Historique du 4e Zouaves

1918

 

L'ATTENTE

Quand le 1er janvier au matin, par les rues froides et encore désertes de Mourmelon-le-Grand, les trompes de chasse du régiment vinrent en guise de souhait sonner l'hallali sous les fenêtres du Colonel Besson, il y eut chez beaucoup le sentiment que l'année nouvelle serait celle de la Victoire et de la cure. Sans doute, la bête traquée, fatiguée, ayant ameuté dans le monde toutes les consciences soucieuses de l'honneur, l'honneur se trouvait encore capable d'un élan farouche, de dévastations cruelles; mais nos Zouaves, qui la pourchassent depuis quatre années, savent maintenant qu'ils peuvent mâter sa fureur et la réduire à merci.

Ils ont pris comme emblème le lion, parce que c'est le symbole de la force unie à la fierté. Ils en ont peint l'effigie, coiffée d'une chéchia, sur toutes leurs voilures, mais dans leurs âmes a passé également ce mépris du danger, cette insouciance de l'attaque, cette sérénité formidable, qui caractérisent le fauve royal des plaines africaines.

C'est pourquoi, malgré les menaces que rugit l'Allemagne, ce 1er janvier fut un jour de fête où l'on parla de Paix en évoquant le retour au foyer, mais de Paix vïctorieuse.

Et le lendemain, sans retard, on reprit le pic, la pelleon creusa de nouveau ces trappes, ces tranchées, qui sauveront Reims, qui couvriront Chàlons, et cela avec une telle ardeur que quelques jours plus tard le Président du Conseil, Ministre de la Guerre, en visite sur les chantiers ne pourra s'empêcher de clamer : « Ah ! les braves gens ! Ils se battent, travaillent, peinent, meurent et ne se plaignent pas » et il laissera tomber de ses mains deux Médailles, militaires et deux Légions d'honneur. Tout le mois le travail se poursuivit avec acharnement dans cette région, comme il se poursuit au long du front travail fatiguant, pénible au-delà de ce qu'on peut imaginer. Il gèle. Les hommes ont les doigts transis et doivent quand même dérouler, fixer ces réseaux de fil de fer barbelé qui leur écorchent les mains, tandis qu'ils battent la semelle dans la neige et que beaucoup ressentent encore aux pieds le fourmillement des anciennes gelures

Le 1er février, il faut songer au repos et l'on redescend sur la région d'Avize à Oger, Mesnil, Flavigny, Gionges. Ce n'est que pour huit jours.

Le 9 le mouvement est repris et l'on remonte cette fois sur la montagne de Reims, toujours pour travailler, dans le secteur qui va Verzenay à Montbré. L'alerte est prévue; car enfin on attend l'attaque allemande. On nous l'annonce à grands cris. Certains s'en amusent et parlent de bluff`. Il faut quand même prévoir.

Février passe et rien ne vient. La reprise de l'instruction s'impose.

A cet effet tout le régiment est ramené dès la fin de février sur la Marne, où il cantonne à Chatillon, Binson, Orquigny, Montigny.

C'est de là sans doute que l'on partira arrêter la ruée allemande. Chacun le pense sans frayeur, sans impatience. On vaudrait pourtant bien savoir ce que va être ce choc formidable. On parle pour ou contre. Il tarde tant que le nombre augmente de ceux qui n'y croient plus. Tous d'ailleurs émettent l'avis que ce sera le coup de la fini, pour l'ennemi une manœuvre désespérée. Ces sentiments sont intéressants à noter car plus tard ils nous permettront de juger la valeur morale de nos troupes. Contraints jusqu'en juillet à lutter pied à pied en reculant., les succès imprévus de l'ennemi ne les abattent pas. Ils continueront même dans la défensive et malgré les optimismes déçus, à dédaigner leurs adversaires, à compter sur la victoire, qu'ils n'atteindront en en définitive qu'à force de Volonté.

Les semaines, les mois qui vont suivre seront terribles pour le 4e Zouaves, terribles, par les combats qui doivent :s'y livrer, terribles par la continuité de l'effort à fournir. A part quelques rares journées de repos, ils seront en haleine jusqu'en septembre.

Il nous reste à les suivre dans les batailles défensives de l’Oise à l'Aisne.

Dans l'offensive qui de l'Aisne les ramènera au-delà de l'Oise, leur rôle e actif dans la grande guerre sera alors terminé. Ils auront mérité les joies triomphales des entrées en Alsace.

 

DE L'OISE A L'AISNE

Orvillers-Sorer

(27 mars 2 avril)

 

Le 21 mars au matin, le régiment reçut l'ordre de quitter ses cantonnements des bords de la Marne pour se porter de nouveaux emplacements de travail sur la Montagne de Reims. Ce n'était pas encore la grande affaire tant attendue, mais une simple relève des éléments de la 38e Division demeurée sur les chantiers de Montbré, Verzy, Verzenay.

On sut pourtant en gravissant les pentes qui mènent à Saint-Imoges – Villers - Allerand - Rilly-la-Montagne, que l'attaque allemande venait de se déclencher. Dès le lendemain, on se mit néanmoins au travail comme si rien n'était. On commentait les journaux, on cherchait des nouvelles, et l’on apprit ainsi le recul de l'armée britannique, la chute de Ham et de Guiscand, puis l'entrée en scène de l'armée Humbert. Nul ne s'inquiétait parce que nul ne connaissait encore la gravité de la situation. En même temps le bruit courait d'une attaque sur Reims et les Zouaves trouvaient tout naturel d'être là, en réserve, pour la riposte.

Le 25 à midi, ils furent alertés. Toutes les compagnies venaient de repartir au travail. On dut lancer des cyclistes vers les différents chantiers. A deux heures tous étaient prêts. Personne ne savait à quoi, mais chacun comprenait maintenant qu'il allait s'agir d'un coup dur. On les groupa derrière la Montagne, dans la région de Tauxières - Fontaine sur air et Neuville. De plus en plus l'opinion persistait que le lendemain Reims serait attaqué. On ne faisait donc que prendre des positions de résistance, organiser des réserves. Mais le lendemain des camions arrivèrent nombreux, assez nombreux pour enlever toute la Division. Ce n'était pas de Reims qu'il était question. Ce ne pouvait être que de la grande bataille engagée entre la Scarpe et l'Oise.

On traversa Épernay, Dormans, puis la nuit vint, une nuit froide. Les camions se succédaient avec monotonie, sans vitesse, mais de l'intérieur les hommes grelottants chantaient comme de jeunes conscrits. On filait par Chàteau-Thiery, Neuilly, Saint Front, la Ferté-Milon, Villers-Cotterêts. Le matin, on vit Compiègne et l’on put se rendre compte du désarroi général, que l’heure était grave. Déjà Compiègne se trouvait évacuée. La ville semblait morte, lugubre. Quelques paysans refluaient comme aux mauvais jours, traînant sur de de chétives voitures leurs pauvres hardes.

C'était à nouveau l’invasion mais on avait confiance que désormais elle n'irait plus loin. On s'impatientait seulement de cette longue randonnée, car l'on roulait maintenant depuis vingt heures.

Le débarquement eut lieu à Cuvilly. Le Lieutenant-Colonel Besson qui, devant l'alerte, avait dû interrompre une permission et s'arracher à sa famille, se trouvait là. Il mit ses officiers au courant de la situation. La 38e Division était rattachée au 2e Corps de cavalerie sous les ordres du Général Robillot. Il fallait non seulement arrêter l'ennemi, mais prendre l'offensive. Quoi qu'il en fut de la fatigue de ce long voyage, une première contre-attaque était prévue pour le soir. On se mit donc en route vers Orvillers. Le contact avec l'ennemi ne devait pas nous imposer une marche bien longue, car déjà il occupait, 1500 mètres au Nord, Conchy-les-Pots et Boulogne la grasse. Les 3e et 5e Bataillons s'y portèrent. Le 4e Bataillon d'abord en réserve au Bois de Gueule. L'attaque fut décommandée, mais dès le soir tout le régiment était en position.

Des reconnaissances actives sillonnent le front c'est en vain qu'elles cherchent une liaison à gauche. I1 est bien réel que notre ligne est percée, que nous avons mission d'en opérer la soudure. Il n'y a plus de temps à perdre. Le lendemain au petit jour, une compagnie, la 13e, grossie d'une section de la 15e se porte en avant, force les abords de Conchy, rafle 20 prisonniers, 2 mitrailleuses. Ce coup de main qui, somme toute, n'est que de l’audace, produit sur l'ennemi une impression profonde. Enivré des succès faciles qu'il venait de remporter, il continuait à croire la route libre et s'apprêtait sans doute à reprendre sa marche. Les prisonniers faits à l'aube du 21 ne sont que des éclaireurs chargés de guider les colonnes.

La vue de nos Zouaves provoque la stupeur. Quoi, ils n'étaient-ils plus à Reims ? Par quel prodige ont-ils pu franchir une pareille distance ? Combien sont-ils ? Voilà ce que le commandement ennemi n'arrive pas à démêler. II lui faudra plusieurs jours pour se rendre compte de notre infériorité numérique, car nos hommes sont animés d'un entrain irrésistible qui multiplie leurs sections, qui décuple leurs forces. Ces premiers assaillants que nous venons de lancer malgré des pertes, malgré leur petit nombre, se maintiennent dans Conchy jusque vers 10 heures. Mais ce n'est la qu'un premier coup de boutoir, l'annonce de notre arrivée, le salut des chevaliers qui descendent en lice.

A 15 heures, sur un front plus large, qui va de Conchy à Boulogne, tout le régiment se lance à l'assaut. On a dit aux hommes : « Vers Tilloloy ». Ils connaissent ce nom qui leur rappelle une étape de 1917. Ils savent que c'est loin, mais nul ne croit la chose impossible. On entre dans Conchy, on entre dans Boulogne et sous un feu violent de mitrailleuses qui part des toits et des fenêtres, on réussit à se fixer à hauteur de la route La Terrière-Roye-sur-Matz et de la voie ferrée. Le Zouave Belot ne veut rien entendre pour s'arrêter. Il grimpe avec son fusil-mitrailleur sur le talus du chemin de fer, marche droit vers une mitrailleuse allemande, tue les servants et crie à ses camarades « Approchez, les gars, n’y en a plus ». Le lendemain, il tombe, victime d’un nouvel exploit. A un autre endroit, l'aspirant Defrance meurt en criant : « En avant » et ils sont tous animés d'un même élan. Que ne tenterait-on pas avec de pareils hommes ! La position pourtant devient de plus en plus délicate. Nous ne sommes appuyés ni à droite ni à Gauche. Il faut revenir en arrière. Les Zouaves obéissent sans comprendre. Ils comprennent d'autant moins que le lendemain on leur dira d'attaquer encore.

L'opération exécutée hier, dit l'ordre Général, a eu des conséquences qui échappent aux exécutants et qui leur valent la reconnaissance du pays. Le Général en Chef décide qu'elle sera reprise ce matin sur les mêmes objectifs.

Ils recommenceront donc, au matin du 19, avec la même fougue et la même ardeur. Ils perdent pourtant un chef énergique en la personne du Capitaine Lassouquère, commandant le 5e Bataillon, frappé au coeur pendant qu'il dirige la manoeuvre.

Sans doute cette fois ils pourraient tenir les emplacements conquis, ils en sont nettement les maîtres vers midi. Ils occupent Boulogne, dont quelques habitants délivrés refluent affolés vers nos lignes. Maïs les compagnies sont très éprouvées et le commandement juge utile de regagner le soir la base de départ. Le but que l'on poursuivait est d'ailleurs obtenu : il est émouvant d’en lire l'indication sur une note du Lieutenant-Colonel griffonnée au crayon dans un coin de tranchée pendant cette nuit du 29 au 30. « Le régiment, dit-il, a rempli la mission qui lui a été confiée, d'attirer sur lui le maximum des forces allemandes » C'était donc là le mystère qui échappait aux exécutants. C'était donc là le rôle glorieux qui venait d'échoir au 4e Zouaves : Détourner sur lui, par une activité débordante, par les assauts répétés, les coups de l'adversaire et périr s'il le fallait pour sauver la France, pour sauver Paris, car derrière Compiègne, c'était Paris qui était visé, Paris où l'ennemi ne règne encore dans cette journée du 29 mars que par ses assassinats et ses sacrilèges, pour permettre au commandement de réparer la brèche, pour lui donner le temps d'amener des troupes.

Mais, s'il a généreusement rempli son rôle, il lui reste encore à en subir les conséquences. On l'a choisi cette mission toute de sacrifice parce que l'on a confiance dans sa valeur. Ces masses qu'il vient d'attirer sur lui, il faut maintenant les retenir. A l'heure qu'il est, le commandement allemand a pris conscience de sa supériorité. Il sait qu'il n'a devant lui qu'une poignée de braves décimés depuis trois jours par son feu et déjà il se flatte d'un facile triomphe.

Le 30, dés 7 heures du matin, quatre Divisions au moins foncèrent sur nos lignes. Cette attaque avait été précédée d'un bombardement rapide qui couvrit tout d'abord nos premières tranchées et visait à nous enfermer dans Orvillers en barrant les routes de repli. Sous la pression et malgré l'énergique résistance d'un chef comme le Commandant du Peuty qui fut frappé sur place, le 3e Bataillon et le 5e durent céder. On recula en se battant. Au même moment, le PC du Colonel, qui se trouvait en lisière du Bois de l'Épinette, fut tourné par la gauche. Pendant quelques instants la défense s'organisa, héroïque; admirable. Les Zouaves de liaison, les téléphonistes, en tout quelque 20 hommes, s'élancèrent à l'assaut et refoulèrent les premières vagues ennemies. Stimulés par-le sang-froid de leur chef, le Lieutenant-Colonel Besson, par l'exemple d'un officier non moins aimé, le Commandant de Clermont-Tonnerre, adjoint au Colonel, ils firent près de ces boqueteaux des prouesses épiques. Il fallut pourtant regagner Orviller. Révolver au poing, face l'ennemi, on s’y acheminait. Le Lieutenant-Colonel donna alors à son adjoint l'ordre de partir sur la gauche et d'y mener activement la résistance. Le Commandant de Clermont-Tonnerre s'engagea dans le chemin creux qui passe au NO d'Orvillers. Au même instant un obus le sépara de ses compagnons d'armes. Il tomba pour ne plus se relever. On a écrit et l'on écrira encore sur cette belle figure d'officier et d'apôtre, des lignes qui doivent être méditées. Par l'élévation de son caractère, par sa forte conception du devoir, non moins que par la bonté de son coeur et la générosité de ses sentiments, le Commandant de Clermont-Tonnerre exerçait sur le 4e Zouaves une influence profonde, qui lui vaut encore l'affection et la reconnaissance de tous ceux qui l'ont connu.

La situation était plus que critique. Nos hommes, toute fois, après avoir reculé de quelques 100 mètres s'accrochaient maintenant au terrain. Sur la droite, le Bataillon Helbert restait en place; seule la 13e Compagnie, compagnie de gauche, avait dû faire un crochet défensif et les mitrailleuses du Capitaine Rocher prenaient l'ennemi de flanc. Orvillers allait être sauvé, maintenu. C'est par erreur que le communique du lendemain en annonça la perte. Sans songer à installer un nouveau poste, et laissant au Colonel Derigoin, commandant la Brigade, le soin de recevoir les coureurs, le Lieutenant-Colonel Besson, avec un calme et une énergie qui en imposaient à tous, saute dans une auto-mitrailleuse et, privé de son adjoint, privé de 2 Chefs de Bataillon, organise lui-même le nouveau front défensif.

A 9 heures, l'ennemi n'avançait plus. A midi on tenait solidement. Seules les cartouches manquaient et la Compagnie territoriale de la Division se dévoua pour en porter dans nos premières lignes. Toute la soirée et toute la nuit l'activité des mitrailleuses demeura intense. Le lendemain, l'ennemi n'osa pas reprendre son attaque; il ne l'osera plus et de notre coté, bien que la chose eût pu paraître impossible, vu nos pertes, vu l'état de fatigue, les Zouaves mélangés aux Tirailleurs reprennent en partie le terrain perdu. La cote 110, enlevée du même élan que le premier jour, rectifie l'alignement sur le 4e Bataillon. La liaison sur la gauche restait toujours défectueuse, mais l'ordre a été donné de tenir coûte que coûte. Dans la soirée, la 67e Division vient combler nos vides.

Le 1er avril fut une journée calme, qui permit de s'organiser et, le 2 au soir, le 4e Zouaves partit cantonner à Hemevillers. Il avait gagné sa 6e citation et la fourragère rouge qui lui sera remise bientôt avec le motif suivant :

 

Ordre du 5 mai 1918

Sous les ordres du lieutenant-colonel Besson, le 4e zouaves a combattu sans répit, du 27 au 31 mars 1918, contre des forces ennemies très supérieures en nombre et constamment renouvelées. Au cours de sa résistance acharnée, a mené, malgré la fatigue, trois attaques successives, affirmant son ardeur, sa ténacité et sa ferme volonté de vaincre. A infligé à l’ennemi des pertes extrêmement graves et lui a enlevé 40 mitrailleuses.

 

Pendant quelques jours, jusqu'au 11 avril, les bataillons resteront quand même en alerte. Nos pertes sont lourdes; nous avons laissé à Orvillers 9 officiers, dont 3 Chefs de Bataillon, 23 sous-officiers, 88 zouaves, plus 138 disparus, dont la plupart certainement sont morts, et le nombre des blessés est considérable. Une période de réfection s'impose; elle sera courte.

Le 12 avril, des -autos emmènent le régiment dans la région de Tours-sur-Marne. Là il a le regret de se voir enlever son chef, le Lieutenant-Colonel Besson. Les adieux qui lui sont faits par le Général de Division, traduisent les sentiments de tous les zouaves. Ils doivent trouver leur place ici

 

Appelé, par décision du Commandant en Chef, aux fonctions de Chef d'État-Major du 8e Corps d'Armée, le Lieutenant-Colonel Besson, à la date du 15 avril, quitte le commandement du 4e Zouaves. Le Général de Division tient à lui exprimer, par la voie de 1'Ordre les regrets profonds qu'il a éprouvés à se séparer d'un chef de valeur. Aimé et admiré de tous ses officiers et de tous ses zouaves, il a, en huit mois fait du 4e Zouaves un des plus beaux régiments de France. A tous, il a su inspirer l'esprit de dévouement et le plus pur patriotisme, allant jusqu'au sacrifice total. A deux reprises il a conduit le 4e Zouaves à la Malmaison puis à Orvillers-Sorel. Désormais, le nom du Lieutenant-Colonel Besson est devenu inséparable des deux victoires de la Malmaison et d'Orvillers-Sorel, qui seront à jamais inscrites sur le drapeau du 4e Zouaves.

Le successeur du Lieutenant-Colonel Besson n'est pas un inconnu. C'est le Lieutenant-Colonel Duplantier, ancien Chef d'État-Major de la 38e Division. Tous savent la part qu'il a prise dans les affaires de Verdun et l'on se félicite de retrouver en lui un chef qui saura, comme ceux qui l'ont précédé, mener le régiment à de nouvelles conquêtes et de nouveaux triomphes. Les Commandants Helbert et de Juvigny prennent respectivement le commandement des 4e et 5e Bataillons. Le Commandant Helbert remplace comme adjoint auprès du Colonel le Commandant de Clermont-Tonnerre.

 

 

L'OISE

(7 mai 31 mai)

 

Jusqu'au 7 mai, le régiment qui a un besoin pressant de recevoir des renforts et de se reconstituer sera tenu à l'écart des combats qui continueront acharnés, mais désormais sans -vicissitude, du côté de l'Oise. Après quelques jours de délassement dans les cantonnements déjà connus de Tours-sur-Marne, d'Ambonnay et de Condé, où l'on a amené les camions à la descente d'Orvillers, il est question de reprendre l'instruction. A cet effet on gagne les emplacements plus favorables de Pocancy, Champigneul et Champagneul. Ce n'est que pour 48 heures.

Le 23 avril arrive un ordre de mouvement, et par voie de terre, à pied en des étapes successives, on se dirige sur l'Aisne dans la région d'Attichy, en passant par Ville-en-Tardenoy, Cierges, Grand-ozoy, Vivières.

Le 7 mai on atteint l'Aisne à Franc-Port. A partir de cette date, la 38e Division est mise -à la disposition de la IIIe Armée et dépend du Groupement Cadoudal. Elle reçoit mission d’occuper les rives de l'Oise. Cette mission que l'on peut croire de courte durée se prolongera jusqu'au 14 juillet, avec des phases plus ou moins dures, sur les rives de l'Oise, d'abord à Sempigny, Varennes, Pontoise, puis dans la défense du Mont de Choisy; enfin par l'organisation d'une résistance acharnée dans la forêt de Laigue; le 4e Zouaves restera sur pied, sans repos, décimé parfois et se reformant sur place.

L'Oise que l'on atteignait le 9 mai aux environs de Sempigny et aux abords d'Ourscamp se présentait alors comme un secteur calme, installé avec soin par le 201e régiment d'infanterie que le 4e Zouaves était chargé de relever.

De la filature d’Ourscamp, où se trouve le PC du colonel, jusqu'aux premières lignes, à travers la forêt, presque joyeuse en cette fin de printemps, la route est facile et la vie s'écoule assez douce malgré le tir intermittent des canons ennemis. Le bourdonnement des gros avions, qui chaque soir reviennent de Paris ou de Compiègne, l'absence de toute organisation défensive chez l'ennemi signalée par nos patrouilles laisse cependant à penser. Il paraît certain qu'une pression se produira un jour dans ces parages. Mais l'on s'en soucie peu. Les Zouaves arborent fièrement jusque sous les yeux du Boche la fourragère rouge que le Président de la République vient de leur remettre tout près du front, à 1500 mètres au Sud de Carlepont..

A partir du 16 mai, pour permettre un nouvel agencement du secteur, le régiment passe en réserve de Corps d'armée et va cantonner à Tracy-le-Mont. Ce n’est pas le repos. Les hommes vont travailler chaque jour à la construction d'une deuxième position de soutien à l’Est et à l'Ouest de Carlepont: Et il en va ainsi jusqu'au 23 mai.

Dès le 25, tout le régiment se trouve à nouveau sur l’Oise, mais désormais légèrement plus à l'Est, dans les villages de Pontoise et de Varennes. Rien, d’anormal au début dans cette partie du secteur qui présentent à peu prés la même physionomie que Sempigny et Ourscamp. Le Colonel organise son PC dans la ferme Le Meriquin. Mais le 27, on apprend la nouvelle de l'offensive allemande. Dès la nuit- une canonnade violente et lointaine a rugi dans l'Est. Au soir, on sait que nos lignes du Chemin des Daines viennent d'être forcées et que les Allemands gagnent la Marne. Cet événement tragique, qui impose une vigilance nouvelle, qui permet toutes les appréhensions n'apporte à nos soldats aucun découragement. Ils sont toujours prêts à la lutte et commencent maintenant à comprendre le role qu'ils vont avoir à jouer sur ces rives de l'Oise, trop tranquilles, pensaient-ils, pour qu'on pût les y-laisser longtemps.

Le 28, afin de se rendre compte de ce qui se passe et des intentions de l'ennemi, nos patrouilles franchissent l'Oise et s'avancent sur la rive droite sans pouvoir ramener des prisonniers. Pourtant, le 29, des déserteurs viennent confirmer l'imminence d'une attaque ennemie destinée à élargir vers l'Ouest les succès remportés en direction de Chàteau-Thierry. II est certain que si l'attaque se produit, nos éléments avancés sur les rives de l'Oise, sans protection dans les villages de Varennes et de Pontoise sont voués à l'écrasement sous le tir par lequel l'ennemi essaiera de protéger son passage du. Fleuve. Il convient donc de reporter plus en arrière notre front de résistance. On l'établit à partir du 29 sur la ligne ferme de Courcelles - Bois Biseau et Bigorne, et l'on ne maintient sur l'Oise que des sections de surveillance qui reçoivent mission de donner l'alerte et d'entraver l'avance de l'ennemi.

Vers 11 heures, dans la matines du 30, les Allemands commencent à bombarder les rives de l'Oise. Leur intention de passer la rivière devient manifeste.

16 heures le tir redouble de violence et se trouve caractérisé par l'envoi d'obus toxiques, dont l'ennemi désormais va faire un long usage. Nous veillons. Nos sections de couverture ne bronchent pas sous ce feu infernal. Elles sont décimées, mais les survivants guettent les pontonniers, qui maintenant lancent des passerelles. L'Oise est franchie. II est 17h30. Les vagues d'assaut qui s'avancent timidement, étonnées malgré tout de ne pas trouver de contact, viennent se briser sur notre ligne de résistance, y sont arrêtées net, fauchées par le feu de nos mitrailleuses. La manoeuvre a parfaitement réussi. Grâce au sacrifice de quelques-uns, le régiment reste intact, solide sur ses nouvelles positions.

L'heure est quand même critique. A notre droite, la 55e Division a reçu de la VIe Armée l'ordre de se replier. Elle est venue s'installer sur la ligne Ferme des Loges- Nampcel - Audignicourt. Il y a donc un trou désormais à la liaison des IIIe et VIe Armées; Notre flanc droit est découvert. Sans retard, la 4e Brigade du Maroc, qui se trouvée en réserve vient fermer l'intervalle entre Caisne et Nampcel, et le 4e Zouaves incurvant de toute nécessité vers le Sud sa ligne de résistance, rejoint le régiment Colonial du Maroc au Mont de Choisy.

 

LE MONT DE CHOISY

(31 Mai 10 Juin)

 

A partir du 31 mai, la 38e Division cesse de faire partie du Groupement Cadoudal et se trouve rattachée aux Groupements de l'Oise commandé par le Général de Pouydraguin. Le front tenu alors par le 4e Zouaves part de la ferme Courcelles, à l'ouest, où la liaison se fait avec le 8e Tirailleurs, passe aux lisières dés bois Sud de la ferme Le Mcriquin et, s'inclinant légèrement vers le Sud Est, s'arrête au Mont de Choisy. II parait juste de retenir cette dénomination, Mont de Choisy, pour les combats qui vont suivre. Sans doute, la défense du Mont de Choisy ne sera dans cette période, qui va du 31 mai au 10 juin, qu'un épisode; mais le maintien de cette colline apparaît tout d'abord comme la condition absolue, nécessaire pour demeurer accrochés là où nous sommes, et quand nous l'aurons perdue ce sera la gloire du 4e Zouaves d'avoir quand même résisté sur ses positions.

Le Mont de Choisy, c'est en effet le saillant qui étaye toute notre ligne. On peut le croire du moins; mais la ligne est encore mieux étayée par le courage et l'endurance de nos soldats. L'ennemi prendra cette base solide ou nous sommes appuyés. Les nôtres ne lui permettront de tirer aucun avantage de son succès. Notre repli, ce crochet vers le Sud, qu'il a fallu faire pour fermer le trou laissé par la 55e Division, a rendu de l'audace à l'adversaire. I1 n'a pas compris la manoeuvre. Il pense à un fléchissement et veut sonder notre résistance. A deux reprises, le 31, il attaque sur notre gauche. La section Dauteuil se sacrifie et combat jusqu'à l'épuisement, bien qu'elle se trouve isolée un moment, par suite d'un léger recul des Tirailleurs. Puis la 19e Compagnie, dans une contre-attaque superbe, rétablit la situation.

Le 1er juin, à 5 heures, l'ennemi recommence ses attaques. Cette fois il étend son action vers notre droite, sur la ferme Le Mériquin et jusqu'aux abords de la route Pommeraye - Carlepont. La bataille, car c'est une vraie bataille, qui a été précédée pendant 45 minutes du bombardement de nos lignes, la bataille dure jusqu'à 10 heures.

A 10 heures, tous nos éléments se retrouvent alignés sur leurs positions. L'ennemi a enregistré un nouvel échec.

Il ne se décourage pas et le 2, son effort va porter particulièrement sur le Mont de Choisy qu'il couvre depuis midi d'une pluie d'obus à gaz. Le bataillon de Somalis qui en tient les pentes, est presque entièrement dispersé. Les noirs, aveuglés, pris de convulsions et de spasmes, refluent vers les postes de secours. L'attaque d'infanterie allemande emporte la position. Il n'y a plus de défenseurs et les nuages de fumée ont empêché nos mitrailleuses de voir venir l'assaillant. Par une contre-attaque brillante, où les 14e et 17e Compagnies se battent de face, en arrière et sur leur flanc droit, nous parvenons à nous cramponner aux pentes Sud. Toutefois la situation est par trop précaire.

Dans la soirée, un ordre de la Division prescrit un recul d'environ 400 mètres pour les éléments les plus avancés, ce qui nous porte à hauteur de Hesdin. L'ennemi a-t-il vu notre mouvement, et croit-il à la retraite ? Sans doute, car le lendemain, 3 juin, il débouche en colonnes par 4 de la ferme Le Mériquin et se trouve cloué sur place par le feu de nos mitrailleuses.

Le 4, il reprend son attaque, mais ce jour encore ne peut déboucher.

Le 5 il essaie de nouveau et cette fois n'ose même pas, tant la riposte de notre artillerie a été vive, engager son infanterie. Nous sommes en mesure de résister désormais.

Les unités, qui combattent sans arrêt, qui ont subi deux et parfois trois attaques en un jour n'en peuvent plus. Il faut s'organiser et prévoir des relèves. C'est ce qui a lieu dans les journées du 6, du 7, du 8 et du 9.

A Ourscamp ? Cloyes, Hesdin et Caisnes, les Zouaves alternent en première ligne avec les Tirailleurs du 4e Mixte et le 365e régiment d'infanterie prêté à 1a Division. Le Lieutenant-Colonel Duplantier prend à la Bellourde non plus le commandement de son régiment, mais celui des unités du sous-secteur qui va de la ferme du Mériquin à l'Oise.

A cette mission succède bientôt, dès le 9, celle d'organiser une deuxième position de sûreté avec des éléments où entrent le 5e et le 3e Bataillons du 4e Zouaves. Le 4e Bataillon reste à la disposition de la 76e Brigade. Le PC du régiment se transporte, dans la nuit du 9 aux 10, à Saint-Léger-aux-Bois.

 

LE FORT DE LAIGUE

(10 juin au 14 juillet)

 

Ces premiers jours de juin ont été terribles. Depuis le 31 mai, sans répit; le 4e Zouaves a dû repousser plus de sept attaques formidables précédées toujours et suivies dans leur insuccès d'un bombardement copieux d’obus toxiques. Les pertes sont sensibles. Il y a de nombreux blessés, évacués pour intoxication par gaz et parmi les morts, il faut compter aussi la plupart des disparus, héros obscurs qui ont lutté jusqu'au dernier, sans laisser aucun témoin de leur vaillance, pour permettre les différentes manoeuvres de la résistance.

Le Médecin-Chef du régiment, le docteur Jullian, frappé le 2 juin, au village de Maupas, a succombé peu après à ses blessures. La grippe, cette maladie mystérieuse qui fait des ravages à l'arrière, passe aussi dans nos rangs, le plus souvent sous forme bénigne, mais les hommes pour se battre, les chefs pour commander doivent presque tous surmonter les frissons de la fièvre.

N'importe, à la date du 9 Juin, nous tenons toujours Caisnes, Laigle, le bois Sud de la ferme Le Meriquin et nous avons dans la foret d'Ourscamp une fenêtre sur l'Oise. Pourtant, dès le 9 au matin, l'attaque prévue contre la IIIe Armée s'est produite. Dans notre secteur l'ennemi s'est borné à bombarder les arrières Tout son effort a porté sur la rive droite de l'Oise.

De Sempigny, en passant par Ourscamp, l'Oise tourne au Sud pour joindre l'Aisne dans la région de Compiègne. Les Allemands ayant réussi à refouler les unités qui par-dessus l’Oise continuent notre ligne de résistance, s’avancent sur la rive droite et descendent au-delà de Ribecourt - Bethancourt, jusque vers Mont Macq.

Au matin du 10, notre situation devient périlleuse. Nous avoirs désormais à protéger notre flanc gauche, insuffisamment couvert par le fossé de l'Oise que l'ennemi peut traverser d'un instant à l'autre. C'est pourquoi un mouvement de repli s'impose et en raison de la situation, le Généra1 commandant l'armée prescrit à la 38e Division de s'aligner,sur le front Bailly – Tracy-le-Val. Toutefois, nous ne partirons qu'à notre heure, le 11 et jusque-là toutes les patrouilles allemandes qui, entre Bailly et Ourscamp, tente de passer l'Oise, sont rejetées à l'eau. Nous partons même sans que l'ennemi puisse se douter de notre repli. II continue pendant toute la matinée du 11 à bombarder inutilement nos anciennes premières lignes.

Dès cette date du 11 juin, le groupement de l'Oise, dont fait partie la 38e Division, passe a la Xe Armée qui bientôt, sous les ordres du Général Mangin, ira brillamment contre-attaquer et dégager peu à peu la vive droite. En attendant, nous tiendrons de pied ferme, appuyés à la Forêt de Laigue, interdisant tout accès sur la rive gauche.

La position reste difficile. Nous avons l'Aisne derrière nous. Mais une organisation rapide commence en foret. Les anciennes lignes de Bailly, qui datent de 1917, époque de la retraite allemande, sont remises en état. Après quelques jours, le journal de marche pourra. écrire : « Secteur calme ».

Oui, secteur calme pendant cette fin de juin; secteur calme au début de juillet, mais secteur où l'on travaille, où l'on peine, où l'on veille. La conviction se fait cependant de plus en plus que l'ennemi va renoncer à nous attaquer de ce côté. I1 n'a guère envie, sans doute, de s'engager dans une forêt qu'il sait solidement tenue, à travers laquelle ses aviateurs ne distinguent rien et que prolonge encore la Forêt de Compiègne. Il a d'ailleurs fort à faire dans I'Ouest, où maintenant c'est à son tour de reculer, et nos Zouaves, qui reçoivent parfois le contre-coup des batailles livrées à gauche écoutent avec joie le bruit de la canonnade. L'espoir revient que notre heure approche. Et pourtant il, faut bien le dire, car l'élan qui, va suivre n'en sera que plus superbe, on se plaint. Ces journées d'été, passées en forêt, paraissent monotones et longues. Les fatigues ne sont pas réparées et l'on soupire après le repos. Des bruits circulent, qui manifestent un désir, qui sont le rêve dont on nourrit son ennui

Voici le 14, et l'on veut croire que peut-être il s'agira d'un défilé dans les rues de Paris pour la Fête Nationale

Mais non ! La relève s'opère trop tard dans la nuit du 13.

Le 14 juillet commence par des rassemblements dans la Forêt de Compiègne et s'achève après un voyage en camions dans la région d'Ivors, Cuvergnon, Villiers-les-Potées. Du moins c'est le repos et l'on peut dormir.

 

DE L'AISNE A L’OISE

 

La Bataille de Soissons

 

Combat de Longpont

(18 et 19 juillet)

Le soleil qui éclaira les premières heures du 15 juillet parait gai a tous les Zouaves. Chacun croyait pouvoir se flatter d'un long repas. Ivors sans doute n'était qu'une étape sur le chemin de l'arrière. Après les longues semaines passées s en forêt, sans bien-être et constamment en alerte, cette nuit du 14 au 15 avait vraiment semblé douce. On ignorait encore l'attaque déclenchée sur Reims. L’aurait-on su que l'on se serait cru incapable pour le moment d'y prendre une part quelconque. Ne se battait-on pas depuis mai, et il fallait compter sérieusement le repos écourté et les marches longues qui avaient suivi l'affaire d'Orvillers.

Du repos ! C'est le repos ! Voilà la conviction unanime. Il était mérité et l'on allait en jouir.

Au déjeuner, l'ordinaire fut amélioré. On célébra la Fête Nationale qu'il avait été impossible de marquer la veille. Tous dans leurs calculs évaluaient l'époque de la prochaine permission. A 16 heures le régiment fut alerté ! Faux bruit, départ pour l’arrière, simple exercice, on se le demanda tout d'abord. Mais non, c'était exact.

Alors la physionomie des cantonnements changea tout à coup. Les Zouaves qui depuis le matin paradaient avec coquetterie, flânaient avec nonchalance, riaient avec désinvolture, reprirent une figure sévère. Le casque remplaça la chéchia rouge, les fourragères disparurent des épaules. Plus de promeneurs : les chefs donnaient des ordres, les hommes pressaient 1e pas, exécutaient. Les bagages refluèrent aux voitures, les chevaux furent harnachés. Où allait-on ? Peu importait. Ce n'était pas vers l'arrière.

Quant aux sentiments intimes qui animaient cette troupe, il ne faudrait pas leur chercher trop de complication. Le devoir se présentait. Il n'était pas reçu avec enthousiasme, certes, mais on l’acceptait; et, la seule pensée du plus grand nombre était de trouver dans le brouhaha des préparatifs un instant pour griffonner quelques lignes à une femme, soeur, fiancée, épouse ou mère.

On se mit en route à 22 heures. Il avait fallu attendre la nuit. Jamais nuit ne fut plus profonde. Il semblait impossible qu'elle devint plus noire, et pourtant l'obscurité redoubla quand on entra en forêt. On traversa en effet la Forêt de Villers-Cotterêts. Au travers des arbres les colonnes s'échelonnaient, avançaient péniblement, lourdes et mornes. Il faut loué l'instinct des guides. C'est miracle qu'ils aient pu se diriger et conduire. En passant dans Villers-cotterêts l'allure devint plus rapide. De gros obus tombaient sur la gare. Les sections se hâtaient aux endroits périlleux, entre deux rafales. Personne ne fut atteint. C'était de bon augure.

Au jour, on se trouvait au carrefour du Saut-du-Cerf, dans la forêt de Retz. Avec hâte, car l'ennemi pouvait maintenant nous apercevoir. Les compagnies entrèrent sous les arbres et les hommes dormirent. Dans la journée, on apprit ce qui allait se passer. Point n'était besoin d’ailleurs de précisions pour comprendre.

Une animation intense troublait les solitudes sylvestres. Artillerie, troupes d'Afrique, uniformes kaki voisinaient avec les capotes bleues, gens de toutes armes, coloniaux, tirailleurs indigènes, régiments métropolitains. Quel ordre secret avait assigné ce même rendez-vous à l’armée française ? Jamais pareille affluence de canons n'avait couvert un plus petit espace, Il allait s’agir de grandes choses. Mais quand on sut la mission du régiment, l'enthousiasme succéda à la torpeur de la veille. Oui, c'était la grande offensive tant désirée; celle que l'on voulait croire possible dans les plus mauvaises heures, celle dont le retard énervait les courages sans briser les espérances.

Les officiers s'en vont donc de bivouac en bivouac racontant aux Zouaves qu'il est qu’il est question d'une opération d'ensemble en direction de La Fere-en-Tardenois, destinée a prendre l'ennemi de flanc, et les Zouaves écoutent l'oeil dilaté. De tous les noms qu'on leur cite, ils n'en retiennent qu'un : Grand-Rozoy, parce qu'ils ont autrefois cantonné dans ce Village, et ce nom les excite. On leurs dit « II faut être à Grand-Rozoy le premier soir ». Ils eussent été fatigués pour aller moins loin, mais coucher à Grand-Rozoy, c'est avoir définitivement la route du triomphe. Pour ce grand jour, il n’y aura ni traînards ni pusillanimes.

L'ennemi ne se doutant pas des rassemblements qui viennent de s'opérer sur sa droite maintient son régime de tir très peu nourri, mais qui cependant, vu l'agglomération des troupes, nous cause quelques pertes dans la nuit du 16 au 17.

Le 17 au soir le régiment va prendre ses emplacements en lisière de la forêt, au NE de Longpont, entre le carrefour des Cordeliers et celui de la Grosse-Pierre. Il va se trouver encadré par le 1e Zouaves à droite, à gauche par le régiment Colonial du Maroc. Ses objectifs à atteindre successivement sont tout d'abord la Saviere, puis il doit marcher en passant au Nord de Villers-Helon et descendre légèrement vers le Sud-Est, dans la direction de Coutremain et de Grand-Rozoy.

Le ciel est bas, noir, chargé d'électricité et d'eau. A peine sommes-nous en place qu’un orage formidable éclate suivi d'une pluie torrentielle.

Le bruit de la foudre, les ténèbres ont couvert nos mouvements et dominé les éclats de voix. L'ennemi continue à ne se douter de rien. Nos canons braqués, prêts, pour l'heure restent silencieux. Ce silence troublé seulement par le bruissement des branches froissées, par le clapotis de l’orage, par le cliquetis d'une baïonnette qui choque un arbre. Comme il rend solennelle cette veillée d'armes. Veillée, est-ce le mot ? car les hommes insouciants, enveloppés dans leur toile de tente, dorment sur la terre détrempée.

Aux premières lueurs du jour, tous sont debout. L'attaque est fixée à 4h35. L'artillerie ne doit déclencher son tir qu'au départ de l'infanterie. Minute impressionnante. Quel peintre fixera le tableau qui se déroula en lisière de ce bois quand arriva l’heure sacrée ?

Le ciel avait retrouvé la sérénité qui suit la tempête; le soleil montait devant nous à l'Est et frappait l'horizon d'un disque sans bavures. Jamais aurore ne parut si rose; jamais espérance ne se para d'un vert plus attirant. Mais quand on épuiserait les couleurs du prisme, il resterait encore le contraste subit qui, à la seconde précise, déterminée par le commandement, fit succéder au chant matinal des oiseaux, le tonnerre impétueux, formidable et vainqueur de tous nos canons. Fracas nuancé qui n'est pas une explosion atone et seulement puissante, mais où l'on sent l'ordre, l'activité, l'intelligence et le génie. Bruits de basse et miaulements; sonorités pleines, craquements secs. I1 y a là une voix qui parle et nos soldats la comprennent. C'est « la voix de la France » qui leur cri « En avant » Cette fois, le jour est vraiment venu, Ils bondissent dans l'enthousiasme.

L'ennemi reste figé dans sa stupeur. A part les hommes de guet, tous dormaient ou vaquaient tranquilles aux corvées habituelles. Des cuisiniers portaient en ligne des gamelles de café. Dur réveil !. A peine les Allemands sont-ils sortis de leurs abris pour voir ce qui se passe, que nous sommes sur eux. La ferme La Grange est prise presque sans résistance, le bois du Mausolée franchi et nettoyé dès 5 heures et les unités de tête sont à la Saviére. Elles s'engagent avec de l'eau jusqu'à la poitrine, sans attendre les passerelles que le Génie doit construire, passent la voie ferrée et réduisent les mitrailleuses de la Cote 143. Dès 6 heures le premier objectif est atteint. On repart à 6h20, pour entrer dans la région des batteries, éteintes pour la plupart, mais que des servants défendent encore à l'aide de mitrailleuses.

La marche se poursuit maintenant au Nord de Villers-Helon, à travers des champs de blé. Marche pénible. Les longs épis que les pas doivent courber fatiguent les muscles. Pourtant la vue de ces belles récoltes excite les hommes. Elles seront françaises, cette année, pensent-ils. Précédés des chars d'assaut, ils avancent sans prendre garde au tir d'écharpe qui part de la ferme Montramboeuf.

Voici déjà midi. Il faudrait pouvoir s'arrêter, souffler, et maintenant les mitrailleuses balayent le plateau; des obus de 77 débouchent à zéro. Le Capitaine de Gérard du Barry, commandant le 5e Bataillon, tombe glorieusement tandis qu'il rallie les siens. Le mieux est d'avancer. Par une décision énergique on atteint le bois Mauloy. Mais l'ennemi commence à se ressaisir. Le 1e Zouaves et le 3e Bataillon du régiment doivent faire face a une contre-attaque assez violente qui se déclenche à droite. On ne peut songer à s'engager dans le bois pendant la nuit, il faut s'organiser sur les positions. Cela reste difficile. Des avions ennemis survolent nos emplacements, laissant tomber des explosifs, tandis que le tir d'artillerie nous harcèle. La partie s'annonce très dure, mais chacun a résolu de ne rien céder du terrain conquis. Notre offensive d'ailleurs est loin de toucher à son terme. Elle reprend le 10.

Le 4e Zouaves, qui se trouve en flèche, demeure sur place, mais vers le soir le 3e Bataillon contribue avec le 1 e Zouaves à la capture de deux bataillons ennemis qui se trouvaient dans le bois Mauloy. Ils y avaient été: amenés en toute hâte avec leurs voitures encore chargées, dont les Zouaves sont heureux d'inventorier le contenu.

 

Combat de Parcy-Tigny

(20-21-22 juillet)

 

I est difficile aux hommes, le matin du 20 de se faire une idée exacte de la bataille. Ils savent bien que dans leur coin, depuis le 18 à midi, on n'a guère avancé, mais ils se rendent quand même un peu compte que tout va bien: Le tir d'artillerie ennemie est devenu moins dense. On raconte que la route de Soissons est coupée. Ce qui est vrai, c'est qu'elle est battue par nos pièces. Ce qui est vrai encore c'est que nos artilleurs avancent leurs canons et viennent s'installer jusqu'au bois Mauloy. Donc ça marche. Dès 4 heures du matin, l'ordre arrive de reprendre l'attaque. On devra marcher en direction d'Hartennes et Taux, entre Parcy-Tigny et Contremain. Les 3e et 4e Bataillons placés en réserve suivront la progression. Le 5e Bataillon a pour mission de relever par dépassement le 3e Bataillon du régiment colonial du Maroc, qui mène l'attaque. L'avancé fut très dure dans la matinée et ralentie par des feux de mitrailleuses. Nous atteignîmes pourtant les lisières de Contremain. Mais dès l'après-midi un trou se produisit par suite d'un élargissement du front entre le 5e Bataillon et le 8e Tirailleurs. L'ennemi s'en aperçut et monta rapidement une contre-attaque pour profiter de la brèche.

L'intervention rapide du 3° Bataillon réduisit à néant cette espérance. Le trou fut bouché. Avec sang-froid, par une initiative énergique et malgré le feu violent des mitrailleuses, le Commandant de Juvigny réussit à placer ses sections au moment et à l'endroit voulus pour arrêter l'ennemi. Toutefois, sur le soir, vers 19 heures, les Allemands réagirent tout d'abord par une violente préparation d'artillerie. Le tir encageait le boqueteau où se dissimulaient nos compagnies; puis, après l'encagement, il essayait de nous anéantir par un martèlement épouvantable.

Les Zouaves ne bronchèrent pas, et malgré l'intensité du feu eurent somme toute peu de pertes. Quand vint l'attaque d'infant cric, ils étaient encore là pour l'arrêter. Le Lieutenant Signoret, un ancien du régiment, se trouvait parmi les morts. L'état de fatigue était grand, l'énervement extrême, Le ravitaillement de plus en plus difficile. L'ennemi de son côté massait devant nous les plus acharnés de ses Mitrailleurs.

Le 21, malgré des attaques successives menées brillamment et qui nous coùtent des pertes sensibles, dont celle du Lieutenant Béraud, jeune officier plein d'allant et de verve, nous ne pumes déboucher.

Le 22 ne pouvait plus être question d'attaquer. On s'installa sur la position en se protégeant contre l'artillerie, qui règle désormais son tir sur nos lignes.

Dans la nuit du 22 au 23, le régiment fut relevé par, les 101e, 102e et 103e Brigades britanniques. Le 4e Zouaves avait ainsi montré une fois de plus, en menant victorieusement ce nouvel effort, que malgré la fatigue, malgré la hâte des préparatifs, il gardait intact son esprit d'offensive et d'abnégation.

La 7e citation, à l'Armée, qui lui sera décernée, consacrera dans les termes suivants le souvenir de ces glorieuses journées

 

Ordre du 22 septembre 1918.

Régiment au passé glorieux, aussi ardent dans l’attaque que tenace dans la défense. Sous les ordres du lieutenant-colonel Duplantier, du 29 mai au 5 juin, en avant de Carlepont, a subi sans broncher huit attaques successives accompagnées de violents bombardements d'obus toxiques et de gros calibre ; n'a pas cédé un pouce de terrain malgré une situation défavorable qui découvrait complètement son flanc droit. Le 18 juillet, brillamment entraîné par les chefs de bataillon de Juvigny, Salbert et le capitaine de Gérard du Barry, tué glorieusement au cours de l’action, s'est porté à l'attaque dans une région boisée et marécageuse particulièrement difficile. A conquis de haute lutte 6 km de terrain, faisant plus de 1200 prisonniers, capturant 40 canons, 120 mitrailleuses et un important matériel. Le 20 juillet, malgré les pertes sensibles et la fatigue extrême des hommes, a conquis encore 2km de terrain, faisant 100 prisonniers et prenant 30 mitrailleuses.

 

Les Rives de l'Aisne

(23 juillet - 20 août)

 

Le retour de Parcy-Tigny laisse à tous, malgré la hâte de goûter un peu de délassement, une impression consolante. Revoir ces plaines encore fertiles désormais reconquises, ces villages où l'on avait passé l'arme au poing devenus zone d'arrière front, revoir enfin Villers-Cotterêts à l'abri et retrouvant un peu d'activité dans ses rues désertes quelques jours auparavant; Mais surtout, le sentiment que l'on venait seulement d'amorcer l'oeuvre de libération et de victoire, que cette oeuvre allait continuer mettait au cœur une joie spéciale encore inconnue, un avant-goût de ce que nous réservait l'automne. C'est pourquoi les mêmes qui; sortir de la foret de Laigue, clamaient le repos, après un long repos, trouvaient maintenant naturel que ce repos ne fut pas possible.

On s'arrêta cependant deux jours à Coyolles et à Vauciennes. Puis le 26 le régiment cantonne à Montigny-Langrain. C'était presque encore un bivouac de bataille.

Du 27 au 31 juillet, on séjourna dans des conditions un peu meilleures de confort aux villages de Roylaie, Breuil et Lamotte.

Le 1er août le 4e Zouaves recevait mission de défendre éventuellement les passages de l'Aisne, entre Attichy et Vic-sur-Aisne. C'était bien toujours l'alerte, la belle entreprise qui continuait. Toute l’armée devait rester en haleine. Cela semblait juste, désirable presque. La surprise n'est donc pas trop pénible quand, le 2, il s'agit de prendre un secteur, celui de Choisy-au-Bac. Le 4' Zouaves devait retourner au sous-secteur de Bailly. On refit connaissance avec la forêt de Laigue. Mais ce n'est plus la défensive. Chaque jour on s'attend à. repartir de l'avant et dans le fond des coeurs il y a une satisfaction intime à la pensée de reprendre bientôt en bloc le terrain qu'il a fallu défendre pied à pied pendant dix semaines. Toutefois, il convient de choisir son heure. A notre gauche la IIIe Armée assumant l'oeuvre commencée autrefois par la Xe réalise des progrès sur la rive droite de l'Oise. L'ennemi cherche bien à réagir et nous envoie des obus toxiques à gaz et à ypérite. Les hommes déclarent que c'est parce qu'il ne peut pas les emporter.

Le 18 août une reconnaissance poussée jusqu'à Pimprez constate que le village est évacué. Devant Bailly, il n'en va pas tout à fait de même. Nos patrouilles se heurtent à des guetteurs vigilants. Mais sur la droite, la Xe Armée s'est emparée des positions avancées de la défense allemande.

La bataille de Noyon parait pouvoir s'engager.

 

 

La Bataille de Noyon

(20 août - 4 septembre

 

Ourscamp

Par suite de sa position le 4' Zouaves ne peut pas ne pas prendre part à cette bataille. Il reçoit la mission d'atteindre l'Oise dans la région de Sempigny. Il sera encadré à droite par le 8e Tirailleurs, à gauche par la 67e Division déjà avancée sur la rive Ouest de l'Oise.

La tâche du régiment, déclare le journal de marche, présente les plus sérieuses difficultés. Il trouve d'abord devant lui une zone avancée marquée par les organisations défensives du bois des Rigoles, du Camp Quin, du bois de la Carbonnerie, véritable fouillis de réseaux et de tranchées anciennes, soigneusement remises en état. Ensuite aux lisières Sud de la forêt d’Ourscamp, une organisation particulièrement solide avec les blockhaus de mitrailleuses se flanquant mutuellement, puis à l'intérieur de la forêt une série de lignes successives dont la plus importante va d'Ourscamp à Huleu en passant par les Cloyes.

La zone d'attaque du régiment s'étend sur près de 3 kilomètres et les moyens d'artillerie dont il dispose sont des plus réduits.

L'attaque se déclenche à 7h10 dans un très bel élan. Deux bataillons sont en première ligne : le 5e Bataillon, Commandant Abblard, sur la droite, le Bataillon de Somalis prêté au régiment, Commandant Bouet, sur la gauche. Le 3e Bataillon doit suivre la progression tandis que le 4e reste en réserve de Division aux abords de l'étang de Tracy-le-Val.

Dès le début, les difficultés commencent : les brèches sont insuffisantes et il faut se frayer un passage à la cisaille sous les feux de mitrailleuses et les barrages de l’ennemi. A droite le Bataillon Abblard entame une lutte acharnée dans le bois de la Cartonnerie, pour réduire une à une les nombreuses mitrailleuses, dont les servants se font tuer sur leurs pièces. Pendant ce temps le bataillon de Somalis enlève le bois des Rigoles, le Camp Quin, la Loge Amiot, atteint la lisière Sud de la forêt d'Ourscamp, pénètre dans la foret et se maintient au pont des Crapauds. L'avance est rapide malgré la violence des contre-attaques.

Le 3e Bataillon s'est, lui aussi, lancé en forêt, pour dégager la droite accrochée devant la tranchée Van Dick. L'ennemi se protége par un tir d'obus toxiques. Le Commandant de Juvigny est blessé en tête de son bataillon et laisse le commandement au Capitaine Goujat.

En fin de journée la pénétration de la forêt continue plus lente. On lutte à la grenade et progressivement notre gauche déborde, parvient à dégager les éléments accrochés à droite. D'ailleurs, plus à droite encore, les autres éléments de la Division ont marché. Des progrès sont aussi réalisés plus à gauche par les divisions voisines. L'ennemi ne peut plus tenir la position qu'il avait résolu de défendre et qui formait le noeud de sa résistance. Il se replie dans la fin de la nuit. La poursuite est aussitôt entreprise, la forêt fouillée méthodiquement.

Le 21 à 11 heures les premiers éléments atteignent l'Oise, la franchissent à la nage et prennent contact sur le canal latéral. Là se présente une seconde ligne de résistance organisée de longue date par l'ennemi. Mais la mission confiée au régiment est intégralement remplie. Il a fait 150 prisonniers, enlevé plus de 20 mitrailleuses.

 

Pont-l’évêque

La bataille de Noyon est amorcée. Elle n'est pas terminée. L'ennemi entend résister encore. Il va s'agir maintenant pour le 4e Zouaves de déborder la ville sur la droite, par une série d'opérations, qui seront de plus en plus pénibles. Durant tous ces jours un tir continu d'obus à ypérite rend la foret impraticable, dangereuse et pour tous malsaine. On organisa cependant jusqu'au 20 août le terrain conquis. Nos patrouilles, qui ne cessent de sonder la résistance s'y heurtent aux abords du canal à des nappes de gaz et à des barrages violents.

A l'Est de Varennes, les Allemands tiennent encore une tête de pont sur l'Oise, à Pont à la Fosse. Ils sont rejetés dans la nuit du 25 aux 26 par la 115e Compagnie tandis que le reste du 4e Bataillon, jusque-là en réserve de la Division, s'établit à Varennes.

Le 26 et le 27, on réalise un échelonnement en profondeur qui permet aux sections de réserve de prendre un peu de repos. Mais dès le 28 on apprend que l'ennemi vient de se replier dans la région de Roye. Sur notre gauche, la 37e Division reçoit l'ordre de précipiter sa retraite, d'enlever le Mont Renaud et Noyon. Ce mouvement doit entraîner le 4e Zouaves. Au matin la 11e Compagnie se porte sur Pont-l'Eveque, s'en rend maîtresse à 9 heures. Elle y est rejointe successivement par les 10e et 9e Compagnies et l'on tente alors de réaliser un alignement sur le front Le Marquais - Bois d'Adira. Il faut se contenter pour garder liaison à gauche avec le 3° Zouaves, resté un peu en arrière, de tenir le ru du Marquais à hauteur du cimetière de Pont-l'Evêque.

Nous sommes quand même sur la rive Nord du canal.

 

Morlincourt

Une nouvelle tentative pour déborder Noyon s'engage le 29 au matin. Le 4e Zouaves toujours encadré à gauche par le 3e Zouaves, à droite par le 4e Mixte se voit assigner les objectifs successifs :

1 Le Jonquoy

2 la voie ferrée du Pont de la Justice.

Le village de Morlincourt doit être enlevé par le 4e Mixte, tandis que le 3e Zouaves se portera sur la rue d'Orroire et Landrimont.

Le 3e Bataillon par une progression rapide s'empare du Jonquoy à 7 heures et vers 9h30 s'établit sur la voie ferrée qui va de Jonquoy à Noyon entre rue d'Orroire et Morlincourt. Mais il ne peut pousser plus loin. A notre gauche le 3e Zouaves n'a pas dépassé la rue d'Orroire, à droite le 4e Mixte n'a pas encore franchit le canal. Morlincourt est toujours entre les mains de l'ennemi et une contre-attaque en débouche sur notre flanc.

Dans l'après-midi, voyant que l'opération du 4e Mixte contre Morlincourt ne s'amorce pas, le 3e Bataillon prend l'attaque à son compte, nettoie le village et s'y installe.

Il est 15 heures. La marche sur le 2e objectif, voie ferrés de Chauny, n'est plus possible. Ordre est donné de se maintenir sur les positions.

 

Vers Baboeuf

Le 30. août, la situation change: Désormais le 18e Corps d'Armée dont fait partie la 38e Division quitte la Xe Armée et est rattaché à la IIIe.

La 37e Division, par des attaques répétées, est enfin parvenue a s'emparer du signal du Mont Saint-Siméon. La progression semble pouvoir continuer et le 4e Zouaves reçoit l'ordre de marcher en direction de Baboeuf, c'est à dire vers le NE. Toutefois, la voie ferrée constitue encore pour l'ennemi un retranchement solide. En plus de cela des mitrailleuses, installées dans Salency et sur les pentes Sud-Est du Mont Saint-Siméon, interdisent tout mouvement.

L'attaque reprise avec courage à 16 heures nous avance à peine d'une centaine de mètres et les pertes sont sensibles. Le 3e Bataillon est particulièrement éprouvé.

Campé sur sa belle position, l'ennemi réagit violemment par un tir continuel d'obus à ypérite, par des rafales de mitrailleuses incessantes, qui rendent presque impossible la circulation et l'organisation du terrain. Il faudra à tout prix une forte préparation d'artillerie. Elle a lieu le 3 septembre et permet d'atteindre dans de bonnes conditions l'objectif fixé.

Le 5e Bataillon qui depuis le 1er a relevé le 3e est à son tour fortement entamé. La plus grosse partie de son effectif a dû être évacué pour intoxication et l'état de ceux qui restent, 50 hommes à peine, n'est pas brillant. Le Bataillon Goujat est donc rappelé pour tenir le nouveau front qui passe sur la route de Noyon à La Fére, près du Ru de la Fontaine d'Arson.

Le 4 septembre, des patrouilles envoyées dans Salency trouvent le village inoccupé. L'ennemi se replie. La poursuite commence en direction de Baboeuf, où le 4e Bataillon a déjà envoyé des reconnaissances. Mais le 4e Zouaves, qui vient de contribuer pour une large part à cette débâcle est incapable d'en continuer davantage l'achèvement. Il a lutté jusqu'à complet épuisement. Ses bataillons ne comptent plus que quelques fusils. Beaucoup de ceux qui sont partis les poumons brûlés, les yeux tuméfiés sous l'effet de l'ypérite, ont déjà succombé à leurs blessures.

C'est la victoire, mais la victoire chèrement acquise, opiniâtrement disputée, et a défaut d'une récompense bien méritée qu'ils escomptent sans doute qu'on ne leur a pas donné, mais qui n'a pas été le motif de leur vaillance, de leur ténacité, les Zouaves emportent de ces combats la satisfaction du devoir accompli, la joie d'avoir vu l'ennemi en fuite, la certitude que la grande retraite allemande ne s'arrêtera plus.

 

 

La dernière garde

 

Après une dernière visite à ceux des morts, qui reposent dans le petit cimetière voisinant l'abbaye d'Ourscarnp, les Zouaves se rassemblèrent au soir du 4 septembre à Saint-Léger-aux-Bois. Que de souvenir, on allait laisser sur ces bords de l'Oise et en lisière de cette forêt de Laigue. Quel changement si l'on se reporte aux premiers jours de mai ! Que d'événements tragiques ! Que d'heures mauvaises, mais quel résultat ! Qui- donc parmi ceux qui l’on vécu dans ces parages, oubliera l'été de 1918 ?. Sans doute les arbres parlent et reçoivent des confidences. « C'était ici, non là » et chacun de retrouver l'endroit où il échappa à la mort, de reconnaître le trou de l'obus qui aurait pu creuser sa tombe.

Maintenant, c'est le silence. Le bruit de la bataille se fait lointain, et l'Oise qui toutes les nuits clapotait sous les avirons de nos patrouilles, l'Oise dont les bords semblaient au guetteur, parmi les ténèbres, se hérisser de formes fantastiques, roule maintenant ses eaux vers le Sud, tranquille et douce, appelant de nouveau la vie sur ses rives dépeuplées. C'est en suivant ses eaux que le lendemain, après avoir embarqué à Béthancourt sur des péniches, on abordera à Rivecourt, quelques 10 kilomètres au Sud de Compiègne.

Jusqu'au 16 septembre, dans les villages de Canly - Fayel, les heures de repos alterneront avec les heures d'instruction et d'exercice. La guerre n'est pas finie. Toute l'armée française continue sa pression formidable. Le génie de Foch comme un astre qui monte, éclate à tous les yeux. Depuis le 18 juillet, après le saillant de Chàteau-Thierry ç'a été celui de Montdidier et de Compiègne, c'est l'offensive de Champagne et d'Argonne, c'est l'offensive d'Artois, c'est celle de Belgique, c'est l'armée américaine réduisant Saint-Mihiel. La ligne Hindenburg est nivelée. Le Boche est battu. La-bas dans l'orient, fébrile, les Bulgares vont capituler et à leur suite toutes les nations serviles qui ont eu l'aveuglement de croire à la fortune de l'Allemagne.

Patience !  Moins que d'autres, nos soldats veulent arrêter la lutte en ces jours de lumière. I1 faut aller jusqu'au bout. Le 4e Zouaves ne peut pas grand chose désormais. Ses forces ne sont pas réparées. Il conserve encore assez de vigueur pour monter la garde. Et cette garde, c’est en Alsace qu'on ira la prendre. L'Alsace, secteur auquel on a rêvé bien souvent et qui jamais ne nous est échu.

Le 16 et le 17, le régiment embarquera par voie ferrée à Chevrières. I1 débarquera à Beaucourt, au Sud de Belfort et après deux jours que l'on passe à Dasle, Dampierre, Montbouton, par Lutran et Chavannes, on gagna la région de Dannemarie. Il s'agissait de relever le 114e régiment d'infanterie américaine dans le: secteur qui va du canal du Rhône au Rhin à la voie ferrée Belfort-Altkirch. Le bataillon de Somalis restait à la disposition du Colonel pour parer à la faiblesse de nos effectifs. Nos réserves demeurèrent dans les bois de Carpasch, à Retzwiller et à Manspach.

Sans difficulté dés le premier jour on réoccupera les régions boisées du Bannholz et du Stokete, qui avaient été abandonnées à la suite d'un violent ypéritage.

Tout est calme en cette fin de septembre, calme aussi en octobre. L'ennemi cherche bien à savoir ce qui se passe chez nous, mais toutes les nuits ce sont nos reconnaissances qui pénètrent dans ses lignes.

Relevés à la date du 16 octobre par le 351e régiment américain, nos bataillons se portent plus au Sud, à Friessen, Fulleron, Uberstrass.

Le 1er novembre, la 2e Division marocaine relève toute la 38e Division. Notre garde en Alsace est terminée. C'aura été la dernière.

 

L'armistice

 

Depuis le 5 octobre l'Allemagne a adressé une demande d'Armistice général. Mais le Haut commandement français n'en poursuit pas moins la réalisation du plan qui nous donne chaque jour de nouvelles victoires et c'est en vue du dernier effort à fournir, de la grande bataille, qui doit livrer définitivement à notre merci l'armée allemande que le 4e Zouaves fait mouvement dès le 2 novembre pour se porter à Granvillars et Chagny.

On s'arrête le 3 et naturellement on discute avec véhémence des événements en cours. Que va-t-il se produire ?. Ou ira-t-on ?. Est-ce vraiment la fin ?. A-t-on quitté pour toujours la zone où l'on se bat ?. Les avis sont partagés. La joie fait peur et l'on redoute des désillusions. Ce qu'il y a de sûr, c'est que maintenant on prend la direction de Remiremont par Clairegoutte.

Le 6 et le 7 on reste à Melisey. Un vent de triomphe agite le village. Pendant la musique, qui joua sur la place, les enfants des écoles vinrent applaudir les Zouaves et leur porter des fleurs. Les parlementaires allemands ne sont-ils pas déjà entrés dans nos lignes ?. On dit, on répète que le Maréchal Foch leur a donné un. délai de 72 heures et maintenant on parie pour la signature, très peu contre, l'enthousiasme commence à déborder. En attendant, on marche et le 8 on  arrive à Faucogney.

Le 9, à Vaucoux, malgré l'étape fournie qui, par suite des pentes, s'est trouvée assez dure, les Zouaves se dévouaient avec entrain pour arrêter un incendie qui éclate dans l'usine du village et méritent pour ce fait des félicitations.

Le 10, c'est Remiremont, c'est aussi dimanche. La foule se presse dans les rues. On sent l'effervescence qui monte. Dans tous les coeurs il y a la conviction que c'est fini.

Pourtant, après la musique qui, sur la place en jouant la Marseillaise a déchaîné les ovations, un bruit d'alerte circule dans le régiment. Marche de nuit. Il faut boucler les sacs. Les Zouaves sont ressaisis par la réalité et les exigences de l’heure présente, qui sont encore celles de la guerre. Chacun interprète cet ordre : “ Ils n’ont pas signé !, Évidement, on va se battre ! Pourquoi marcher de nuit ?. On entend les mille explications des gens qui ne savent. Puis la fatigue vient et la route semble morne.

L'étape est longue, 35 kilomètres au moins. Les dos se voûtent et les casernes sont loin encore. Mais voici que quelqu'un a lancé un bruit à l'une des extrémités de la colonne : « l'armistice est signé et entre en vigueur à 11 heures ». Chacun se redresse, interroge, répète. L'allure s'accélère. Les officiers passent et confirment. Le Général de Division qui sur la place, attend ses troupes peut les regarder défiler. Elles ont fière mine, brillante tenue, et la côte qui monte dans le haut d'Épinal est enlevée lestement.

A peine l'ordre est-il donné de rompre les rangs que tous se précipitent sur les journaux. Oui, c'est bien vrai; c'est écrit : A onze heures ! Et l'on regarde les montres et l'on imagine le grand silence du canon qui va se faire sur les lignes. On rit sans trop savoir de quoi, des larmes de bonheur dans ce rire! Une émotion profonde où domine peut-être la fierté.

Tout à l'heure, par les rues de la ville, elles seront noblement campées les chéchias rouges de nos Zouaves, presque dédaigneuses, cherchant l'admiration et trahissent sur les fronts vainqueurs l'âme altière du vieux coq Gaulois.

Le sentiment de la victoire, nos Zouaves, répétons-le, ne l'ont jamais perdu. Dans les mauvais moments ils le tenaient caché avec une pudeur farouche. Maintenant les cloches clament partout l'héroïsme de nos soldats, leur supériorité et leur triomphe; consacrent pour le monde entier la valeur française et nos soldats acquiescent. Mais ils restent calmes encore. Le délire qui a du saisir toute la France ne commencera vraiment que l'après-midi.. La foule où ils se mêlent ressemble alors à toutes les foules de fête. Elle fut vibrante, impulsive, emportée par le bruit, attirée par la lumière.

Dès le lendemain la discipline reprit ses droits.

 

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