face au cabaret de Korteker. Six compagnies occupent aux avant-postes des tranchées peu profondes et sans cesse éboulée. Les unités de réserve, plus heureuses, s'installent dans les bois et les nombreuses fermes de la région.

Le service des premières lignes est très pénible. La lutte d'artillerie est vive et, en raison de la faible protection offerte par les tranchées, les pertes sont assez élevées. Condamnés a rester terrés dans la boue et dans la neige, les tirailleurs souffrent beaucoup du froid rigoureux. Deux cents d'entre eux sont évacués pour gelure des pieds. La plupart des cas étaient graves et beaucoup entraînèrent l'amputation.

Le régiment qui a pour objectif éventuel le cabaret de Korteker s’en rapproche par bonds et creuse de nouvelles tranchées. Déjà les défenses accessoires ennemies ont été reconnues par des patrouilles d'officiers, lorsque le 5 décembre la brigade est relevée pour être mise a. la disposition du 16e CA.

LE SECTEUR D'YPRES.

Près d'Ypres, dans une dépression dont les bords sont occupés par l'ennemi, quelques tranchées isolées, à demi pleines d'une boue gluante, tel est le nouveau secteur dévolu au régiment.

Deux bataillons l'occupent Le troisième est en réserve, au sud d'Ypres, dans la région de Verbranden-Molen.

L'absence de boyaux rend la circulation impossible de jour, de nuit une fusillade continue la fait très périlleuse. Nuit et jour, l'artillerie lourde allemande envoie ses rafales. Aussi, les quelques journées passées là furent elles pénibles. Heureusement ce séjour ne devait pas se prolonger. Dans la nuit du 9 au 10, les deux bataillons de première ligne sont relevés. Le bataillon Mensier reste pour soutenir une contre-attaque des zouaves. L'opération réussit et une seule compagnie est engagée.

Le 12, ce bataillon est relevé à son tour, il laisse cependant en ligne la section de mitrailleuses du lieutenant Weisbecker qui devait, après avoir fourni un magnifique effort, ne rejoindre le régiment que le 16.

Enfin regroupée, la brigade prend, à la frontière française, près de l'Abeele, son premier repos depuis le commencement de la campagne.  

SECTEUR DE NIEUPORT.

L'ATTAQUE DE LA GRANDE DUNE.

Le 20 décembre, à 15 heures, les bataillons Jacquot et Sacquet sont embarqués en automobiles à Steenworde. Ils débarquent à Ost-Dunkerque où les rejoint le bataillon Mensier.

Le Régiment apprend que la dénomination de 7 Tirailleurs de Marche lui est officiellement attribuée. Le 7e de marche, héritier de la gloire des 1er de marche et 2e mixte va bientôt conquérir de nouveaux lauriers.

Après une série de durs combats, l'ennemi a été refoulé sur la rive droite de I'Yser. Deux bataillons du régiment sont engagés pour poursuivre cette progression. S'appuyant à gauche a la mer, les tranchées qu'ils occupent passent aux pieds de la Grande Dune, puis s'infléchissent dans le Polder en direction de Lombaertzyde.

Les tranchées creusées dans le sable des dunes sont à peu près habitables, mais s'éboulent au moindre ébranlement; dans le Polder l'eau est à la surface du sol et les ouvrages sont constitués par une fragile accumulation de gabions et de sacs a terre.

Tous les efforts du régiment tendent a' s'emparer de la Grande Dune. Dès le 22, une première attaque a lieu. Elle est arrêtée par un feu très violent et provoque une vigoureuse réaction de l'ennemi. L'artillerie allemande exécute des tirs de destruction sur nos tranchées qui s’éboulent, découvrant leurs occupants. C'est ainsi que le 24 au soir le capitaine Frossard est tué d'une balle au cœur en parcourant le secteur de sa compagnie.

Une opération entreprise dans la nuit du 24 au 25 réussit partiellement. Notre première ligne est redressée et quelques fractions prennent pied sur la Grande Dune sans pouvoir s'y maintenir. Cependant un élément de tranchée “ le Cratère ” qui en escalade la corne sud-est, reste en notre possession. L'ennemi éloigné à peine d'une trentaine de mètres le domine entièrement. Toute la journée, c'est une pluie ininterrompue de grenades et de bombes. Nos tirailleurs, dépourvus de moyens de riposte, ne pouvant même pas s'abriter dans ce terrain mouvant subissent sans fléchir de lourdes pertes. Dans une seule matinée, la section du lieutenant Francescetti perd 22 hommes, du fait de ce harcèlement incessant. Cependant aucune défaillance ne se produit jamais parmi les fractions chargées de tenir a tour de rôle ce coin infernal.

La situation ne se modifie pas pendant la première quinzaine de janvier. Les troupes tiennent le secteur toujours très agité et la neige et le froid viennent aggraver leurs souffrances. Aussi les relèves sont-elles plus fréquentes, les bataillons alternant entre eux ne passent que deux jours en première ligne.

Les unités relevées traversent l'Yser sur le pont du “ Général Joffre ” établi par le génie. L'artillerie ennemie s'acharne sur lui, et finit par le rompre. Il faut alors passer le fleuve sur des chalands, ou faisant un interminable détour, le franchir sur de frêles passerelles sans garde-fou.

Arrivées à leurs cantonnements de Nieuport-Bains et d'Ost-Dunkerque-Plage, les troupes connaissent plus de confort, mais guère plus de sécurité.

L'artillerie allemande bombarde Nieuport quotidiennement et cause des pertes aux bataillons au repos.

Le 3 décembre, la section de mitrailleuses du 3e bataillon est presque entièrement détruite par un obus.

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