Historique du 4e Zouaves

1916

Attaque allemande du 2 janvier 1916

 

Le bombardement du 21 janvier fut effectué par le régiment. A peine était-il déclenché, que les Boches répondirent avec fureur et avec une violence inaccoutumée, si bien qu'il fut impossible, à nos bombardiers de tirer tous les projectiles prévus.

La nuit fut calme cependant, mais le 22, dès l'aube, les Boches commencèrent à battre les boyaux et point de passage avec des pièces de campagne.

Le 23, l'artillerie allemande fut plus active encore. Il était de toute évidence qu'elle réglait son tir; aussi personne ne fut très surpris quand le 24 à 10 heures 40 le “ Trommerfeuer ” se déclencha. Tout le monde s'y était préparé depuis deux jours. Il surprit. Cependant et par sa violence et par la proportion de gros projectiles qui s'abattaient sur les tranchées françaises. Jamais le régiment n’avait vu chose semblable et de fait, les pilonnages les plus forts de 304 et de Vaux-Chapitre qu'il eut à subir par la suite ne dépassèrent point en intensité ce bombardement précurseur des méthodes violentes que les Allemands allaient employer à Verdun.

A l3h30, il y eut un brusque arrêt, un silence impressionnant succéda au vacarme ; personne cependant ne se laissa prendre au piège et à part quelques guetteurs, tout le monde resta dans les abris.

A 13h40, le tir de l'artillerie allemande reprit, il était accompagné cette fois d'un tir de minens tel que nul ne se souvenait en avoir vu de semblable. Partout les torpilles tournoyaient, et la fumée était si épaisse que les hommes avait la sensation d'être perdus, sépares irrémédiablement les uns dés autres dans cet enfer où cependant il fallait rester. Les segments les plus battus étaient ceux de la Plage, de 1a Grande Dune et du Polder, et c'est sur ceux-là que les Boches, vers 16h30, lancèrent leur attaque. Attaque bien timide à la vérité, car à part une dizaine d'hommes qui sortirent devant la Grande Dune et une quarantaine qui purent arriver jusqu’à la tranchée du Polder, personne ne bougea dans les tranchées allemandes ; notre tir de barrage clouait les assaillants sur place. Ceux du Polder furent facilement repoussés après une courte lutte, par une contre-attaque de la 15e compagnie. L'attaque du 24 janvier comme celle du 9 mai 1915 avait échoué. Le terrain laissé à la garde des Zouaves restait inviolé.

Si les pertes du régiment furent sensibles, celles des Allemands furent plus sérieuses encore. Ils eurent ce jour-là, nous l'apprîmes par la suites plus de 900 hommes hors de combat. Nos tranchées étaient complètement bou1eversées, les boyaux n'existaient plus, il fallut les refaire, remonter les parapets, replacer les défenses accessoires. Les Boches qui avaient à panser des blessures autrement sérieuses que les nôtres, nous laissèrent travailler en toute liberté.

Le 25 janvier, le Commandant Vernois, adjoint du Colonel Richaud, est nommé Lieutenant-colonel. Il quitte le régiment pour prendre le commandement du 4° Mixte de Zouaves et Tirailleurs, nouvellement arrivé dans le secteur de Nieuport.

A la fin de février fut commencée la construction d'un nouveau camp à proximité de Coxyde-Bains; il fut appelé le camp Bador, pour honorer la mémoire d'un Zouave du 11e Bataillon tombé glorieusement dans les journées précédentes. Le nouveau camp fut construit avec le plus de confort possible, les baraques de la troupe comprenaient à une extrémité une salle de lecture, à l'autre extrémité une chambre pour les sergents. Au milieu du camp une salle de spectacle, décorée et ornée par les Zouaves, pouvait contenir plus de 800 personnes. La troupe théâtrale du régiment y donna de nombreuses représentations. Cette troupe était connue de toute la garnison de Coxyde. Ses musiciens et ses chanteurs donnaient tous les après-midi un concert au mess des officiers. Les comédiens montèrent et jouèrent une revue qui eut le plus franc succès et qui avec d'autres pièces, tristes ou gaies, aidèrent tout le monde à passer les longs mois d'hiver sans trop subir les atteintes du cafard.

Le 15 mars, le calme qui de nouveau était revenu dans le secteur fut troublé par un coup de main de notre part. Quarante grenadiers, sous la conduite des Sous-Lieutenants Beaudoin et De Ghest, réussirent à pénétrer avec une rare témérité jusqu'à la troisième tranchée allemande qui fut trouvée évacuée.

En avril, un second coup de main exécuté par 1e Sous-Lieutenant Papillon eut le même résultat. Ces actions continuelles, ces bombardements incessants exerçaient lentement leur influence sur le régiment, le confirmaient presque à son insu dans sa propre valeur. Comme un outil que l'on forge, il avait été façonné aux rouges lueurs des obus, dans le fracas des torpilles, au froissement des baïonnettes, au sifflement des balles. Mais pour être instrument de combat parfait, dur, flexible, il était nécessaire qu'il subit sur un grand champ de bataille l'ultime épreuve, la trempe qui lui permettrait de donner la mesure de sa valeur, qui 1e sacrerait “ régiment d'élite ”.

Le 20 avril, le régiment quitte la Belgique, les Dunes, Nieuport-Bains et après une alerte, défile au milieu de toute la population de Coxyde, accourue pour lui dire adieu, est embarqué dans des camions autos à destination de Dunkerque et de sa banlieue.

Pendant 14 mois, en dépit des conditions matérielles inférieures n'ayant au début même pas de grenades à envoyer aux Boches qui leur lançaient des torpilles hautes de plus d'un mètre; sans abri, sans tranchée, dans l'eau et la boue, impassibles, les Zouaves avaient tenu ce petit coin de Belgique, d'un pays qui n'était pas le leur, l'avaient défendu avec fureur, avec acharnement quand par deux fois le Boche avait voulut le prendre. Il représentait cependant bien des peines, bien des souffrances, bien des tristesses, n'importe ! ils le quittaient avec regret, car trop de ceux que l'on avait connus, appréciés, aimés, y dormaient leur dernier sommeil sous leurs petites croix de bois qui avaient remplacé dans tant de jardins les rosiers de Belgique.

Du 20 avril au 10 mai, dans les Dunes de Dunkerque, le régiment s'exerce au combat offensif; des écoles de Commandants de Compagnie, de Chefs de section, de grenadiers, de mitrailleurs sont créées et les cours en sont suivis avec fruit par tous les officiers, sous-officiers et Zouaves.

Le 10 mai, le régiment quitte Dunkerque par voie ferrée et débarque le 11 à Breteuil, dans l'Oise, à proximité du camp d'instruction de Crevecoeur-le-Grand. L'instruction des troupes et des cadres est reprise avec activité. Le 4e Zouaves prend part à plusieurs manoeuvres de Brigade et de Division. En dépit de la bataille de Verdun qui fait `rage et qui absorbe une partie de nos forces, le Haut Commandement Français prépare une grande offensive dans le Nord et la 38e Division doit y participer. Cependant, les attaques allemandes qui redoublent de violence feront que ce ne sera pas vers les rives de la Somme mais vers celles de la Meuse que le régiment va être dirigé.

 

Verdun

Dès la fin de 1915, l’ennemi instruit par l'expérience de nos attaques d'Artois et de Champagne croit pouvoir prendre l’offensive à son tour. Le moment est propice. L'armée française qui a attaqué avec assez peu de succès pendant 10mois doit être fatiguée, démoralisée même ? L’armée Russe après une série de défaites qu'elle a subie, après la perte de Varsovie n’inquiète plus le haut commandement allemand. Les pertes en hommes et en matériel sont si grande, sa désorganisation est telle que probablement pendant de longs mois encore, elle ne prendra pas part à la lutte et l'on pourra impunément enlever du front Est, le nombre de Divisions nécessaire pour constituer avec les Divisions du front Ouest la masse de choc qui brisera enfin l'armée française. Les Allemands pour cette attaque où ils joueront leur va-tout, ne cherchent point à réaliser de manoeuvres hardies, la méthode pour eux sera simple : rassembler au point choisi une masse d'artillerie telle qu'elle permette de réaliser en quelques heures l'écrasement, la destruction complète de la position française, puis, cet anéantissement étant terminé, l'infanterie sera lancée et n'aura plus qu'à occuper sans coup férir le champ de bataille vide de ses défenseurs. “ Avec leur méthode Boche ” ils ont ima­giné de substituer à toute tactique, à l'élan, aux anciennes qualités militaires, un déluge d'explosifs. Quelle que soit la valeur des Français, il faudra bien qu’ils cèdent.

Dès la fin de décembre notre Haut Commandement était fixé sur le point où se déclencherait l'offensive allemande. Pourquoi nos ennemis choisissaient-ils Verdun, était-ce parce qu'ils savaient que la place n'était défendue que par des régiments de réserve et des territoriaux ? Espéraient-ils nous surprendre en attaquant ce point de notre front où toute activité s'était éteinte depuis plusieurs mois ? Était-ce par orgueil qu'ils allaient se lancer contre la première place forte française, la pierre angulaire du front Ouest comme ils l'appelaient ? Nul ne le sait, mais ils comptaient certainement, en cas de réussite, sur la démoralisation qui ne manquerait pas de se produire en France après la chute de la ville, démoralisation qui peut-être pourrait être utilement exploitée.

Le 21 février, comme un coup de tonnerre, l'attaque est déclenchée et c'est tout de suite une furie de destruction, quelque chose de monstrueux, de jamais vu. Devant les trois mille canons de l'agresseur, la défense chancelle. La vague allemande avance irrésistible, Louvemont est pris, Bezonvaux est pris, Douaumont est pris ; Verdun va-t-il tomber ? Non, car de chaque point du front, voici qu'arrivent pour le sauver les meilleurs régiments de France. L’heure est tragique. Verdun incarne la patrie, et comme on meurt pour elle, on mourra pour Verdun.

Les jours, les semaines, les mois passent : la lutte ne faiblit pas, tour a tour des régiment de Li­gnards, de Zouaves, de Tirailleurs, de Chasseurs, des Marocains ont partagé l'honneur de défendre la ville invio­lée et du même coup ont été consacrés par la terrible épreuve, car cruel est quel est le régiment de France qui peut se prétendre grand s'il n'a pas subi. la trempe de Verdun ?.

C'est à Verdun que le 4e Zouaves prendra conscience de sa force, c'est à Verdun qu'il commencera vraiment à vivre, c'est à Verdun que naîtra son âme et elle sera grande, forte, inaltérable. C’est après Verdun que l'on pourra toujours demander a ce régiment le possible et l'impossible sans que jamais il fléchisse sans que jamais il recule.

La cote 304.

L’ennemi, qui se sent pressé et qui veut en finir, précipite ses assauts. Vers le 20 Mai, il lance des attaques très violentes sur la rive gauche de la Meuse, sur les deux bastions de la défense française, le Mort-Homme et la Cote 304. Repoussé, il rameute de nouveau ses forces, il va recommencer; l'heure du 4e Zouaves sonne, l'ordre attendu depuis si longtemps arrive.

Le 26 le régiment est transporté en chemin de fer à Revigny ou il débarque le 27, cantonne à Rancourt le 28 et par Jubecourt gagne le bois de Saint-Pierre, en arrière de Montzeville. Le 30 le régiment quitte les bois pour relever sur la Cote 304 le 173° de Ligne. Voici les Zouaves sur la colline sans nom, au milieu des morts, séparés par un cercle de feu du reste du monde. A la nuit tombante, ils ont quitté les bois qui les abritaient et où d'autres déjà les remplacent; a leur tour, ils ont suivi la grande voie douloureuse qui conduit à la terrible colline. Dans la nuit noire, trouvant leur route à la lueur des coups de tonnerre, baissant la tête sous les rafales, courant devant les obus, trébuchant dans les trous, après avoir traversé Montzeville et Esnes que les 210 achèvent de détruire, ils sont arrivés en première ligne. Les tranchées et les boyaux ont disparu sous l'incessant marmitage, il faut se contenter des trous d'obus pour s'abriter. La terre a cet aspect lunaire, cet aspect de fourmilière croulante, qu'on ne voit qu'a Verdun. Pas un arbre, pas un brin d'herbe pour montrer qu'autrefois il y a eu là des bois et des prairies. Rien ne repose la vue, partout la glèbe éventrée montre ses blessures, chaque trou n'est que la marque du dernier obus tombé là. Partout des fusils broyés, des brancards brisés, des sacs éventrés, des pelles, des pioches; des casques attestent avec quelle furie on s'est battu sur ce tertre. Les morts servent de points de repère. Dans les trous d'obus, sur les parapets, ils dégagent une odeur immonde que n'arrive pas à faire disparaître l'âcre odeur de la poudre. En avant, en arrière, à droite, a gauche, partout dans les vallées et les replis de terrain, les canons aboient, hurlent, tonnent implacables. A la tombée de la nuit, le spectacle devient effrayant : De tous les points de l'horizon, perçant la brume qui monte, les lueurs de la lourde et les éclairs des 75 deviennent plus nombreux, plus rapides. L'artillerie allemande répond à la nôtre, les obus qui se croisent forment une voûte d'acier au-dessus des tètes. Les fusées rouges, vertes, oranges s'envolent mauvaises, semblant crier : Barrage ! Barrage ! Tue ! Tue et déchaînant une véritable folie.

A leur appel, des batteries ignorées s'allument à leur tour, crachant la mort; les torpilles paresseuses montent dans le ciel et retombent par volée, défonçant, écrasant tout. Des tonnes d'acier s'abattent sur 304, le sommet que creusent et fouillent les obus fume comme un volcan. De minute en minute le marmitage devient plus in­tense, plus violent. Les vallées et les ravins s'emplissent de fracas et de fumée, le cercle de feu qui étreint la sinistre colline s'étend, se resserre, va l'engloutir, la broyer.

Tout tremble, tout saute, tout croule. Est-on sur terre ont est-ce l'au-delà ? Et cependant des hommes sont debout dans cet enfer. Ils exposent, inébranlables, le mur vivant de leurs poitrines aux trombes d'acier allemandes. On leur a simplement demandé de tenir, ils tiennent.

Et comme si ce n'était pas assez de misères, la pluie s'ajoute encore aux souffrances des Zouaves. Partout elle ruisselle, collant les vêtements aux corps, rendant plus lourdes encore les lourdes capotes des soldats. Les parapets s'effondrent, il faut se battre avec la boue, dans laquelle on enfonce jusqu'à mi-jambe, et comme on ne peut s'étendre, il faut se résigner à ne jamais dormir. Sous l'action de l'humidité, les pieds enflent, deviennent douloureux; marcher est un supplice.

Il faut creuser cependant, remonter les parapets qui s'éboulent, transporter les munitions, évacuer les blessés, et toutes les nuits aller jusqu'à Montzeville, escorté par les obus, chercher la soupe. Elle arrive le lendemain, quand elle arrive ! Froide, souillée de terre, immangeable, mais quoi, l'on sait s'en contenter, et comme la boisson n'est pas suffisante on se contente aussi du liquide fangeux recueilli dans les trous d'obus où traînent des détritus innommables.

Aussi la dysenterie dès le troisième jour, fait son apparition, et ce seront des fantômes haves, décharnés, les lèvres noires, les yeux brillants de fièvre qui descendront de 304.

Du 31 mai au 5 juin, les 2° et 3° Bataillons sont seuls en première ligne, le 3° occupe le sommet et la pente Est de la colline, face au Mort-Homme; le 2° est plus à droite, dans le ravin de la Hayette.

Dès le 1° au soir, se produit une alerte qui déclenche, de part et d'autre un violent tir de barrage. Le Lieutenant Vast, commandant la 10e Compagnie est tué par une tor­pille, le Sous-Lieutenant Jeanne le remplace.

Le 5, le 4° Bataillon vient se placer en réserve dans les tranches Miranias et Tarascon. Un gros accident, survenu le 3 dans le bois de Bethelainville, le prive de tous ses commandants de Compagnie. Ce jour-la, vers 10 heures, au cours, d'une réunion, un obus de gros calibre tombe à proximité du groupe des officiers. Le Capitaine Moreau, le Lieutenant Robert, 3 Caporaux et un Zouave sont tués sur le coup. Les Capitaines Claerbout, les Lieutenants Duplis, Delivet, Bourdillat, Bourdillon sont blessés ainsi que 16 gradés et Zouaves. En dépit de ces pertes, les compagnies, commandées par des Sous-Lieutenants étaient loin d'être démoralisées, elles surent le prouver par la suite.

Les journées du 5 au 9 se passent sans attaque d'infan­terie et les communiqués sans doute n'enregistrent pour ces jours-là que la phrase laconique : “ Sur la rive gauche de la Meuse, actions d'artillerie ”. Mais ceux qui n'ont pas vu, ceux qui n'ont jamais été de la: mitraille ne peuvent s'imaginer ce qui, à Verdun, s'appelait actions réciproques d'artillerie! Tous les jours la liste des morts et des blessés s'allonge, les camarades disparaissent un à un et sans attaque, les Compagnies sont déjà réduites de moitié.

Le 9, vers 10 heures, le bombardement allemand, qui n'arrête jamais, devient plus violent. A 11 heures, il atteint toute son intensité, c'est un véritable feu roulant que scandent les éclatements déchirants des torpilles et des 280. Le tir de l'artillerie allemande est surtout concentré sur le bois Camard, le sommet de la Cote 304 et la tranchée du Bec. Le 3° Bataillon subit des pertes sérieuses, il a de nombreux tués et le feu est tel qu'on ne peut songer à évacuer les blessés. Le Sous-Lieutenant Adant, de la 12° Compagnie, qui a une conduite admirable depuis le début du bombardement et ne cesse de circuler dans la tranchée où se trouve sa section, réconfortant les uns, riant avec les autres, soutenant tout le monde par son courage et son moral extraordinaire, est tué par une torpille qui ensevelit le Sergent Nondedeu et trois Zouaves de sa section.

Vers 15 heures, un obus de 230 arrache le bras gauche du Lieutenant Guerrieri, commandant  11e Compagnie, et qui était connu de tout le régiment pour sa bravoure et son étonnante audace. Le Sous-Lieutenant Durand se porte à son secours, le ramasse dans la boue, panse l'horrible blessure. Guerrieri, les dents serrées, ne songe pas à son mal, il se sait perdu pourtant. Toute sa pensée est à sa compagnie, à ses hommes qu'il aime tant; tiendront-ils, tout à l’heure, sans leur Chef, quand l'attaque allemande se produira ? Si la 11e reculait ! ! Il crie à ses soldats sa dernière recommandation : “ Mes amis, faites toujours comme si j'étais parmi vous ! ” Ce sont ses derniers mots, un nouvel obus lui ouvre le crâne et tue à ses côtés le Sous-Lieutenant Durand. Il n'a pas parlé en vain, sa priè­re est sur toutes les bouches et tout à l’heure, devant les calots gris, les Zouaves de la 11e montreront qu'ils l'ont comprise. Voilà six heures que dure ce bombardement in­fernal. Six heures qu'on compte par lambeaux de minutes, la gorge sèche, les yeux brûlés par la fièvre. Qu'ils sortent, qu'ils attaquent, que l’on se batte enfin, mais que finisse ce cauchemar !.

16h30 ! Enfin ! le cri d'alerte des guetteurs jette tout le monde au parapet, les Boches arrivent, précédés de lance-flammes, ils ne sont plus qu'à 50 mètres de notre ligne. Trop tard, jamais ils ne l'atteindront.

Debout sur la tranchée pour mieux viser, hurlant la Marseillaise, les hommes de la 9e Compagnie, leur Capitaine en tète, abattent les deux premiers “ Flamen ”. Les mitrailleuses se mettent de la partie, les Allemands tombent de tous côtés ou refluent vers leurs lignes; ceux qui se sont couchés dans les trous d'obus resteront jusqu’au soir sous la menace de nos fusils. Ce beau succès était chèrement acheté ; les pertes du 3e Bataillon étaient sévères.

Les journées suivantes sont plus calmes, seul le bom­bardement du ravin de la Hayette et du ravin en arrière de 304, connu sous le nom de Ravin de la Mort, continue, rendant très pénibles et très dangeurese les corvées

de ravitaillement et les évacuations de blessés. Il ne se passe pas de jour sans qu'un nouveau cadavre ne s’ajoute à tous ceux qui bordent la piste suivie par les Zouaves.

Dans la nuit du 9 au 10 juin, le 11e Bataillon est relevé, le 3° quitte les tranchées la nuit suivante, remplacé par le 5e.

Le 15, le 4° Bataillon, bien que très fatigué par 10 jours de ligne, reçoit l'ordre d'attaquer la tranchée Vailly, pour aider la progression de nos troupes qui avancent sur les pentes ouest du Mort-Homme. La 14e Compagnie est désignée pour exécuter cette attaque, mais l'opération, préparée en hâte, décommandée, puis reprise, ne réussit pas. A peine sortis des tranchées, les Zouaves sont accueillis par un feu de mitrailleuses et ne peuvent progresser.

Le 16 au matin, nouvelle tentative pour s'emparer de la tranche Vailly; nos grenadiers réussissent, en se glissant de trous d'obus en trous d'obus, à parvenir jusqu'à 20 mètres de la tranchée allemande, mais ne peuvent tra­verser le barrage ennemi. Ils sont obligés de revenir sur leurs positions de départ.

Le 16, le régiment laissant le 5e Bataillon en ligne, ga­gne par étapes le village de Fleury-sur-Aire en vue d'une refonte complète des bataillons.

Le 11e Bataillon est dissous et ses unités réparties entre les trois autres. Ainsi recomplétés, et après quelques jours de repos, les trois bataillons du régiment sont de nouveau mis en ligne sur la Cote 304 et occupent sensiblement le même secteur chie lors de leur premier séjour. Mais les conditions sont changées, le bombardement est moins violent et par suite les pertes sont moins lourdes. Seule la pluie continue à tomber avec la même régularité et comme la première fois rend très pénible le séjour dans les tranches transformées en véritables bourbiers. Le ravitaillement est tou­jours difficile et de nouveau, l'humidité aidant, de nombreux cas de dysenterie apparaissent, qui réduisent les effectifs.

Du 26 juin au 1er juillet, les 3e et 4e Bataillons occupent les positions de soutien, en avant du village d'Esnes et dans le ravin de la Hayette.

Le 1er juillet, vers 3h30 du matin, les Boches déclen­chent subitement un violent bombardement sur le sommet de 304 tenu par le 12e RI. A 5 heures, le 3e Bataillon est alerté et reçoit l'ordre de porter d'extrême urgence deux compagnies vers le réduit Odent et le boyau 304, afin de contre-attaquer et de reprendre les éléments de tranchée tombés aux mains des Allemands.

Les 11e Compagnie (Lassouquère) et 9e Compagnie (Compagnie d'Hubert) partent à 5h30, descendent dans le Ravin de la Mort sans pertes, mais sur les pentes Sud de 304, la 9e est prise dans un violent tir de barrage. Les pertes sont nombreuses et la progression de cette Compagnie, déjà fort pénible par suite de l'état du terrain, est considérablement ralentie. Avec un esprit de décision remarquable, le Capitaine Lassouquére, commandant le 11e, lance son monde sur la tranchée occupe, sais attendre l'appui de la 9e. Les Boches, surpris par la rapidité de cette contre-attaque qui vaudra à la 11e une citation à l'Ordre de l'Armée, ne tiennent pas devant la fougue des Zouaves. Au bout de quelques minutes de combat ils lâchent pied et les hommes de la Compagnie réoccupent sans difficultés les tranchées un instant perdues La  9e vient alors renforcer la ligne tenue par la 11e. Les pertes de la Compagnie Lassouquére sont faibles, celles de la Compagnie d'Hubert sont assez élevées. Le Capitaine et le Sous-Lieutenant Glatigny sont grièvement blessés. Le Ser­gent Pétrus, qui tant de fois avait fait rire ses camarades dans les représentations théâtrales du régiment, est tué.

Le 12 juillet, les derniers éléments du régiment quittent la Cote 304. Les deux séjours sur le champs de ba­taille si redouté de Verdun étaient concluants. Quelle qu’ait été la sévérité de l'épreuve, le régiment s'en était tiré avec honneur.

Sa conduite et sa tenue dans un des secteurs les plus durs, les plus délicats de la rive gauche, faisaient présa­ger favorablement de ce qu'à l'avenir on pourrait lui demander, quand mûri par l'expérience, confiant en sa force et en sa valeur, entraîné comme un bel athlète, on le lâcherait de nouveau sur le Boche.

Du 13 juillet au 4 août, le régiment se repose de ses fatigues dans les agréables villages des environs de Revigny; les permissionnaires vont raconter au pays leurs exploits de Verdun. Les nouveaux renforts, aux récits de l'attaque du 9 juin, où de la contre-attaque du 1er juillet, ont bientôt un moral à l'égal des anciens.

Les jeux, les séances sportives et récréatives, les exercices, les concours de tir au fusil et à la mitrailleuse sont repris et maintiennent tout le monde dans ce bon moral.

Du reste les nouvelles sont excellentes. L'armée russe qui s'est ressaisie continue son offensive victorieuse; tous les jours des milliers de prisonniers s'ajoutent aux cen­taines de mille déjà capturés par Broussillof.

L'offensive de la Somme, déclenchée le 1er juillet, nous a déjà valu des gains appréciables, et la pression allemande sur Verdun se fait moins forte de jour en jour. Au début d'août, la bataille qui deux mois auparavant embra­sait 40 kilomètres de front, ne continue plus que sur quel­ques kilomètres de la rive droite. Le Boche a trop présu­mé de ses forces, on le lui fera bien voir.

 

Vaux-Chapitre

 

Tonifié par son séjour à la Cote 304, ragaillardi par un mois de repos à Rancourt, le régiment est dans une forme splendide. Un gros effort va pouvoir lui être demandé.

Parvenus à 2000 mètres de Verdun, sentant que s'ils ne se hàtent pas, il leur faudra abandonner à tout jamais l'espoir de prendre la ville, les Allemands, aux abois, re­doublent d'efforts. Fleury, Thiaumont sont tombés ! ils abordent Souville qu'ils pressent de toutes parts. L'heure est critique; si. Souville succombe, Verdun est perdu.

Le 4 août au soir, les Zouaves sont devant Souville.

Le 4e et le 3e Bataillons sont en ligne. Le 4e à gauche, relié vers Fleury au 8e Tirailleurs; le 3e à droite sur les pentes Est du Ravin des Fontaines. Le 5e Batail­lon, en soutien, occupe les tranchées du fort et les tou­relles. La relève, en dépit d'un violent marmitage, a lieu sans pertes et sans incidents.

Le 5, à la pointe du jour, les Allemands déclenchent un très violent bombardement par obus de tous calibres sur tout le front du régiment. La première ligne, le Ravin des Fontaines et sa carrière où se trouve le PC du Co­lonel sont particulièrement battus, tandis que Souville est soumis a un tir de démolition par obus de 305 et de 380. Les fils téléphoniques sont bientôt coupés, les Zouaves étant presque entourés par les Allemands ne peuvent en­voyer de coureurs vers l'arrière. Ils ne devront compter que sur eux-mêmes pour tenir devant l'attaque allemande qui se prépare; mais depuis longtemps les Zouaves savent comment se repoussent les attaques.

A 7h40, l'ennemi sort de ses tranchées, il avance sur quatre vagues. A gauche, profitant d'un vide au centre du 4e Bataillon, les grenadiers bousculent nos petits postes, traversent notre première ligne et réussissent même à dépasser le PC du Chef de Bataillon. Les compagnies résistent sur tout le front. Les sections de soutien, la liaison du bataillon, les signaleurs et les pionniers, sous le commandement du Sergent Major Domazon, contre-attaquent vigoureusement et repoussent les vagues d'assaut allemandes. Après 45 minutes de combat, l'ennemi est refoulé jusque dans ses tranchées. Le capitaine Ageron, commandant la 14° Compagnie, quoique blessé par trois éclats d'obus, continue à combattre et, à la tête de ses hommes, réoccupe bientôt tout le terrain qu'il a du un instant abandonner sous la pression ennemie.

 Le Capitaine de Clermont-Tonnerre, nouvellement arrivé au régiment, tient tête à l'attaque avec la 13e. Le sous-Lieutenant Pailler, commandant la 15e, est tué à la tête de sa section de soutien au moment où, debout sur la tranchée, il s'apprête à poursuivre l'assaillant. Partout, officiers et Zouaves rivalisent d'ardeur, de courage, d'abnégation pour que cette nouvelle attaque ait le sort de toutes celles qu'ils ont subies.

A droite, le 3e Bataillon repousse assez facilement l'assaillant sur la plus grande partie de son front. Dans le Ravin des Fontaines, la 19e Compagnie et les deux sections de la M/5 qui, aux cours de la nuit, se sont placées en crochet défensif vers la droite du 3e et qui ont eu des pertes excessivement lourdes par suite du bombardement subissent à leur tour l'attaque ennemie; Leurs hommes ne reculent pas cependant, au contraire, ils se lancent avec fureur sur le bataillon allemand qui, déjà, croyait tenir le fort. Une lutte sauvage, rapide, s'engage aussitôt. Dans ce terrain bouleversé, l'alignement et l'ordre des sections ne peuvent être maintenus, les Zouaves et les Allemands, mélangés, confondus en une masse tourbillonnante se fusillent à bout portant. Les obus des deux artilleries tombent au milieu des deux troupes et y creusent encore plus que les balles, des vides profonds. Les trois officiers de la 19e Compagnie sont tués. Le Sous-Lieutenant Bonnefoy, Commandant les deux sections de mitrailleuses sert lui-même une de ses pièces; Entouré d'Allemands, ses hommes tués ou blessés autour de lui, il va succomber à son tour: pour s'en tirer, il doit ruser, contrefaire le mort et attendre au milieu des cadavres qu'une contre-attaque de notre part vienne le délivrer. Elle va bientôt se produire. La 17e Compagnie, en réserve sur les pentes de Souville, reçoit l'ordre de se porter en hâte à la droite du 3e Bataillon, de faire front et d'arrêter coûte que coûte les Boches qui, de trous d'obus en trous d'obus, progressent dans le fond du ravin. Avec une abnégation, un esprit de sacrifice, une discipline qu'on n'admirera jamais trop, les braves de la 17e descendent les pentes de Souville au milieu d'un barrage d'obus de tous calibres et d'une fusillade intense. Les mitrailleuses allemandes du Bois Fumin et celles en arrière de la Chapelle Sainte-Fine tirent avec furie. A chaque instant un homme tombe mortellement frappé; on peut suivre la malheureuse Compagnie à la longue trace de "kakis" qu'elle laisse derrière elle. Elle a fait deux cents mètres à peine que déjà elle n'existe plus, ses rares survivants se jettent dans des trous d'obus et attendent que la tourmente de feu et d'acier passe. Le soir, au nombre de 19, ils rejoindront leur bataillon.

La situation est critique. Chaque minute qui passe l'aggrave encore; les Boches, ayant complètement tourné le 3e Bataillon, sont à deux cents mètres à peine du PC du Colonel; encore quelques instants et rien ne les empêchera plus d'aller jusqu'à Souville. L'impossible se réalise. Promptement le. Lieutenant Chai-les réunit les quelques pionniers qui. lui restent, et avec des cyclistes, les téléphonistes, 17 hommes en tout, se porte au devant des Boches qui croient ne plus avoir de Français devant eux. La petite troupe peut masquer son mouvement grâce à un pli de terrain. Arrivée à 100 mètres des Boches, les 17 Zouaves se relèvent, sautent sur les grenadiers ennemis surpris; Une quinzaine de ceux-ci se rendent aussitôt tandis que leurs camarades refluent précipitamment vers leurs lignes; La courageuse petite troupe profite de cette panique de l'ennemi pour avancer encore, délivrer le Sous-Lieutenant Bonnefoy et les quelques survivants de la 19e restés sur le terrain. Jusqu'au soir elle tiendra les Boches en respect et ceux-ci, la nuit venue, retourneront à leurs tranchées de départ, abandonnant à tout jamais l'idée de prendre Souville.

Les 6 et 7 août, les Zouaves ne cessent de harceler les occupants des tranchées adverses. Les grenades VB viennent d'être mises en service et sont expérimentées pour la première fois avec d’excellents résultats.

Les Allemands, qui craignent une attaque, se montrent nerveux, inquiets, et déclenchent chaque nuit de nombreux et violents tirs de barrage qui gênent énormément le ravitaille­ment en vivres et en munitions. Cependant grâce au bon vouloir et à l'énergie de chacun, la première ligne ne manque de rien. Certes les rations sort maigres et l'eau doit être distribuée avec parcimonie quand il y en a, mais chacun en prend son parti et l'on tient dans les trous d'obus, sous un soleil de feu en songeant au pinard et à la bière fraîche que l'on pourra boire dès que l'on sera au repos.

Le 8 se produit l'attaque qu’attendaient les Allemands. Après une préparation d'artillerie de deux heures, la 18e Compagnie, commandée par le Lieutenant Ysebaert, et renforcée d'une partie de la 14e, enlève d'un seul bond la tranchée de Montbrison qui formait saillant dans notre ligne. La garnison allemande, complètement surprise par la soudaineté et la vigueur de l'action, se rendit en entier, plus de 80 prisonniers valides furent ramenés à l'arrière. Le Capitaine de Lacroix, blessé mortellement en recon­naissant la nouvelle ligne, mourut quelques jours après à l'hôpital de Belleray. Le Lieutenant Bardo fut tué au cours de l'avance.

Cette action de détail montrait aux Allemands qu'en dépit du coup de massue qu'ils avaient cru asséner au régiment dans la matinée du 5 août, celui-ci, nullement impressionné par la rage folle des bombardements boches, conservait intactes la certitude de sa supériorité, sa confiance dans la victoire et surtout son ardeur et son énergie chaque fois qu'il s'agissait d'attaquer.

Après ce nouveau coup de boutoir, démoralisée, l'infanterie allemande se tient coite. La lutte n'est plus qu'une lutte d'artillerie. Le bombardement est ininterrompu et dépasse encore en violence les bombardements de la Cote 304. Les communications avec l'arrière, très précaires la nuit, deviennent impossibles durant le jour. L'évacuation des blessés surtout soulève d'énormes difficultés et beaucoup meurent au poste de secours du Ravin des Fontaines faute de pouvoir être enlevés en temps voulu. Ce Ravin des Fontaines est un enfer; l'artillerie allemande de gros calibre ne cesse de s'y acharner, et le (?) août, un obus écrase le poste de secours du 3e Bataillon, tue l'Aide major Giraud et tous les blessés qui étaient à l'intérieur. Ce terrible accident fut le dernier qui attrista le séjour du régiment dans le Bois de Vaux-Chapitre.

Le 17 août, après 12 jours de ligne dans un des secteurs les plus pénibles de la rive droite, les Zouaves étaient relevés. Pendant ces 12 jours, ils avaient subi et repoussé une attaque des plus violentes, attaquant à leur tour, ils avaient enlevé à un ennemi tenace et vigilant 300 mètres de tranchées, des mitrailleuses, des prisonniers. Ce terrain, ils avaient su  le garder malgré le bombardement, malgré la faim, malgré la soif, malgré les efforts des

Boches qui voyaient avec rage se changer en défaite cette bataille de Verdun qui pour eux devait être une grande victoire. Aussi, en reconnaissance des services rendus, une citation. à l’ordre de l'Armée, la première récompensait le brave régiment de ses efforts dans ces 12 jours de lutte.

 

Ordre du 22 septembre 1916.

A donné, à Verdun, de nouvelles marques de sa valeur dont il avait fait preuve depuis le commencement de la guerre, notamment à Streenstraete et sur l’Yser. Pendant la période du 5 au 17 avril 1916, sous le commandement énergique du lieutenant-colonel Richaud, a arrêté une attaque en force exécutée par l'ennemi contre un objectif important, a harcelé ensuite l’adversaire pendant douze jours consécutifs par des contre-attaques répétées, lui enlevant de haute lutte plusieurs centaines de mètres de tranchées, 3 mitrailleuses et de nombreux prisonniers valides.

 

Cette citation clôt dignement pour le 4e Zouaves la Première période de la campagne, deux longues années de labeur incessant et ingrat, fécondes en résultats immédiats, mais plus encore grosse de conséquences pour l’avenir, parce que, pendant ce temps, comme un athlète consciencieux qui s’entraîne, le 4e Zouaves a formé ses muscles, sa méthode, son ame, et qu’il est désormais de la vedette ! Le Lion, son emblème et son modèle, qu'il a fait peindre fièrement sur ses équipages comme armoiries, le Lion a fait ses griffes.

 

Tronville-en-Barrois

 

(19 août, 20 octobre et 2 novembre, 11 décembre)

Bien que ce récit rapide ne vise qu'à mettre en relief les actions glorieuses et les faits d'armes du 4e Zouaves, il faut s'arrêter avec lui et assister à ses ébats dans ce petit village de la Meuse, qui a nom Tronville-en-Barrois,

et où à deux reprises différentes les hommes sont venus oublier leurs fatigues. Nous sommes d'ailleurs arrivés

à une nouvelle phase de la guerre. Les Allemands n'ont pas pris Verdun. Ils ne l'auront plus; Les Anglais dans la Somme font bonne besogne. Sans doute la défection Russe amènera encore pour la France de mauvais jours; Mais en cette fin d'août 1916 l'espérance emplit les coeurs. Chez tous la conviction va se faire que l'heure de la résistance est passée et que maintenant s'ouvre pour nous l'ère des succès et des victoires. C'est cette transformation du moral de nos troupes qu'il faut enregistrer pour le 4e Zouaves pendant cette période de grand repos.

Pas un instant depuis le début nos hommes ne se sont résignés à la défaite. Alors même que sous le faix de la lassitude et des souffrances ils réclamaient contre la durée de la guerre, ils n'en supportaient pas moins avec énergie et courage les terribles obligations. Les Zouaves du 4e venaient encore d’en donner une preuve à Vaux-Chapitre. C'eût été mal les connaître que de le prendre au sérieux dans leurs récriminations et leurs plaintes. Trouvaient ils devant eux quelqu’un qui leur parla de la force du Boche et du succès assuré de l’Allemagne, ils entraient en colère. Jamais la masse de nos soldats n'aurait consenti à avouer pour de bon une infériorité quelconque vis a vis de l'ennemi. Le pouvaient-ils d'ailleurs ? Ils avaient tellement conscience de leur valeur et de leur bravoure. II est même étrange de constater avec quel enthousiasme chacun s'imaginait avant l'attaque la partie facile et défi­nitive. Les mêmes qui à Charleroi disaient aux populations belges : “ Soyez tranquilles ! Ils ne vont: pas peser lourd ” répétaient maintenant : “ On les aura ! ”

Mais enfin, jusque là nul ne voyait comment. On voulait avoir confiance; on avait foi dans les destinées de la Pa­trie et c'était tout. Le 4e Zouaves en particulier va désormais changer ses sentiments, affermir sa volonté, raisonner ses espérances. A la conviction qu'il est invincible, qu'il n'a pu être culbuté par des forces supérieures, ni à 304, ni à Vaux-Chapitre, va s'ajouter celle qu'il peut vaincre. C'est le grand travail qui s'opère à Tronville sur les rives de l'ornain.

Les causes d'une pareille évolution sont multiples. Il en est de générales, qui influent sur toute l'armée. Il en est de très spéciales au régiment, qu'il faut noter. C'est tout d'abord la première citation à l'ordre de l'Armée qu'il vient d'obtenir, puis la deuxième qui lui donnera après Douaumont la Fourragère verte. A cette époque, le 6 novembre, quand son Drapeau aura été décoré d'une seconde palme, le 4e Zouaves sera devenu un régiment d'élite à qui l'on peut tout demander et de qui l'on peut tout attendre. Tant il est vrai que des Français se surpassent lorsqu'on fait appel à leur valeur et qu'on la reconnaît.

Il y a aussi ce fait nouveau que désormais les anciens rescapés des derniers engagements ne sauraient plus rien craindre. L'homme qui n'a pas peur redoute quand même tout ce qui meurtrit sa chair, tout ce qui angoisse son ame. II est des visions d'épouvante devant lesquelles il faut un acte d'énergie pour tenir les yeux ouverts. Cette victoire sur eux-mêmes les Zouaves l'ont remportée. Ils ont maté leurs nerfs, dompté leur sensibilité, endurci leur coeur, pourrait-on dire, si ce mot n'était pas trop fort, appliqué à des hommes jeunes vibrants de tous les enthousiasmes. Les émotions terribles de la guerre les ont remués jusqu'aux extrêmes limites du possible. Le choc s'est produit et ne les a pas abattus. Ils connaissent maintenant le sens plein de ces mots : charnier, enfer, qui pour d'autres resteront intraduisibles, et quand ils songent à ce qui pourra survenir demain ils n'ont qu'une phrase, une seule où s'affirme leur confiance : “ Nous ne verrons pas pire ”.

Plus surs d'eux-mêmes, ils ont même appris à s'estimer mutuellement. L'héroïsme est une contagion que l'on subit moins par entraînement que par admiration volontaire. Et cette admiration qu'ils ont accordée aux plus vaillants a créé entre eux des liens d'une amitié forte, d'une cama­raderie profonde, d'une solidarité dévouée. Ils s'aiment avec une pointe de vanité et d'orgueil. Ils sont fiers de leur régiment, fiers de leurs chefs et leurs chefs qui reçoivent ce témoignage d'estime et d’affection savent s'en servir dans le commandement. Pendant cette période leur sollicitude de chaque jour pour les Zouaves établit entre officiers et soldats une familiarité de bon aloi, des habitudes de liberté respectueuses, de confiance récipro­que et de cordialité franche; qui vont devenir les caractéristiques du 4° Zouaves, l'esprit du régiment, esprit particulariste peut-être.

Les dualités qu'ils rencontrent chez eux, les Zouaves veulent parfois en avoir le monopole, mais qu'on leur pardonne, car pour l'oeuvre commune, ils s'en serviront sans compter. Ils ont foi aussi dans l'habileté du Haut commandement. La raison en est que désormais ils n'iront plus à la bataille sans qu'on leur ait dit le pourquoi de l’action, sans qu'on leur ait montré les chances de succès, sans qu'on leur ait développé les moyens et les méthodes. Ils sauront quelle force viendra appuyer leur attaque; on leur dira la mission de l'artillerie et jusqu'au nombre de canons. Ils connaîtront leurs aviateurs et les gens de tou­tes armes qui, avec eux, coopèrent à la victoire. Bien mieux, les exercices quotidiens ne seront que la répéti­tion de la bataille à livrer. Chacun y aura son rôle, qu'il apprendra par coeur, reconnaîtra la place qu'il doit oc­cuper, étudiera dans le détail les actes à faire.

Tous les matins, sur les pentes boisées qui surplombent le canal de la Marne au Rhin, on évoluera non plus dans le vague, non plus pour exécuter des mouvements géné­raux et de portée universelle, mais en vue de l'affaire prochaine déterminée déjà quant à l'emplacement et quant au but. Sitôt qu'ils posséderont à fond le mouvement de la bataille; lorsque grenadiers, mitrailleurs, voltigeurs, bombardiers, vagues d'assaut, sections de soutien, sections de réserve auront pris conscience de leur fonction propre, tous croiront le succès assuré, et vous ne les en ferez pas démordre. Ils ne concevront pas qu'il puisse en advenir autrement le jour fixé que sur-le-champ de manoeuvre. Il faut dire encore que ce long repos, qui les écarte un moment des horreurs de la guerre, leur laisse l'esprit plus libre pour mieux juger. Ils voient plus clair que sous le coup de la souffrance et malgré tout ils ne s'amollissent pas parce qu'ils se savent destinés prochainement à de grandes choses. Mais ils s'ébattent dans les eaux de l'Ornain, ils pénètrent dans l'intimité des maisons villageoises, y trouvent un foyer, plusieurs une fiancée et, tous quelque chose du pays. On chante, on s'amuse et la gaieté règne. Ces troupes qui veulent être victorieuses doivent rester gaies. Chaque samedi la retraite aux flambeaux  qui se déroule dans les rues devient une sarabande pittoresque. Elle est rehaussée en général d'un feu d'artifice dont l'ennemi fait les frais, car les fusées qui illuminent la fête ont été plus souvent prises dans les lignes allemandes. Les pensées sérieuses gardent quand même leur place et saisissent parfois ces âmes jeunes. Le souvenir des morts en particulier groupe à certains jours le régiment. On s'unit a eux dans l'église du village et l'on se promet au milieu de cérémonies funèbres d'achever courageuse­ment leur oeuvre. Sans souci, sans hâte, sans inquiétude! on attend la bataille.

 

Douaumont

(24-29 octobre 1916)

 

“ Douaumont ! ” ça allait être le nom magique qui bientôt, inscrit sur tous les journaux du monde, provoquerait l'enthousiasme de nos amis, ébranlerait la confiance des tenants de l'Allemagne, fortifierait la conscience des faibles qui avaient douté de notre force et des droits impres­criptibles de la Justice. C'est le nom d'un village et c'est le nom d'un fort; mais il va rayonner comme celui d'une capitale, éclater comme une fanfare joyeuse, dont les accents toujours mêlés au son des canons forceront quand même la joie des âmes.

Il départagera la guerre : i1 y aura la France d'avant Douaumont, la France d'après. Il y aura aussi dans l'armée les soldats de Douaumont comme il était jadis ceux d'Austerlitz.

Vers cet objectif qu'il faut enlever d'assaut le 4e Zoua­ves s'embarque le 21 octobre à Tronville. Dans la brume mais qu'importe la brume à des hommes dont le coeur est illuminé par l'espérance et la certitude de la victoire.

Tous constatent dès Verdun, dès les premières heures passées dans la citadelle la vérité de ce qui leur a été dit

a savoir que jamais action ne fut préparée avec plus de soin dans tous ses détails. Les musettes individuelles bondées de vivres, que chacun reçoit, révèlent le souci dévoué du commandement, qui a pensé à tout. L'impul­sion énergique d'un chef comme Mangin s'est fait sentir dans tous les services de l'armée. Elle a créé cette foi que rien n'est impossible à celui qui veut, qui sait travailler et qui accepte de souffrir.

Et nos canons crachent au nombre de plus de 600 ! Quelle voix réconfortante ils ont sur la route, le long des

boyaux, où par les abris Saint-Waast et le Ravin des Trois Cornes le 4e Zouaves arrive à pied d’œuvre !

Nos obus martèlent sans trêve le terrain que l'on doit parcourir, que l'on parcourra. A quand le départ ? C'est la seule question. Et quand on connaît le jour, le jour J, parlons comme parle le plan d'engagement, car tous les Zouaves parlent de même, on veut savoir l'heure, l'heure H. Sans appréhension fébrile, toutes les énergies sont tendues vers le succès.

Le 4e Zouaves a pour mission dans cette grande affaire d’enlever en deux phases les ravins de la Dame et de la Couleuvre et d'opérer sa liaison à l'Ouest avec le 8e Tirailleurs vers la tranchée Guerné, à l'Est avec le 4e Mixte aux lisières mêmes du village de Douaumont. Le mouvement d’approche, qui devait nous amener dans les paral­lèles de départ, ne fut pas facile. Notre préparation d'artillerie couvrait les voix, étouffait les ordres. Encombrés, chargés d'énormes musettes, les hommes ne pouvaient qu'avec peine passer dans l'étroitesse des boyaux. De temps à autre des sections, en avance ou en retard, cherchaient à doubler ou refluaient en arrière, entravant l'é­coulement. Au milieu de ce tohu-bohu inouï, fantastique, où tous se mélangeaient : Zouaves, Tirailleurs, Indochinois, Sénégalais, chacun conservait son calme. On riait. Certains prenaient des initiatives comiques, se couchant, se laissant fouler aux pieds sans récriminer. On enlevait à bout de bras les agents de liaison, toujours pressés, pour leur faire franchir les passages obstrués. Tout cela dans un brouillard intense, opaque qui ne laissait rien voir devant ni derrière soi. Grâce à la bonne volonté, grâce au calme dont tous firent preuve, l'ordre se rétablit.

Le 24 à 8 heures, les parallèles étaient occupées.

A 10 heures, pour tromper l'attente les hommes y creusaient des gradins afin d'en sortir plus vite. Le brouillard persistait. Mais une pareille affaire ne se décommande pas. L'heure H se trouve fixée à 10H39 : elle sera maintenue.

Et ce fut un spectacle épique, émouvant à l'extrême, tirant des larmes aux plus insensibles, de voir nos fantassins devancer l'heure, sortir en avant des parallèles, et, masqués par la brume, s'aligner sur le terrain comme à l'exercice.

Quelques Sénégalais insouciants formèrent les faisceaux. Les Zouaves, l’arme au pied, rayonnants, cons­cients de leur force, l'oeil sur leurs officiers qui, la canne à la main semblaient les vouloir mener à la promenade, attendaient, tranquille, le coeur ému sans doute, mais silencieux et graves, sans gouaillerie, ni forfanterie. C'était la statue multipliée de la France debout dans son droit, fixant l'agresseur, brandissant ses armes et masquant la colère dans la sérénité d'un visage radieux.

A 10 h , les formations partirent. Un officier, un témoin, le Capitaine de CIermont-Tonnerre, commandant la 13° Compagnie, a su voir dans ce départ vers le clocher de Douaumont l'ascension de la France et la descente de l'Allemagne aux abîmes.

Il faudrait reproduire ici toutes ces notes. Laissons-le nous donner du moins la physionomie vraie des forces en présence :

Le contraste est frappant, dit-il, entre l'enthousiasme de nos Zouaves, leur attitude de conquérants, leur certitude de la victoire, et la déliquescence de l'ennemi, qui, s'il résiste, le fait sans ordre et sans ensemble au gré des initiatives individuelles, et le plus souvent se rend avec, une surprenante bonne volonté.

Les nombreux Allemands faits prisonniers dans les ravins de la Dame et de la Couleuvre témoignent pour la plupart d'un ahuris­sement complet, comme s'ils ne s'étaient nullement attendus à notre attaque. Quelques-uns refusent de se rendre. Nos grenades nous en débarrassent ou les amènent à de meilleurs sentiments.

“ Un officier supérieur sorti en hâte de son abri à l'appel de l'Adjudant Caillard, apparaît en culotte, sans ses molletières qu'il tient à la main et qu'il offre à l'Adjudant Caillard en criant Chef de Corps, Chef de Corps. Un vaguemestre était en train de procéder au triage des lettres, il sort de son trou les yeux hagards, les deux bras levés, brandissant d’une main sa boite aux lettres, de l'autre une liasse d'enveloppes et s'écrie d'une voix suppliante : “ Pardon, pardon, Monsieur ! ”. Il est à remarquer que la plupart criaient : “ Pardon , plus encore que Kamarade ”. Nous les encouragions de notre mieux, leur disant dans leur  langue qu'on ne leur ferait pas de mal s'i1s se rendaient. L’un d'eux est tellement abasourdi qu'il demande au commandant de la 13e Compagnie : “ Êtes-vous Allemand, Kamarade ? ”. Tous les officiers nous témoignent d'ailleurs la plus grande déférence et les plus grands égards. C'est ainsi que deux médecins et un Capitaine saluent l'Adjudant Caillard en s'inclinant profondément, lui offrent leur porte-cigares, ornés bien entendu de la Croix de Fer, et même leur porte ­monnaie que l'Adjudant refuse d'un geste bref. Tous, officiers et soldats, se dépouillent à l'envi de ce qu'ils possèdent. Au soir de l'attaque, la plupart des Zouaves fumeront “ d'énormes cigares ne provenant pas du ravitaillement et tendent à leurs officiers des boites luxueuses, tandis qu'ils souperont de friandises de toutes sortes dues à la générosité de leurs “ Kamarade ” d'un moment.

Voilà en quelques traits le fantassin allemand de 1916, tel que l'attaque des lignes de Douaumont nous le, révèle : “ Ich habe das nich gewolt ” , clame le Kaiser en toute occasion, et nul doute qu'il ne soit sincère dans sa plainte. Non certes, il n'a pas voulu cela : il n'a pas pressenti jusqu'à quel degré de servilité descendaient ses troupes, une fois la victoire échappée. Quel joyeux et réconfortant spectacle offre au contraire l'autre côté du diptyque. Avant l'attaque, pendant l'assaut, dans l'organisation des positions conquises, les Zouaves demeurent égaux à eux mêmes, dignes des traditions glorieuses qu’ils incarnent, gage certains des triomphes de demain. L’ennemi lui même a considéré leurs exploits, leur rendant un inoubliable hommage. Le 24 octobre, vers midi, sur les pentes du Ravin de la Dame, qu'ils gravissaient, tête basse, se rendant dans nos lignes, un officier supérieur décoré de la Croix de Fer et de plusieurs autres ordres s'avança vers leur capitaine, la main demi tendu en un geste hésitant, l'air contrit. Les deux main occupés l'une à serrer mon revolver, l'autre à tenir ma canne, je m'arrêtais et me bornait à fixer sur lui mon regard; Il s'inclina alors profondément, ramenant sa main à sa visière, et comme je le relevais d’un signe : “ Soyez sans crainte pour vos hommes on ne leur fera pas de mal s’ils se rendent. ” Il me répondit : “ Vos Zouaves sont les plus beaux soldats que j’aie vus de ma vie, Mein Leber Lang ”.

 

C'est ainsi que sans arrêt le premier objectif fut atteint. A midi 20, nos troupes s'établissaient sur les pentes Nord du Ravin de la Dame. Un bataillon entier venait de tom­ber prisonnier entre nos mains.

A 1h40 l'attaque fut reprise. Désormais le brouillard se dissipe. L'avenir de la Division apparaît maintenant plus clair. Il semble la victoire ailée qui entraîne nos troupes, tandis que le soleil brillant un moment sur Douau­mont, jette dans ces ravins bouleversés des feux d'apo­théose.

Très rapidement, malgré. le terrain escarpé, trop vite car nous risquons plusieurs fois de dépasser notre artille­rie, qui allonge victorieusement son tir, les pentes Nord du Ravin de la Couleuvre sont abordées. En fin de soirée nous tenons Douaumont et nous surveillons les pentes du Helly. L'ennemi n'a pas réagi violemment, mais le lende­main nos reconnaissances se heurtent à des mitrailleuses. Pendant cinq jours encore les Zouaves organisent leur conquête malgré un bombardement intense qui maintenant, dans les journées du 25 et du 27, semble la rage de l'impuissance et de la défaite. Le 29, tout le régiment se retrouve au camp Davoust, près de Verdun. Il est ramené à Tronville par voie ferrée et le 2 novembre il pourra rendre hommage à ses morts en attendant que la citation suivante, la 2e à l'Armée, vien­ne consacrer le courage de ceux qui ne sont plus et de ceux qui restent.

 

Ordre du 13 novembre 1916.

Chargé d'enlever deux positions ennemies successivement sur un front de 800 mètres et une profondeur de plus d'un kilomètre, habilement dirigé par son chef le lieutenant-colonel Richaud, a accompli sa mission en moins de quatre heures avec sa bravoure habituelle, faisant plus de 1500 prisonniers dont 45 officiers, capturant 10 mitrailleuses. A arraché ce cri d'admiration d'un officier supérieur allemand fait prisonnier : Vos hommes sont les plus beaux soldats que j'aie vus de ma vie, et c'est pour moi une consolation d’être vaincu par eux.

 

Bataille de Bezonvaux - Louvemont - Les Chambrettes

(15 19 décembre 1916)

 

Sans l'exemple de Douaumont enlevé dans le brouillard et malgré la préparation d'attaque, qui se poursuivait in­tense, dont chacun comme pour la première fois connaissait le but, l'objectif et le développement, on aurait pu croire toute affaire impossible dans cette première quinzaine de décembre 1916, ou une pluie glaciale tombait sans discontinuer. Insouciants d'ailleurs et prêts à se mettre en route quand viendrait l'ordre, les Zouaves inspectant chaque matin au sortir de leur cantonnement le ciel couvert de nuages et promettant de l'eau, répétaient d'un air gouailleur et scep­tique : “ Faut pas s'en faire; on attend le soleil ! ”

Le soleil pâle d'hiver point à l'aube du 11; et l'on s'embarque toujours comme au mois d'octobre, en camions-autos pour Verdun. Dès le soir, refroidi par une brise de l'Est, le 5e Bataillon alla prendre les lignes, le 3e monta aux abris Sais-Waast et le 4e campa dans la citadelle.

Le 12 la pluie tombait de nouveau. Les anciens de Vaux-Chapitre disaient aux autres : “ Cette fois nous ne mourrons pas de soif ” et nul ne s'inquiétait des souffrances qu'allait apporter cette triste température. Quant au succès, maintenant que l'on était en route, que le mouvement se déclenchait, personne ne songeait qu'en raison de l'eau, il put être mis en doute. Le Kaiser venait

de lancer son fameux message pour la Paix. On l'accueillit sans sourciller, sans y croire, avec le désir d'y répondre à la Française par le triomphe.

Dans la nuit du 12 au 13 tous étaient déjà dans la boue. Mais ils foulaient le sol gluant de leurs anciennes victoires.

On reconnut en passant les tranchées effondrées et liquides, d'où l'on avait bondi le 24 octobre. Ce fut un réconfort. Il s'agissait cette fois d'amplifier le succès obtenu sur cette rive droite de la Meuse, d’enlever à l’ennemi les ob­servatoires qu'il tenait encore sur la Cote du Poivre, la Cote 342, la Cote 378, la Croupe d’Hardaumont ; Il s'agis­sait aussi de dégager les abords du Fort de Douaumont, d'achever, comme on l'a dit, d'anéantir en quelques heures l'oeuvre à laquelle l'Allemagne avait sacrifié pendant 10 mois plus d'un million de ses meilleurs soldats. Et ce fut encore par des pentes ravinées que la 38e Division reçut mission de s'établir sur le chemin de Vacherauville à Louvemont, prolongé jusqu'à Bezonvaux par les cotes 353 et 359.

Au matin du 19, le 4e Zouaves accolé au 8e Tirailleurs dans la 76e Brigade que commande le Colonel Priou, avait deux bataillons : le 4e Bataillon Jacquot, le 5e Bataillon Pouzergues dans les parallèles creusées au Nord du Ravin de la Couleuvre, dominant le Helly. Le 3e, Bataillon Pruneaux, restait en réserve au Ravin de la Dame à la dispo­sition à la disposition du Chef de Corps, mais destiné quand même à sui­vre la progression. Tandis que la liaison s'opère à gauche avec le 8e Tirailleurs, elle se fait à droite avec le 2e Tirailleurs de la 73e Brigade. Les deux objectifs à atteindre successivement sont le Nord de la route de Louvemont et la ferme des Chambrettes.

Quand ils eurent atteint par les boyaux Belgrade et Bertha les premières lignes et achevé la relève du 104e régiment d'infanterie, les zouaves s'impatientèrent demandant l'heure de l'attaque. Elle ne leur sera communiquée que le 15 à 8 heures, et c'est à 10 que l'on doit partir. Mais dès l'aube du 15 notre artillerie éclate avec fracas sur les pentes du ravin du Helly et termine une préparation déjà très forte, très méthodique.

Toute la nuit, le vent a soufflé en tempête. La lune a éclairé d'un reflet sinistre ces pentes désolées, où se terre l'ennemie, inquiet déjà, sentant à n'en pas douter l'activité de nos patrouilles, qui cherchent les brèches dans les réseaux de fil de fer. Mais il nous le dira dans heures; II rit peut-être de cette témérité, qui va nous jeter jusqu'à mi-jambes dans la boue.

Les sections avancées, les veilleurs n'ont pour le moment qu'un souci, échapper au bombardement de nos canons. D'aucuns pourtant songent à se rendre. Dans quelques instants un officier Allemand déclarera au Zouave Thenain : Il me tardait de vous voir arriver. Le Kaiser ne leur a-t-il pas promis la paix dans un mois !

Ils ont l'illusion qu'ils sont en mesure de la dicter et voici que notre attaque remet tout en cause. Chez nous, en effet, c'est différent. Les bombes partent fougueuses, ra­pides, se succèdent dans un fracas, qui semble une explosion de colère, la colère des libérateurs, indignés que l'ennemi leur tende sur les ruines du sol de France une main pacifique. Nos canons de 37 visent les points où l'on soupçonne encore des mitrailleuses, sans souci de faire repérer leurs propres emplacements. Les équipes de servants sont déc­imées, mais la dernière préparation s'accomplit. La mort de quelques-uns provoque la fureur des autres. Les Zoua­ves frémissent d'impatience. Il faut les retenir. Tous ne doivent partir avec ensemble qu'à 10 heures moins 9. Les minutes sont solennelles. Les chefs de section fixent leur montre et les hommes leurs chefs de section. Un sort de la tranchée. Pour partir ? Non, pas encore ! Un temps d'arrêt ! La première vague d'assaut s'étend à plat ventre devant les parallèles, mais ce n'est que pour s'aligner et prendre son élan.

10 heures

Debout ! en avant ! Les officiers ont fait un geste de la canne. Nos masses s'ébranlent, d'un pas décidé, sans vitesse. Il ne faut pas dépasser notre barrage d'artillerie qui roule devant nous, et l'allure est de 100 mètres par 4 minutes. Les boussoles marquent un angle de 8° 1/2. C'est la direction de marche. Quelques réseaux de fil de fer restent encore intacts ; on les passe. Quel­ques mitrailleuses ennemies essaient d'entrer en jeu. On aborde quand même les tranchées de l'adversaire. Nous voici sur lui. Il est affolé et la plupart crient : “ Kamarad ! ” Ceux qui tentent une résistance sont mâtés par nos grenadiers. On dévale alors les pentes du Helly. Des obus y tombent. L'artillerie allemande désormais prévenue essaie un barrage. Mais les Zouaves n'en ont cure. Ils sont trop occupés à la cueillette des prisonniers. Voici maintenant des Chefs de Bataillon, un Colonel à qui d'un geste méprisant on indique le chemin de nos lignes ; Un de ces officiers supérieurs ose demander un guide; il faut entendre le ton sur lequel il lui est répondu : “ Filez au Sud ! ”

Le Ravin du Helly est perforé sur toutes les pentes Sud d'abris formidables, qui en font une vraie fourmilière, où sont entassées les réserves allemandes. Il faut passer en laissant aux grenadiers d'arrière-garde, et au 3e Bataillon, dont c’est la mission propre, le sain de tout vider. L'opéra­tion est vite faite. Bons enfants d'abord, nos Zouaves se présentent à l'entrée : “  Oust ! la-dedans, sortez ! Combien que vous etes ? ” Mais s'il y a la moindre hésitation ils laissent tomber leurs grenades par les cheminées d'aéra­tion. L'un se démène en criant : “ Voilà le Père Noël qui apporte des dragées ! ” Quand la résistance s'engage, c'est autre chose. Nos appareils Schild, dont l'Allemand nous a révélé le cruel emploie, jettent des flammes et réduisent tout en brasiers et en torches. Pourtant la résistance est rare. Les Allemands se déséquipent, se précipi­tent au-devant de nous, les bras au ciel, puis tendent à leurs vainqueurs lui sa montre, qui son couteau, qui une boite de cigares.

Ils sentent la résolution de vaincre dans le regard et l'allure décidée de nos troupes : “ Quels beaux soldats ” s'exclame un de leurs officiers devant le Lieutenant Costes. En avez-vous beaucoup de ces capotes kakis “ Assez pour vous mâter, répond Costes. ”

Mais les prisonniers, c'est l'affaire des services d'arriè­re, et la progression continue. On remonte maintenant les pentes Nord du Helly.

Voici une batterie de 77, dont les servants sont résolus à se défendre. On l'attaque à la grenade et l’on retourne les canons. On entre dans le Ravin de la Goulette, vers les carrières. Là le boyau de Chauffour est enlevé de vive lutte. La marche s'appesantit. On en fonce dans l'argile li­quide. Quelle joie, pourtant, de se trouver en plein dans les lignes ennemies. Les wagonnets que l'on rencontre, les voies étroites, les pièces d'artillerie, les camions, les fourragères qui gisent abandonnées prouvent que la zone de, l'arrière-front est atteinte. C'est la France délivrée, mais maculé d'indications boches, baptisée à l'Allemande. Voi­ci la tranchée Faust, la tranchée Méphisto ! Pauvre Goe­the! Il communie à la défaite.

II est 11h15. On arrive aux abris de la route de Louvemont. C'est le premier objectif. L'arrêt prévu sur cette première position pouvait être de 2 heures, mais une note de la. Division prescrivait de se porter sans attendre, I'heure H + 2 sur le second objectif. Les deux bataillons d'assaut s'appliquèrent donc sans tarder, à reprendre leur marche. Malgré le terrain de plus

en plus détrempé, on atteignit d'une façon normale le boyau Sanock. Mais sur notre droite le 2e Tirailleurs est en retard. Nos mitrailleuses, qui battent déjà le Bois de l'Hermitage, lui permettent d'avancer. Et l’on atteint les Chambrettes. La ferme est vide : on la visite de fond en comble; on trouve seulement quelques outils dans les caves. Le câble téléphonique qui la reliait aux lignes allemandes est coupé. Nos reconnaissances dépassent encore la route des Chambrettes et ne s'arrêtent que devant un feu de mitrailleuses qui part des pentes Nord du Ravin du Trissol. Mais le front du régiment s'est considérablement élargi. Chaque bataillon couvre maintenant plus de 600 mètres contre 300 au départ. Il est 15h20. La mission du 4e Zouaves est remplie.

La liaison des 4e et 5e Bataillons se, fait aux Chambrettes. Or cette liaison est imparfaite et les Chambrettes vont devenir le point faible de ce nouveau front qui, désor­mais, doit être un front défensif. La 13e et la 18e Compagnies, placées de part et d'autre de la ferme, comptent l'une sur l'autre pour l'occuper.

Vers 16h30 I'ennemi, qui veut réagir, fait une pression sur la ferme. Le Sergent Julien, qui s'y trouvait blessé, qui s’y trouvait blessé, dut être fait prisonnier et l'on ignorera et l’on ignorera toujours quel fut le sort de ce héros de Douaumont, qui, à l'aide de quelques hommes avait capturé 200 Allemands en octobre dans le Ravin de la Couleuvre.

En fin de journée le Commandement ne peut arriver à se rendre compte si la ferme est à nous. Toutefois, le Comandant Jacquot prescrit au Sous-Lieutenant Lemaire, qui commande la 13e Compagnie, de la réoccuper à la pointe du jour.

Sur la droite, le Commandant Pouzergues a beaucoup de difficultés à maintenir sa liaison avec le 2e Tirailleurs, qui violemment attaqué, doit légèrement se replier sur le Bois de l’Hermitage.

Le 16 au matin, on s'aperçoit que la ferme n'était plus à nous. Les Allemands s'y sont réinstallés et deviennent agressifs. Nos hommes-eux, se trouvent déjà dans un état lamentable. Dans l'eau jusqu'aux genoux, enduits jusqu'au som­met de leur casque d'une boue gluante, ils commencent à éprouver la morsure du froid. La paralysie les gagne, leurs pieds gèlent. Grelottants de fièvre, mais stoïques quand même, ils restent là sans quitter le poste, paquets de hardes et de boue, immobiles, silencieux, statuts de glace vivantes et douloureuses, mais ce sont les soldats de Douaumont. Leur prestige suffit pour assurer la garde du terrain qu’ils viennent de conquérir. Ils tiendront la route de Louvemont.

Ceux qui doivent marcher : les agents de liaison, les brancardiers, les téléphonistes, tous les ravitailleurs, s’enlisent parfois dans les entonnoirs de trous d’obus où l'a boue liquide s'est amoncelée. Quelques-uns uns y trouvent une mort horrible. Tout homme qui perd la piste est en danger.  S'il est seul et que le pied vienne à lui glisser au bord d’un entonnoir, il est irrévocablement perdu. Dans ces condi­tions les vivres ne pouvaient parvenir qu’au milieu des plus grandes difficultés. Voila pourquoi, dès le 17, tous attendent la relève. Il leur semble impossible de souffrir davantage. Ils n'ont pas peur, mais quelques-uns pleureront quand on leur dira : “ Ce n'est pas pour aujourd’hui ! ” Et il faut ajouter le motif de ce retard. C'est que de toute nécessité la ferme des Chambrettes doit être re­prise et reprise par eux. Notre communiqué en a annoncé la conquête. Des Français ne mentent pas. Avant que le 4e Zouaves ne quitte les lignes, elle sera de nouveau à nous. Les hommes encore valides, ils sont à peu près 30 par Compagnie, font appel à toute leur énergie. Les officiers donnent l'exemple. Le Lieutenant Triballet, ne pouvant marcher, se fait soutenir par 2 mitrailleurs. Le Lieutenant CoIlin, le Sous-Lieutenant Lemaire ne sont pas moins admirables. Il faudrait citer tous les noms des officiers et aussi ceux de tous les hommes.

L'attaque se déclenche vers 15 heures. Elle est arrêtée par un feu de mitrailleuses qui nous cause des pertes sensibles. II faudra donc une opération d'artillerie; il faudra à ces Zouaves habitués au succès rapide, une ténacité, une endurance qui dépasse toutes les forces humaines. Ils l'auront.

Le 18 à midi, à l'aide du 3e Bataillon, l'attaque sera reprise. A I6h30, le Capitaine Goujat établira son PC dans la ferme; et le Commandant Pouzergues pourra dans son compte-rendu parler de l'entrain admirable des hommes qui, s'appuyant pour marcher sur leurs fusils boueux et devenus inutilisables pour le tir, criaient les uns aux autres : “ En avant les béquillards ! ”

Maintenant la relève était proche. Mais la nuit fut ter­rible. Il gela. Le sol détrempé se raffermit; les Zouaves sentirent leur capote se raidir. Le lendemain ils étaient transformés en glaçons. Remuaient-ils un membre que leurs vêtements crissaient comme la glace que l'on casse. Beaucoup d’ailleurs ne pouvaient plus remuer. II fallut en évacuer sur brancards un plus grand nombre que les jours précédents.

Le 19 le régiment revint à Verdun après avoir perdu 75% de son effectif. Et ceux qui restaient ne défilaient que lentement, péniblement, comme s'ils eussent marché pieds nus sur un sol hérissé d'aiguilles.

A Tronville, où l’on passa la nuit, la population sortit pour acclamer de pareils soldats. Mais cette fois on ne s'arrêta pas. On fila sur Tréveray et Saint-Joire où, le lendemain, 21 décembre, le Lieutenant -Colonel Richaud pouvait lire à son régiment décimé l'Ordre suivant :

Officiers, Sous-officiers, Caporaux et Zouaves,

Soyez fiers mes Zouaves ! C’est une double victoire que vous venez de remporter. Vous avez triomphé du Boche, mais vous avez vaincu un ennemi autrement redoutable : la souffrance. Comme jadis sur l'Yser, vous aviez à lutter contre la boue sournoise et contre le froid qui paralyse les membres et glace Ies énergies mais votre coeur est si haut placé que la souffrance ne saurait l’atteindre. Malgré la boue qui montait jusqu’à vos genoux, malgré le froid qui vous torturait jusqu'aux larmes, vous avez foncé sur le Boche, et complétant votre précédente victoire, vous l'avez, d'un effort farouche, rejeté à près de 3 kilomètres, tandis que de rapides reconnaissances vous débarrassaient de l'artillerie ennemie.

Après trois jours de luttes et de souffrances, une poignée des vôtres, entraînée par l'exemple d'un chef vaillant, arrachait aux Boches dans un élan superbe la Ferme des Chambrettes, son dernier point de résistance, 1400 prisonniers, 17 canons, des mitrailleuses, des munitions et un matériel considérable, telles sont les pièces inscrites à votre tableau.

Mes lascars, vous êtes de fiers et rudes chasseurs. Vous avez mis votre invincible énergie au service d'une méthode admirable dont la poursuite opiniâtre vous donnera mathématiquement la victoire définitive. Après l'Yser, Vaux-Chapitre, après Douaumont, après les Chambrettes vous savez comment on force la victoire et comment on bouscule le Boche. C'est sous ces joyeux auspices que va s’ouvrir l’année 1917, celle du triomphe, celle qui vous permettra d'affirmer d'éclatante façon votre inlassable dévouement à la Patrie. A l'aube de l'année nouvelle, mes Zouaves, mes amis, je vous souhaite la victoire, celle qui soumettra la force au droit, celle qui

libérera notre France chérie, celle qui vous rendra à la tendresse de vos foyers, celle qui nimbera vos drapeaux d'une auréole de gloire. Je sais que votre courage invincible saura faire de ce souhait une radieuse réalité.

Une citation à l'Armée viendra à son heure confirmer ces éloges du Lieutenant-Colonel et rappeler que le 4e Zouaves :

 

Ordre du 2 août 1917.

Dans les journées des 15, 16 et 17 décembre 1916, sous les ordres du lieutenant-colonel Richaud, a brillamment enlevé tous les objectifs qui lui étaient assignés. S'est maintenu sur le terrain conquis dans une position très en flèche qu'il importait cependant de conserver malgré les pertes et malgré les rigueurs de la température, rendant très pénible le stationnement dans un terrain boueux et glacé. A fait, au cours de cette opération, 1300 prisonniers, dont 25 officiers, pris 10 mitrailleuses, 17 canons et un matériel important.

Ce sera la troisième.

 

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