LE 2e RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS

SOUVENIR DE GUERRE

Ancienne maison Bastide Jourdan

Jules Carbonnel

Imprimerie libraire éditeur 1922

ALGER

1918

 

CHAPITRE X

LE DERNIER HIVER  LIXIERES  CACHY-GENTELLES

DOMART-SUR-LA-LUCE.

A Bar-sur-Aube, dans la brume du petit jour, sous les arbres sans feuilles qui bordent les avenues et que blanchit le givre de Décembre, les yeux gros de sommeil, les pensées pleines encore du cauchemar de Verdun, les Tirailleurs sont descendus.

Tout dort en la petite ville ; toutes les portes sont closes; on est bien loin du Front, sans souci du présent, et chacun se repose, car il est tôt encore.

Quelques boulangers pourtant ouvrent leurs portes; en quelques bars matinaux du café se réchauffe; et des quarts se remplissent, du pain chaud se partage, tandis que, sur les banc du Cours, des dormeurs insensibles ont repris un sommeil trop tôt interrompu. Mais quelques volets s'écartent ; des fenêtres s'entrouvrent et des regards surpris nous observent. On nous prépare une place ; chacun va désormais abriter sa fatigue et goûter le repos ardemment souhaité. Dix jours se passent en la petite ville, dans ses faubourgs. Aux boyaux tortueux font place des rues bien droites; nous foulons des trottoirs sans piétiner la boue ; des magasins étalent des produits de toutes sortes : une fois de plus chacun se laisse aller aux douceurs du repos, aux charmes de la vie dont il avait désespéré !!...

Mais une fois de plus encore il faut partir, malgré la neige qui tombe à gros flocons. Suivant les arbres des routes, par la plaine toute blanche, lentement, nos compagnies traversent la Haute-Marne, cantonnant à Marault, à Bourdons, à Choiseul et gagnent les confins des Vosges. Elles s'arrêtent à Bleurville, non loin des rives de la Saône, où nous retrouvons encore ces bons hôtes de Lorraine, à l'hospitalité toujours si cordiale.

L'hiver s'annonce dur ; progressivement les gelées durcissent le blanc manteau dont se pare la campagne ; les fontaines s'entourent de claires stalactites ; dans les sapins des bois siffle une bise glaciale, et Noël nous surprend en son décor familier, blottis au coin des feux qui joyeusement crépitent au fond des âtres.

Ainsi qu'un an plus tôt, les Fronts se sont calmés : c'est la trêve du froid peu propice aux attaques. Le bruit court cependant d'un effort décisif que doit tenter l'Ennemi avant le retour du printemps. Traîtreusement la Russie nous a abandonnés ; un honteux armistice a permis aux Allemands de ramener leurs canons menaçant Pétrograd et de tourner vers nous les masses de leurs Divisions inemployées à l'Est.

Partout de nouvelles batteries viennent prendre position. Les Bulletins de renseignements, de la Mer aux Vosges, signalent d'incessants mouvements de troupes ; les prisonniers que ramènent des coups de main confirment les intentions de l'Ennemi seulement jusqu'alors vaguement soupçonnées, sans qu'il nous soit donné de pénétrer ses plans, de savoir où, ni quand il veut nous attaquer.

Devant les lignes anglaises se manifestent de menaçants symptômes : une activité présageant la bataille règne de Cambrai à Laon; partout, les dépôts de l'arrière s'emplissent de munitions au devant de nos alliés ; de l'Est affluent des troupes arrachées au repos, et de nouvelles Divisions s'identifient chaque jour.

Le front de Lorraine, si calme d'habitude, s'agite à son tour de façon insolite ; des concentrations importantes sont observées dans la région de Metz ; des masses d'avions à croix noires multiplient leurs randonnées; et les populations de Nancy qui stoïquement, affrontèrent jusqu'alors les obus et les bombes s'enfuient sous la menace imminente d'un nouveau bouleversement.

Nous quittons Bleurville en cette incertitude ; et, glissant sur les routes gelées, nos bataillons regrossis s'éloignent. Par Vittel ils atteignent Norroy, Saint-Remimont, Favières et Battigny, Vandeléville, où déjà s'arrêtèrent nos colonnes. Nous coupons la vallée du Madon, si riante aux beaux jours, gagnons Ludres et Messein, Pont-Saint-Vincent, Nancy enfin et sa banlieue inquiète.

Les jours passent, et Janvier s'achève ; sous un clair soleil déjà fond la neige, et les routes se défoncent au passage des convois. Des batteries lourdes vont prendre position aux flancs des crêtes voisines ; des troupes passent, nombreuses, pour gagner les tranchées, pour défendre la Ville qu'en d'autres temps déjà l'Ennemi ne put atteindre, et qu'enserre aujourd'hui sa nouvelle menace.

De Sainte-Geneviève à Bezange règne une agitation qu'on ne connaissait plus : les fronts se resserrent, les lignes se doublent. Tout d'abord, trois semaines durant, au nord de Çhampenoux et de Mazerulles, nos Tirailleurs creusent des boyaux nouveaux, hérissent le sol de haies de fils de fer. Dans les bois, dans la plaine, ils accumulent les obstacles, tandis que sur les hauteurs d'Amance s'installent encore d'autres canons.

Puis les premiers jours de Mars nous ramènent à Pompey nos hommes s'y reposent du labeur accompli. Cependant des renseignements nouveaux, chaque jour confirmés, invitent à prendre garde ; et le 13 au matin nous quittons notre gîte. Suivant les boucles de la Moselle, nous gagnons Custines, puis traversant le Bois du Chapitre où campent des trains de combat sous des baraques de fortune, nous découvrons Morey, Serrieres, longeons sous le camouflage de la route les pentes du Mont Toulon d'où nos observateurs surveillent les mouvements ennemis, et atteignons enfin la Seille, dont nous devons garder les rives, et interdire à tout prix le passage.

Notre premier bataillon tient les ruines de Nomeny, sauvagement incendié en 1914 ; des tranchées qu'il occupe, aux lisieres du Village, il garde le confluent des routes qui débouchent au nord: d'Abaucourt, de Mailly, de Rouves et de Raucour.

A droite, ses postes tiennent la Ferme Laborde ; installés à gauche au Moulin de Brionne, au coude de la Seille, à l'angle de la grand-route, quelques groupes le relient au 3e Bataillon qui défend Clémery, son château, son moulin, et veillent encore à gauche, dans le Bois du Génie, presque jusqu'aux lisières de la Forêt de Facq.

Légèrement en arrière, barrant encore la plaine à hauteur de Manoncourt, une deuxième ligne se creuse devant notre 2e Bataillon ; et partout des abris sont aménagés, des emplacements organisés pour les mitrailleuses ; les réseaux se renforcent, les passages sont fermés ; prêts maintenant, et peut-être à mourir, les Turcos attendent, fermes à leur poste, que l'Ennemi se décide à braver, à vaincre leurs baïonnettes.

Les jours, les nuits, se passent, troublés seulement par quelques détonations ; de gros projectiles, rapportés du Front Russe cherchent le pont qui accède à Nomeny, creusant autour de lui, sans l'atteindre, d'énormes entonnoirs, brisant les platanes de la route, abattant des pans de murs qui surgissaient encore. A profusion l'ypérite s'exhale des obus, envahit nos abris : le  Lieutenant Heilman succombe à ses atteintes.

L'ennemi cependant n'était pas encore apparu : or, dans la nuit du 21 mars, au nord de Nomeny, non loin de la Brasserie, une patrouille surprend des allemands, cisaillant nos réseaux, le long des pentes qui dominent la Seille. Résolument le Sergent Varin bondit avec ses quelques hommes : les ombres s'évanouissent vers le fond du ravin. Nos canons alertés arrosent le terrain et bientôt tout rentre dans l'ordre. Mais, deux heures plus tard, les batteries allemandes tonnent à leur tour : du Bois du Génie à la Ferme Laborde, fouillant les rives de la Seille, bouleversant boyaux et tranchées, soulevant les pierrailles éboulées des ruines du Village, 210, 150 éclatent, précédant les troupes d'assaut. Le tir s'allonge, barrant derrière nous l'accès de nos lignes, encageant le 1er Bataillon sur lequel va porter tout l'effort.

Par groupes de 25, les assaillants se pressent au devant de nos tranchées, déchargeant leurs grenades ; au nord-est de Nomeny ils veulent franchir la Seille ; en face du village, suivant le boyau qui mène vers Raucourt, à gauche, longeant la route de Rouves, ils s'élancent vers nos lignes; plus à l'ouest encore ils menacent la Guérite, non loin du Moulin de Brionne : partout, courageusement, ils foncent sur nos tranchées, munis de lance-flammes, portant des charges de cheddite qui doivent faire sauter nos abris. Mais partout ils se heurtent aux Tirailleurs qui veillent ; au centre, le Lieutenant Nivière dirige la résistance ; des grenades bien lancées éclatent où il faut ; fusils et mitrailleuses épuisent leurs munitions : durant deux heures, de vaines tentatives se brisent au devant de nous et de nombreux blessés parsèment le terrain. A gauche, le poste de la Guérite, en avant du Moulin, est un instant surpris ; à la suite du Sous-Lieutenant Wanner nos réserves s'élancent, et l'Ennemi bientôt est chassé là aussi. A droite, sur la crête qui domine vers le Nord la route de Létricourt, des mitrailleuses se braquent sur nos lignes. L'ennemi sait qu'en ce point il ne peut nous surprendre, car le Sergent Varin, chassant ses émissaires a déjoué son plan. Nos grenades à fusil, nos fusils mitrailleur, bien vite arrêtent le tir des balles meurtrières ; et le silence renaît, les servants enlèvent leurs pièces et rebroussent vers Mailly. La terre tremble sous le choc de la mitraille ; les éclair, des obus qui se brisent, les lueurs des fusées éclairantes embrasent la nuit noire, et nos canons maintenant, de leur barrage nourri, ensanglantent au retour les sections d'assaillants qui regagnent leurs lignes sans avoir réussi à aborder les nôtres.

Quelques prisonniers restent entre nos mains; des lance-flammes, des caisses d'explosifs, des bandes de cartouches, laissés sur le terrain sont ramassés à l'aube par nos patrouilles envoyées en reconnaissance au devant de nos positions inviolées.

La joie de ce succès ne devait pas, hélas survivre au lendemain !! Tandis que nous luttions, refoulant localement les tentatives ennemies, ses masses s'ébranlaient vers la Somme et vers l'Oise ; et, précédées d'un infernal bombardement, écrasaient les Anglais entre Cambrai et Laon. Avidement parcourus, les communiqués laissent les fronts soucieux; l'angoisse étreint les cœurs ... Nos régions, libérées depuis un an à peine, sont à nouveau foulées par l'Allemand vainqueur ; Bapaume est reprise, Péronne est débordée!! Montdidier est perdue ! Amiens est menacée!! Héroïquement pourtant nos Divisions résistent, empêchant la trouée que l'Ennemi recherche et qui doit rejeter les Anglais à la mer.

Durant dix jours la lutte est sans merci ; d'énormes pertes éprouvent et l'attaque et la défense. Momentanément épuisé, l’Ennemi enfin suspend son effort, attendant des réserves qui poursuivront ses buts.

Retirée de Lorraine où la menace est devenue moins immédiate la 37e Division va bientôt prendre place devant ce front nouveau, et se concentre autour de Nancy en vue du départ proche.

Quelques jours, le 2e Tirailleurs stationne à Chaligny, dominant la Moselle ; le printemps revient, aux branches des arbres pointent les premiers bourgeons ; les jours s'allongent, le froid a presque disparu. Le 11 Avril au matin nous quittons nos cantonnements ; par Toul, Gondrecourt, Bar-le-Duc et Chalons nous arrivons au soir dans la banlieue de Paris, croisant des trains de blessés qui descendent d'Amiens. Les voies sont encombrées de wagons de munitions, de trucs portant des canons, du matériel ; et de nombreux arrêts allongent notre voyage. Dans l’après-midi du lendemain nous arrivons enfin à Pont-Sainte-Maxence, longeant les façades de brique des maisonnettes vides, traversant des villages hélas abandonnés !! Le temps est sombre comme les pensées; la pluie tombe maintenant, nous tenant compagnie durant les marches qui reprennent, embourbant les chemins de terre sur lesquels nous passons.

Nous cantonnons à Blincourt, à Saint-Aubin, à Thieux, repartant au matin, et toujours vers le Nord. Trois jours se passent à Bonneuil-les-Eaux, quatre autres à Namps-au-Val où siègent des ambulances de l'Armée Britannique.

Au loin, sur notre droite, là-bas le canon gronde ; et de jour en jour son fracas se prolonge: les nuits même semblent le rapprocher encore... Dans les Communiqués ainsi qu'un glas, constamment sonne le nom de Hangard-en-Santerre ; autour de son bois, sur les rives de l'Avre, sur celles de la Luce se livrent des combats sanglants : héroïquement, partout, les beaux Soldats de France contiennent les Barbares.

Dans l'après-midi du 24 nous partons par alerte. La nuit se passe à Prouzel ; puis, nous marchons vers Amiens en réserve des Divisions engagées. Nous voici à Boutillerie, partageant le, village avec des troupes anglaises ; et quelques jours durant, dans l'attente de la relève, nous stationnons encore.

Déjà les Zouaves sont partis aux tranchées, bouchant les brèches de la Division Marocaine, cruellement éprouvée dans ce bois de Hangard si tragiquement illustré hélas !! Un ordre nous en rapproche : le 1er Mai nous gagnons Boves, d'où s'enfuient tristement les derniers habitants ; au soir nous campons sous les feuillages naissants du petit bois de Glisy, dissimulant encore sous d'habiles camouflages nos gîtes provisoires aux avions qui passent.

Enfin, le 8, notre tour est venu : la 73e Brigade va tenir secteur. Une à une ses sections cheminent vers l'Est, longe le bois de Blangy, passant au bois d'Aquenne, atteignant les maisons de Villers-Bretonneux, et gagnant vers le Sud l’extrêmes lisières du bois de Hangard. Sur le vaste plateau s'érigent Cachy, et Gentelles en arrière, nos bataillons accouplés s'échelonnent, remédiant par leur profondeur à la platitude du terrain.

Quelques semaines plus tôt, dans le calme de l'Arrière, le soc du laboureur, aux travaux du printemps, creusait là des sillons; profondément, à présent, la pioche du Soldat doit ouvrir des tranchées, sans souci du blé qui commence à lever ni des riches promesses qu'exprime déjà la Terre ! ... Les lignes de défense sont à peine ébauchées ; jusqu'alors on luttait à poitrine découverte, barrant la route au corps à corps. Maintenant les canons lourds sont installés devant nous ; déjà leurs obus les ont signalés : et le sol se troue sous leur masse d'acier.

Il faut tenir sur place sans pensée de repli, organiser des centres de résistance, placer des fils de fer, installer des abris, parsemer d'obstacles le sol que nous foulons et qu'il nous faut défendre au prix de notre vie pour préserver Amiens de la ruée allemande ! ! Sans relâche, nuit et jour on travaille ; des boyaux se dessinent, des tranchées se creusent, des réseaux sont campés. Dans les boqueteaux d'arrière des Tanks se dissimulent, prêts à foncer dans la mêlée ; des batteries s'accumulent aux revers des ravins. Dans l'air, constamment, croisent des escadrilles qui protègent les travailleurs et surveillent les mouvements ennemis.

Quinze jours durant nos Tirailleurs subissent des salves meurtrières, et de nombreux blessés se pressent aux ambulances ; les travaux achevés, bouleversés à nouveau, doivent être repris : à Cachy, à Gentelles, une à une s'effondrent les maisons naguère hospitalières aux troupes en réserve, qui venaient s'y reposer dans le calme et la paix. Mais constamment aussi s'élèvent devant nous de gros nuages noirs; et, sans relâche, nos canons hachent les derniers taillis du bois de Hangard, le monument de Villers-Bretonneux et les tranchées qui l'avoisinent, Marcelcave, dont le clocher se détache, finement élancé au loin ... Pressentant nos réserves installées à l'arrière, et craignant l'insuccès sans doute, les Allemands ne progressent plus : nos postes en éveil n'observent aucun mouvement, et nos patrouilles se heurtent à des travaux de défense dont ils protègent maintenant leurs lignes avancées. Pourtant le but était proche ! ! ... Quinze kilomètres à peine les séparaient d'Amiens, enjeu des précédents combats, et de cette voie ferrée que nous n'aurions pu perdre sans risquer la suprême défaite ! ... Aussi la surveillance continue-t-elle active, incessante, au mépris des fatigues presque de l'épuisement.

Le 3e Tirailleurs nous relève le 24 Mai. Nous gagnons Saint-Fuscien quelque peu en arrière, prêts à contre attaquer si l'Ennemi s'avance. Les lignes sont bien proches; mais malgré les obus qui passent au-dessus de nous pour aller éclater sur le plateau de Dury, malgré les avions qui, chaque nuit, nous bombardent, nos troupes, abritées sous les ruines du village, peuvent enfin dormir, boire du café chaud et bannir le cauchemar de l'attaque imminente ...

Elles ne devaient pas la subir.

Brutalement, à l'aube du 27 Mai, précédées d'un déluge de gaz asphyxiants, couvertes par un bombardement terrible, les colonnes allemandes passaient l'Ailette ; elles abordaient le Chemin des Dames, traversaient la Vesle, puis l'Aisne ; la plaine du Tardenois tombait en leur pouvoir et bientôt, à son tour, la Marne était franchie ... Reims était investie, Compiègne menacée, et la Route de Paris, fermée quatre ans plus tôt, s'entrouvrait à nouveau sous leur poussée furieuse !! Des Heures sombres passèrent ! ... Mais les soldats de Foch surent parer au danger et arrêter l'élan des masses de Ludendorf !!...

En face d'Amiens, pourtant, l'Ennemi n'a pas désarmé ; de Lassigny, de Roye de nouvelles troupes affluent, de nouvelles batteries se transportent chaque jour. Nos réserves, naguère, étalées derrière nous, luttent à présent entre Dormans et Meaux, laissant presque à nos seules poitrines le soin de barrer la route d'Amiens ! ... Une nouvelle surprise ne se prépare-t-elle pas et la poussée allemande, un instant désarmée, ne va-t-elle pas reprendre vers nos lignes amincies?... Tout le laisse craindre

Les Bulletins de renseignements nous le font entrevoir et nous quittons nos cantonnements de repos.

Les Armées Britanniques se serrent à notre gauche, reprenant le secteur que nous venons de tenir; a présent nous glissons, adossés au bois de Gentelles, faisant face à la Luce à Hourges, à Hangard, étalant en profondeur suivant la route qui passe par Domart, les trois Bataillons de notre Régiment. Dans les fossés de la route serpentent des boyaux, et de nouvelles tranchées se creusent, à travers l'étroite zone que nous devons garder.

Des lacis de barbelés hérissent leurs intervalles; des mitrailleuses commandent tous les débouchés, tandis que nos batteries s'étagent à l'arrière, dissimulées dans le bois de Gentelles, adossées aux pentes qui le séparent du village de Boves couronné lui-même par nos canons plus lourds. Parmi les hauts blés mûrs, des pistes discrètes mènent depuis Domart aux lignes avancées, vers l'ouvrage du Vautour, vers les tranchées d'Ossian qui épousent les méandres de la Luce, dominant les Carrières où sont reçus les ordres. Et de l'extrême-avant, jusqu'à Saint-Nicolas, sur la route, sur nos lignes, nos postes, nos abris, les obus allemands éclatent nuit et jour ; le village de Domart est spécialement frappé ses maisons sont détruites ; en face d'un carrefour quelques piliers branlants subsistent de l'Église : à l'un d'eux pend un Christ mutilé. Les tombes du cimetière sont affreusement bouleversées : des cercueils entr'ouverts sont projetés çà et là, comme si l'odieux ennemi eût voulu, en son sadisme, rendre les Morts eux-mêmes témoins de ses exploits !

Les jours passent : constamment autour de nous, vers le bois Senécat, vers Villers-Bretonneux le bruit de la fusillade rompt le silence des nuits : à chaque aube qui luit la surveillance redouble en prévision de l'attaque attendue ; et chaque soir qui tombe nous remet en alerte, énervant nos sentinelles, lassant nos Sections vigilantes.

Cherchant à pénétrer les desseins de l'Ennemi, nous tentons des coups de mains; le Sous-Lieutenant Cubisol, l'Adjudant Drezet, une nuit, rampent vers les tranchées voisines ; mais leur projet est hélas ! éventé ; et, avant que leurs hommes, aient pu se déployer, ils tombent, l'un et l'autre, mortellement atteint.

Quelques jours plus tard, à la tête d'un nouveau groupe, le Lieutenant Rodel aborde l'ouvrage de l'Araignée, engage victorieusement la lutte avec ses occupants : une mitrailleuse est enlevée, un guetteur qui veut fuir est happé au passage; sur ses robustes épaules le Tirailleur Belalia l'enlève et, en courant le ramène dans nos lignes... Mais peu de renseignements résultent de cette capture!... les plans allemands restent entourés de mystère, et l'angoissante incertitude du lendemain ne cesse d'entretenir notre fièvre.

Cependant, poussée par Mangin et Degoutte, une brillante contre-attaque de flanc a dégagé la Marne ; sous la menace de l'inévitable encerclement les armées du Kronprinz renoncent à leurs projets, refluent en désordre, et lèvent la menace qui pesait sur Paris !

La confiance se réveille au bruit de ce succès ; le calme renaît devant nous: Juillet, en finissant, disperse nos soucis ; et quand, cédant la place aux Armées Britanniques, nous regagnons l'Arrière, un souffle d'offensive anime les esprits, et nous sentons toute proche la grande Heure décisive !!

 

CHAPITRE XI

LA VICTOIRE DU SANTERRE

Jadis, content les Saints Livres, Dieu voulant châtier le Peuple d'Israël le courba sous le joug de Khysann, Roi de Mésopotamie; et, durant quatre années d'humiliations, Othoniel, le Vengeur, resta sourd aux prières... Mais, lorsque après leurs bras les tribus suppliantes eurent armé leurs âmes, Othoniel, se levant, leur dit : Vous êtes prêts !  

Or, au bout de quatre ans de laborieux efforts, l'Heure de la Victoire allait enfin sonner ; les âmes étaient vaillantes, les armements puissants ; et Foch, le Chef unique engageait la Bataille.

Maintenant retirés du contact les Tirailleurs se reposent ; au Bosquel, non loin de Conty. Le bon sommeil qu'ils perdirent si longtemps résiste à présent à l'ébranlement constant des camions qui passent lourdement chargés, traversant nuit et jour le village pour rouler vers les lignes, portant des canons, des obus, des torpilles...

Cependant, au soir du 5 Août, dans la vaste salle à manger du Presbytère, sous une lampe suspendue, de longs plans directeurs s'étalent sur la nappe blanche. Devant eux, les Officiers entourent leur nouveau Chef, le Lieutenant-Colonel D'Auzac de Lamartinie, cruellement mutilé naguère par les obus de Verdun, dont l'énergie du moins est restée indomptée, et entière la confiance en la Victoire prochaine. Et tandis qu'il expose les ordres, que sa baguette erre sur les cartes, indiquant les futurs objectifs au mépris des kilomètres, le scepticisme des regards progressivement s’efface : chacun sent qu’est venu le moment décisif, et que de cet effort encore insoupçonné naîtra la délivrance ... si longtemps attendue ! ...

Vers quatre heures, le lendemain, nos Bataillons reprennent la route : ils vont par Essertaux, Grattepanche, Cottenchy, abordent Fouencamp une fois la nuit tombée, cherchant abri parmi ses ruines. Tout est calme. A peine quelques canons marquent-ils leur présence ; à peine quelques fusées éclairent elles la nuit. Nous dormons dans le mystère : aucun feu ne s'allume, et le Jour luit bientôt sans nous avoir trahis.

Dans les vergers voisins, sous les arbres feuillus, des tanks légers, nombreux, se dissimulent, bizarrement camouflés; dans leurs flancs se recèlent des canons, des mitrailleuses ; et la vue de ces engins nouveaux qui doivent demain progresser avec nous exalte la confiance de tous.

La journée se passe, la nuit retombe. Les ordres sont venus ; et, prudemment, au long des fossés de la route, une à une nos sections s'en vont vers le Sud-Est, gagnant Berteaucourt puis Thennes, atteignant, non loin de son moulin détruit les tranchées assignées pour le départ : celles du Rossignol et du Coq, celle de l'Épervier qui double les premières. Le 3e Zouaves à droite et le 2e à gauche s'installent en même temps que nous. Elles aussi, nos batteries d'Afrique ont traversé la Luce, et prennent position aux lisières sud de Thennes. A Berteaucourt, à Thézy, à Hangard, dans les rues encombrées de débris de pierrailles, derrière les pans de murs à moitié démolis se campent 120 et 155 ; Canons longs, Canons courts se braquent vers le Sud : c'est la Veillée des Armes et chacun se prépare.

Quatre heures, tout est calme encore, Bientôt vont se dissiper les voiles de la nuit. Et tout à coup voilà que tremblent les murailles, voilà que l'aube naissante se rougit aux lueurs de nos pièces qui tonnent : à droite comme à gauche, toutes parts, s'intensifie le fracas, et des milliers d'obus traversent ensemble l'atmosphère, saluant de leurs sifflements joyeux, l'aurore du 8 Août, l'Aurore de la Victoire !... Au bruit des explosions se mêle le vacarme des Chars d'assaut qui passent, roulant un à un, semblables à d'énormes sauriens, vers les passages qui leur sont assignés. Vêtus de cuir, coiffés d'un casque sans visière le poignard au côté, leurs artilleurs les précèdent.

En avant, la Bataille commence! ... De leur barrage, nos obus sans arrêt précèdent nos sections qui foncent à présent vers le Bois du Ballon, dont les arbres se brisent et dont les abris sautent. Partout d'énormes colonnes de terre et de fumée s'élèvent des villages, des ravins et des bois ; Moreuil, hélas! est en flammes... Villers-aux-Érables, Mézières, Beaucourt-en-Santerre déjà ne sont plus que ruines ; les batteries innombrables massées aux lisières des forêts subissent nos rafales pressées avant que leurs servants, surpris dans leur sommeil, aient pu gagner leurs

 pièces. Et tandis que nos troupes bondissent, en lignes d'escouade baïonnettes en avant, nul obstacle sérieux ne barre encore leur route : les postes avancés doivent mourir ou se rendre.

Mais l'instant de surprise est désormais passé ; l'Ennemi s'est ressaisi ; mitrailleuses, mitraillettes tirent éperdument ; les artilleurs manoeuvrent les culasses, débouchent à zéro, criblent d'acier les confins boisés où se pressent nos Turcos parmi le fouillis des branches hachées, des fils de fer entrelacés, des entonnoirs creusés par nos obus ; ils tirent à vue directe sur les Chars qui s'avancent, rampant bruyamment par les plis du terrain. Les baïonnettes entrent en scène : successivement, à leurs pointes, deux centres de résistance sont réduits. Des deux côtés le sang coule, mais les vaincus lèvent les bras et gagnent l'arrière.

A l'Est, aux bordures opposées, chemine le 2e Zouaves ; sous son effort impétueux l'Ennemi cède, là aussi. A présent entouré, le Bois du Ballon tombe en notre pouvoir ; des minnen, des mitrailleuses restent entre nos mains ; et la masse des prisonniers grossit encore !

Nous avançons toujours, chevauchant à présent la lisière Ouest du Bois de Moreuil qu'attaque le 2e Zouaves à

notre gauche. Deux ravins fissurent devant nous le plateau qui penche vers le Village et que foule désormais notre

3e Bataillon. Des canons, des mitrailleuses nouvelles de l'abri de leurs berges, déci­ment nos rangs de leurs feux ;

la poitrine trouée d'une balle, le vaillant Lieutenant Hubert tombe à la tête de la 9e Com­pagnie ; sa blessure, hélas devait être mortelle... mais ses  Soldats, au pas de charge, abordent les abris des Tireurs ; des grenades sûrement maniées éclatent en tous points : les Tirailleurs bientôt entourent leurs adversaires. Après le ravin de  Bale, ils atteignent celui de Wilhem, sautent à la gorge des  servants, qu'ils arrachent à leurs pièces en de furieux corps à  corps, tuant ceux qui résistent, désarmant rapidement les autres...

Le Plateau est dégagé. Quelques sections pénètrent dans ce Bois de Moreuil complètement investi, dont les redoutables défenses, habilement contournées, tombent, désormais impuissantes. Sentant inutile une plus longue résistance, les défenseurs mettent bas les armes, accourent de tous les fourrés, grossissant la troupe grise qui s'en va vers nos lignes, toute joyeuse d'échapper à la mort.

Le 3e Bataillon a rempli sa mission. Désormais en réserve, il s'installe au ravin de Wilhem, cédant le pas au 2e qui le dépasse et qui, flanquant à gauche le 2e Régiment de Zouaves, à son tour s'enfonce dans le bois. Les taillis sont fouillés ; on nettoie les derniers abris : il n'est plus une défense dans l'épaisseur des fourrés. Rapidement la lisière Est est atteinte : d'une carrière qui la borde partent de nouveaux feux ; mais l'ouvrage est bien vite entouré, sa résistance tombe : le Bois de Moreuil, entièrement, est à nous.

A l'Ouest, en bordure opposée, chemine la Compagnie Hors Rang. Prudemment elle progresse sur le plateau qui s'allonge, et, pendant quelque temps, ne s'y heurte à aucune résistance. Mais, tout à coup, du chemin creux qui débouche de Moreuil pour aller rejoindre la route de Villers-aux-Érables, voilà que des mitrailleuses se mettent à tirer, ensanglantant les rangs de nos Turcos. En un clin d'oeil les canons de 37 se mettent en batterie ; aux commandement du Lieutenant Crochard et de l'Adjudant Sompron, des feu pressés sont dirigés sur les pièces maintenant découvertes leurs obus vont droit au but : bientôt les balles ne sifflent plus plusieurs mitrailleuses ont volé en éclats, leurs servants son morts ou dispersés.

Pendant ce temps le village de Moreuil a cédé sous l'effort des divisions de droite ; l'Avre est franchie. Ainsi qu'au cours d'une manoeuvre les plans du Commandement se sont réalisés ; solidement les liaisons se sont établies, et, suivant les ordres, nos éléments traversent le Bois d'Anquetil, abandonnant à leurs voisins le soin de nettoyer, à l'Ouest des bois, le terrain qui s'étend vers le Sud.

L'heure est venue d'attaquer le deuxième objectif. Des lisières Est du bois qu'elle vient de pénétrer débouche la Compagnie Hors Rang, joignant ses groupes spéciaux, ses 18 mitrailleuses aux Tirailleurs du 2e Bataillon qui doivent avec elle compléter la Victoire du jour. Suivant les pentes découvertes qui s'infléchissent vers le Sud-Est, déployés en formation d'attaque, les Tirailleurs poursuivent leur mouvement en avant. Le clocher de Plessier qui miroite là-bas, aux feux du soleil déjà haut, devient leur objectif. C'est vers lui désormais que vont tendre les efforts, ainsi que vers la tranchée lointaine qui, au delà est creusée encore.

Par bonds, nos hommes progressent sur le glacis qui penche et sur lequel éclatent, pressés, les obus de batteries qui tirent au devant d'eux. Aussi vite que possible les groupes se dispersent, atteignent les lisières Nord du Bois Touffu, cherchant sous ses ramures un abri relatif. Mais le tir se poursuit ; aux détonations des départs, nettement perçues, font instantanément suite les fracas des éclatements. Passant sous bois, l'Adjudant Chateaurenaud, de la Compagnie Hors Rang, suivi d'une quinzaine de ses mitrailleurs armés de mousquetons, gagne la lisière Sud, découvrant à portée de charge les canons qui tirent toujours, débouchant à zéro, accolés au remblai d'une voie ferrée de fortune. Le groupe s'élance droit sur les pièces ; sous les décharges des mousquetons tombent plusieurs servants ; le reste des artilleurs, rapidement entouré, doit faire face aux hardis assaillants : un sanglant combat se livre dont nos soldats restent vainqueurs, et la batterie entière tombe entre leurs mains.

Profitant du silence momentané, nos Tirailleurs reprennent leur progression. Laissant derrière eux le Bois Touffu, ils

dépassent les batteries qui viennent d'être capturées et gagnent en courant les lisières des boqueteaux voisins : du Trapèze et de la Botte, à l'abri desquels ils se regroupent et se reforment. En tête de la Compagnie Hors Rang, le Lieutenant Dumont glisse entre les deux bois. Les mitrailleurs, portant leurs 18 pièces, courent à sa suite, précédant les bataillons qui déjà reprennent leur mouvement en avant vers les pentes du grand ravin qui coupe le terrain en avant de Plessier.

Mais, du Bois Isolé qui se dresse sur la gauche en tête du ravin, tirent des mitrailleuses qui protègent le village; venant de droite, en outre, d'autres feux barrent aussi la route, et nos groupes d'attaque, sévèrement amoindris, doivent s'arrêter encore. Pour leur répondre, nos canons de 37 se braquent vers le Bois Isolé; nos batteries actionnées l'arrosent de leurs obus. A nouveau renaît un calme relatif ; le mouvement est repris, nos hommes courent vers la pente Nord du grand ravin de Plessier.

Cependant, des vergers voisins, au devant du cimetière, des batteries nouvelles ont pris position. Nettement distingués, leurs servants fébrilement s'agitent, jetant bas leurs tunique pour être plus alertes, courant des caissons aux pièces en tirant à vue directe, sèment encore la mort parmi nos Compagnies Derrière elles, les chevaux tout harnachés, prêts à ramener les canons en arrière, frémissent nerveusement aux salves des départs.

Nos Tirailleurs se plaquent à nouveau; et profitant des moindres buissons, des plus petites touffes, ils se couchent au hasard du terrain, se redressant à chaque accalmie ; mais, plus pressé d'instant en instant les obus éclatent toujours. Le Lieutenant Dumont est grièvement blessé; terrassé par la douleur, il doit passer son Commandement, quitter la place d'honneur qu'il occupait en avant de tous, et si près du but, hélas! Le village est tout proche... ses lisières affleurent presque la lèvre opposée du ravin ! ... Il faut à tout prix triompher des obstacles et préparer la voie aux Turcos arrêtés.

Des panaches de poussière et de fumée déjà s'élèvent au milieu de Plessier : précis, nos obus tombent au but ; les murailles de bordure se pulvérisent aux chocs de nos explosifs. En même temps, réparties en trois pelotons, les 18 mitrailleuses de la Compagnie Hors Rang complètent la préparation : six d'entre elles, aux ordres du Lieutenant Vernet, prennent à partie les batteries qui nous accablent, ouvrant un feu rapide sur les groupes qui s'agitent, sur les attelages impatients. Les balles claquent sans arrêt : hommes et chevaux roulent à terre, tués près des affûts ; l'une après l'autre les pièces se taisent, et les rares servants échappés au massacre s'enfuient terrifiés, abandonnant aux mitrailleurs qui foncent les deux batteries qu'ils ne peuvent plus défendre.

Trois heures se sont passées depuis le dernier bond. Le soleil maintenant est au bout de sa course, et son disque pâli, embrumé de fumées, se cache à notre droite. Nos canons tonnent toujours, consommant la ruine du malheureux village. Sous leur barrage, sous celui des mitrailleuses qui, toutes, sont en action, les Tirailleurs se redressent, franchissent le ravin, et, désormais vainqueurs, entourent les maisons. Par petits groupes, rasant les murs, enjambant les décombres, ils fouillent chaque maison, nettoient chaque cave, où quelques mitrailleurs, sacrifiés à la résistance, sont enlevés à leurs pièces ; ils prennent des canons campés aux carrefours, repoussent de leurs grenades de timides contre-attaques, et lancent la fusée qui traduit la Victoire ! ...

L'Ennemi s'est enfui. Sans résistance, le 1er Bataillon, marchant encore vers l'Est, occupe la tranchée de Plessier, tandis que, joint au reste de la Compagnie Hors Rang, le 2e s'arrête dans les ruines récentes, se tenant en réserve pour les futurs efforts.

Déjà blessé deux fois au cours de la journée, le Lieutenant Chevallaria restait parmi les morts : une balle nouvelle l'avait frappé lors du dernier assaut, sur les pentes du ravin. Il y mêlait son sang à celui de trop d'autres, hélas ! tombés, et comme lui sans regrets, puisqu'ils sentaient venu l'instant de la Victoire !!... La nuit est venue; le silence s'est fait, et devant nos sentinelles le calme est absolu. Seul, vers le Sud, le roulement pressé de quelques lointains convois frappe maintenant les oreilles, attestant la retraite enne­mie ; et dans les sapes allemandes d'hier nos

 Tirailleurs s'installent, mangent les provisions abandonnées, fument les cigares qui sont restés là puis réparent dans le sommeil les fatigues de la glorieuse journée.

A nouveau l'aube luit. Sous le brouillard du matin, foulant la rosée des luzernes, nos Compagnies reprennent poursuite ; déployées vers le Sud-Est, elles piétinent à présent un terrain plus égal : à peine quelques taches sombres épars sur le sol qu'a jauni le chaud soleil d'Août indiquent les récents tes arrivées de nos derniers obus. En tête, fusils baissée s'avancent les Tirailleurs du 1e Bataillon ; tenus en main les chevaux tout sellés suivent leurs cavaliers; les mulets tire les voiturettes ; et les kilomètres se succèdent sans que s'oppose la moindre résistance.

Voici Hangest à gauche; là-bas sur la droite le vaste plateau qui s'infléchit vers l'Avre ; nous atteignons la route bordée de pommiers qui descend vers Contoire. Le brouillard se dissipe : des balles nous arrivent qui suspendent notre marche : quelques sections d'arrière-garde, aplaties au bord d'un chemin de terre, ont déchargé leurs armes pour ralentir sans doute notre marche en avant. De nos rangs quelques groupes se détachent ; un court combat s'engage : bientôt s'enfuient et disparaissent les premiers ennemis du jour.

Devant nous maintenant s'élèvent les ramures du Bois des Corettes, les lisières du Bois Lecomte masquant la Cote 97 qui se dresse derrière lui, et que les ordres nous ont prescrit d'atteindre. Prudemment échelonnées, nos unités s'avancent lentement les hommes progressent, le haut du corps penché, rampant presque. Ils accèdent aux pentes d'un large ravin mourant aux lignes boisées qui s'étalent devant eux, qu'il leur faut contourner et dont quelques centaines de mètres à peine les séparent.

Mais les Allemands sont là, embusqués aux lisières ; bien camouflées leurs mitrailleuses tirent des fossés de bordure, et de chaque taillis partent des feux qui nous clouent à présent au sol.

Intrépides, baïonnettes aux canons, les sections d'avant-garde s'élancent, chargeant pour frayer le passage ; mais leur vague est brisée par les feux implacables : des cadavres nombreux roulent au fond du ravin, des blessés refluent : le reste doit se coucher dans les replis du sol.

Des agents de liaison sont lancés vers l'arrière, demandant le concours des batteries : mais, devancés par notre ardeur, les canons sont loin encore ! ... On essaie à nouveau de forcer la résistance : de nouvelles pertes, peut-être plus sévères, arrêtent tout élan.

Les heures passent ; déjà le jour s'enfuit. Devant la suspension de nos efforts les feux se sont apaisés : mais tous les regards sont tendus vers les taillis d'en face, cherchant à repérer les pièces meurtrières ; de leurs tirs indirects, nos mitrailleuses balayent les taillis. Le Capitaine Supplissinu tente une nouvelle progression : les feux ennemis reprennent ; et le vaillant Officier tombe en tête de sa troupe, frappé d'une balle au coeur.

Voici le soir : des sifflements pressés traversent l'atmosphère, nos obus maintenant arrivent devant nous, éclatant aux lisières, fouillant les taillis, décimant les futaies que noircit déjà le crépuscule : Nos batteries sont là, et leurs canons vengeurs vont nous ouvrir la route. Sans cesse, la nuit tombée s'incendie de lueurs : coupés par nos explosifs les gros arbres bruyamment s'affaissent, s'effondrent lourdement sur le sol au milieu du fracas de leurs branches qui se brisent, du claquement des balles qui sillonnent l'espace.

Le jour point à nouveau. Comme hier, un intense brouillard empanache le court horizon ; et nos Turcos se relèvent, abordant ces lisières dont l'accès si longtemps leur resta interdit. Les Bois sont vides, l'Ennemi est parti : çà et là des mitrailleuses, quelques canons, de nombreux cadavres. Sur les pentes qui font suite, des baraquements abandonnés, garnis encore de meubles arrachés aux villages voisins.

Surgissant d'un fourré, deux hommes sans armes accourent les mains hautes. La joie que traduisent leurs regards abaisse les fusils déjà braqués sur eux ; confiants ils s'approchent et se rendent sans honte : ce sont deux Lorrains de la région de Metz, arrivés de la veille au milieu des renforts hâtivement amenés. Et, dans le désarroi de la défaite, ils ont pu se terrer loin de leur groupe en retraite pour attendre leurs frères : les soldats de France ! ... Ils content la surprise causée par notre attaque, la terreur grandissante au cours de nos progrès, et la fuite éperdue sans espoir de retour ...

Dès lors la poursuite s'accélère : nos colonnes traversent la voie ferrée d'Albert à Montdidier qui durant de longs mois ravitailla l'ennemi devant elles ; et, gravissant les pentes opposées elles accèdent à la Cote 97, près de Saulchoy, sur le nouveau plateau qui domine.

Partout le terrain est libre; sans souci de la fatigue nous avançons toujours. Là-bas, au delà de l'Avre proche, des groupes se pressent au loin, s'enfuyant vers le Sud; des cavaliers, des équipages se détachent, galopant à travers la campagne : nos mitrailleuses épuisent quelques bandes sur ces fugitives silhouettes qui bientôt disparaissent et ne reparaîtront plus. Des reconnaissances sont poussées vers le Sud ; prudemment elles contournent Warsy et Guerbigny, mais les villages sont vides. Elles abordent les marais de l'Avre, bordés de peupliers et de saules, franchissent les passerelles que l'ennemi dans sa hâte n'a pas pris le temps de détruire. Rien ne s'oppose plus à notre avance par petites fractions, nos bataillons traversent la rivière, longeant sa rive gauche en direction de Roye. Quelques obus à bout de course sifflent de temps à autre, tombant sans bruit parmi les marécages, sans contrarier notre marche vers l'Est. Il faut pourtant nous arrêter : la nuit s'approche ; nos canons attardés sont encore lointains ; et déjà, sur les crêtes qui protègent l'Échelle Saint-Aurin, des mitrailleuses recommencent à tirer. Mais une Division nouvelle, la 56e vient relever la notre ; Zouaves et Tirailleurs, en un effort de trois jours, avaient brisé le front de l'Ennemi, progressé dans ses lignes de 22 kilomètres. Glorieusement leur mission était remplie ; et tandis qu'à l'aube du 11 août la bataille recommence, ardente et meurtrière, leurs colonnes reformées retournent vers l'arrière pour y reprendre haleine et nettoyer leurs armes.

ORDRE GÉNÉRAL, Numéro 187, de la 1ere Armée, en date du 30 Septembre 1918

EST CITE A L'ORDRE DE L'ARMÉE

« Le 2e Régiment de Tirailleurs de marche

Sous les ordres du Lieutenant-Colonel d'Auzac de Lamartinie a montré une fois de plus, au cours des journées des 8, 9 et 10 Août 1918, les qualités guerrières qui font de lui une merveilleuse troupe d'attaque, irrésistible et déjouée jusqu'à l'héroïsme.

« A traversé les lignes ennemies sur une profondeur de plus de 22 kilomètres, enlevant d'assaut des villages, nettoyant des bois, franchissant l'Avre en amont de Guerbigny sur des passerelles et sous un feu violent. A capturé 25 canons dont 12 lourds, des mitrailleuses, un matériel considérable, ainsi que plusieurs centaines de prisonniers. »

Signé : DEBENEZ

 

CHAPITRE XII

NOYON

Par la riante vallée que l'Avre traverse, sous l'ombreuse voûte des peupliers géants bordant ses jolies rives, les Tirailleurs, marchant vers l'Ouest, s'en vont au repos. Ils longent les baraquements qu'en ces sites enchanteurs l'Ennemi avait confortablement installés, les dépôts de matêriel, les tas de munitions abandonnés par lui.

On traverse Becquigny puis Davenescourt qu'ont ruiné nos canons, regagnant vers le Nord le plateau ravagé où, trois jours durant, rugit la bataille. Des cadavres se gonflent sous l'ardeur du soleil, au bord des entonnoirs qu'ont creusé les obus; des armes, des équipements, des grenades, pèle-mêle, jonchent le sol ; et le tableau sinistre qui frappe nos regards en ces champs désolés évoque les souvenirs de 1914, quand l'Ennemi vaincu dut repasser la Marne ...

Au-dessus de Contoire, dominant le cours de l'Avre, le bivouac s'installe dans le Bois Saint-Hubert. Une semaine s'écoule sous ces ombrages, loin du canon dont le bruit se rapproche de Roye. Au Sud-Ouest, devant nous, Montdidier vient d'être repris; des combats sanglants en ont chassé l'Ennemi qui, sur un vaste front, s'enfuit, la rage au coeur.

Par Le Hamel, Pierrepont, un soir nous partons vers le Sud. Butant en un effroyable chaos à Fontaine-sous-Montdidier, nos bataillons accèdent à Sains-Rozainvillers en bordure de la zone hachée par la mitraille. Mais à peine nos hommes y sont ils installés qu'il leur faut repartir encore ; dans la nuit du 23, nous gagnons Grandfresnoy et Sacy-le-Petit. Là aussi notre attente devait être brève : des ordres arrivent, en effet, nous appelant au Secteur de Ribécourt ; et, le 25, les Compagnies rompent les faisceaux, se dirigeant vers l'Oise. Des péniches les attendent à Rivecourt ; remontant le cours du fleuve, glissant parmi le plus charmant des sites, elles abordent à Janville, et les Turcos débarquent. Au soir, ils couchent à Mélicocq et Machemont, villages maintenant détruits, d'où partit en Juillet la victorieuse contre-attaque de Mangin; puis, reposés, ils remettent sac au dos. Par Ribécourt et Dreslincourt ils arrivent à Chiry-Oursamp, dont le 3e Bataillon occupe les lisières Nord, tandis que le 2e gagne la région où jadis s'érigea la Tour, observatoire ennemi de 1914, qu'effondrèrent alors le tir de nos canons.

Déjà les consignes sont passées ; le 288e Régiment, que nous venons de relever, gagne ses cantonnements d'arrière, nous laissant la garde du Secteur; et voilà qu'arrive l'ordre d'attaquer à nouveau après Moreuil et Montdidier, c'est Noyon qu'il faut prendre, sans laisser à l'Ennemi, pressé de toutes parts, le temps de rétablir l'équilibre ébranlé de ses forces…

Sans doute a-t-il surpris les mouvements de relève ? Au soir du 27 Août, ses batteries trahissent son inquiétude ; leurs obus éclatent sur tout le Secteur, troublant longuement de leur fracas le silence de la nuit sans heureusement faire trop de victimes. Nos canons restent calmes; ils attendent leur tour : leur heure n’a pas sonné encore.

Le silence est revenu. L'aube luit à peine; nos Tirailleurs, sans bruit, quittent les lignes du Secteur, rampent vers la Divette qui coule devant eux, masqués par les buissons qui garnissent ses rives. Ici sur des passerelles improvisées, passant ailleurs à gué, le 3e Bataillon aborde l'autre berge. Surprises aux petits postes, les sentinelles doivent mourir ou se taire : au bout des fusils pointent les baïonnettes ; et tandis que notre artillerie maintenant s'éveille, écrasant en un bombardement précipité les tranchées allemandes qui s'étalent plus loin, les Tirailleurs entourent Dives-le-Franc, s'emparent des mitrailleuses qui gardaient ses abords, pénètrent les ruelles, vident de leurs grenades les maisons et les caves, et poursuivent l'Ennemi qui, chassé, leur fait place.

Le jour maintenant s'est levé; sur la droite, Passel a cédé à son tour sous l'effort du 2e Bataillon ; surpris là aussi, les défenseurs se rendent ou prennent la fuite, poursuivis par les tirs (le nos fusils mitrailleurs. Au-delà du village, la Carrière est abordée ; et prisonnières, les troupes qui l'occupaient sont dirigées vers l'arrière. Suivant notre axe d'attaque, la grand-route de Paris à Saint-Quentin sillonne devant nous le terrain qui s'élève, enserrant le pied du Mont Renaud dont la, masse grise surgit à droite, hérissée de troncs tordus, inégaux et calcinés, dont les flans se parsèment d'une foule de taches sombres marquant autant d'entonnoirs parmi lesquels se tracent des tranchées sinueuses, d'où montent les panaches blancs et noirs des explosifs qui les bouleversent.

A gauche, pour l'instant, les fûts brisés du Petit Bois des Sornettes limitent l'horizon du 3e Bataillon qui se presse vers lui, essuyant sans trop de pertes les balles qui en partent. Les Tirailleurs arrivent aux lisières, que protège le Boyau des Serpents, engagent une courte lutte avec ses occupants sacrifiés pour défendre les groupes qui se replient.

Sur les pentes Ouest du Mont Renaud progressent les echelons du 2e Bataillon ; les Zouaves, sur l'autre face, enlèvent comme nous le terrain pied à pied. De constants barrages de 77 ralentissent bien le mouvement; mais l'avance est reprise au cours des accalmies ; de nombreux prisonniers viennent grossir à l'arrière les groupes qui déjà s'y trouvent rassemblés ; le Mont Renaud est à nous, les crêtes partout sont atteintes : au loin Noyon apparaît ; et tous les regards s'attachent sur l'antique Cathédrale dont les hautes tours, noircies par le Temps, se dressent vers le Ciel au milieu des nuages de fumée.

Jusqu'alors aucune grosse résistance n'était intervenue ; les Allemands, sacrifiant le terrain, réservaient le meilleur de leurs forces et leurs engins les plus puissants pour défendre la ville et les hauteurs, qui plus loin la dominent. Déjà nos Tirailleurs ont atteint la Tranchée de l'Obscurité, celle de l'Obus, puis celle de l'Orage ; devant eux, non loin, les ruines de la Briqueterie Lemaire abritent des mitrailleuses parfaitement camouflées ; d'autres, accolées au remblai du Canal du Nord qui, tout près, croise la route, ouvrent avec les premières un feu des plus nourris qui arrête nos premières vagues. En même temps des obus de gros calibre viennent barrer le terrain, éclatant furieusement sur les tranchées conquises, sur le chemin creux que nous tenons avec elles. Les dos se courbent; chacun se plaque au sol. Durant tout le jour, les rafales se succèdent, décimant nos sections, suspendant notre effort... Au soir, néanmoins, la Briqueterie est entourée : du chemin creux qui la borde, les canons de 37 de l'Adjudant Sompron se braquent vers le canal; nos 155 prennent le même objectif : les mitrailleuses, enfin, sont réduites au silence.

Le soir tombe, et le bombardement continue à faire rage. Il faut pourtant sortir de cet enfer, gagner les ruines de la Briqueterie et le remblai qui longe le canal à l'Ouest. Successivement de petits groupes s'aventurent ; debout sur le parapet d'une tranchée, superbe de crânerie sous la mitraille, le Lieutenant Recourat se redresse au-devant de sa Section : bientôt hélas sifflent de nouveaux obus ; il tombe, mortellement atteint.

Durant toute la nuit l'affreux barrage persiste ; le sol se rougit de sang ; mais, par bonds successifs, nos Compagnies atteignent la Briqueterie, le remblai du canal qu'ils doivent longer pour attaquer Noyon, utilisant le moindre relief pour échapper aux éclats meurtriers.

Voici le jour. Dans le Boyau du Merlan chemine le Sous-Lieutenant Olive, précédant sa Section ; les grenades y forcent le passage : mais, tirant des lisières du Faubourg de Paris, des vergers, des haies avoisinantes, de nouvelles mitrailleuses s'opposent au passage du Canal, prennent le boyau d'enfilade, criblent les berges de leurs balles, forcent à se terrer le 2e Bataillon qui tente d'aborder la ville par l'Ouest. Durant deux heures la progression reste lente et pénible; mais l'adjudant Sompron, qui bravement observe, découvre enfin les principaux repaires des semeuses de mort. Vers elles à nouveau il braque ses canons ; renseignées, nos batteries à leur tour ouvrent le feu : à 7 heures nos bataillons peuvent enfin hardiment déboucher, et bondir vers Noyon qu'il faut prendre aujourd'hui.

Nos gros canons écrasent la malheureuse cité... les toitures se trouent, les murailles s'effritent; de maison en maison les Tirailleurs s'infiltrent dans le Faubourg de Paris où les précède notre implacable mitraille. A travers les jardins, par les brèches des murailles, les Allemands s'enfuient. Les caves sont fouillées; des mitrailleurs qui restent sont pris avec leurs pièces ; puisant dans les caisses que l'ennemi a laissées, les grenadiers se réapprovisionnent ; et, de carrefour en carrefour, le nettoyage se poursuit.

Vers le Faubourg Saint-Blaise, à travers les vergers, pointe le gros du 3e Bataillon : des maisons en bordure les mitrailleuses encore ouvrent le feu sur lui, et de nouvelles pertes s'ajoutent, douloureuses, aux premières... Mais l'élan est donné ; successivement les résistances sont réduites par nos groupes habilement dispersés : la Citadelle, puis la Station sont atteintes, ainsi que le voulaient les ordres, et nous sommes maîtres des lisières Sud.

Plus dure encore était la tache imposée au 2e Bataillon. Attaquant par l'Ouest, il lui fallait atteindre le carrefour du Faubourg d'Amiens ; puis, flanquant la droite du 2e Régiment de Zouaves chargé de la prise du Quartier de Cavalerie, il devait contourner la ville par le Nord pour retrouver à l'Est nos autres éléments.

Déjà s'élancent ses premières vagues. Bravant le barrage des obus lourds tirés par les canons du Mont Saint-Siméon, les Sections longent l'ancienne voie ferrée, franchissent le canal, bondissent au revers des chemins qui sillonnent la plaine, et s'essaiment sur le plat glacis des prairies, face à la Verse qui serpente devant eux, face aux terrains inondés qui l'entourent, isolant de leur ceinture le Faubourg qu'il faut aborder.

Les canons tirent toujours, faisant de nouvelles victimes ; mais pleins d'ardeur, les Turcos vont de l'avant, impatients en dépit des obstacles qui naissent sous leurs pas d'atteindre les maisons proches. Déjà se noient les obus : leurs éclatements deviennent plus rares ; et hardiment, l'on s'enfonce dans le marécage. L'eau monte jusqu'aux genoux, bientôt à la ceinture, plus haut même au passage de la Verse que coupent, çà et là, de trop rares ponceaux.

Enfin le Faubourg est atteint. De rue en rue, de maison en maison, la bataille recommence, et le barrage reprend plus violent encore, écrasant le quartier que nous envahissons, protégeant le retrait des masses qui s'enfuient, désormais impuissantes à défendre la ville, et gagnent rapidement les pentes opposées où va se concentrer la résistance suprême. Un gros obus éclate au Poste de Commandement qui vient de s'installer : le lieutenant Bertrand est mortellement t frappé ; la tête en sang, le bras gauche arraché, très grièvement blessé , le Commandant De Savy tombe à côté de lui. Plus loin meurt le jeune Sous-Lieutenant Bouklika dont la récente épaulette avait marqué la valeur, et dont les Indigènes étaient justement fiers. Le capitaine Monchy est blessé à son tour ; dans toutes les sections de grands vides se sont faits.

Mais la marche reprend, la mission se poursuit ; et tandis qu'on relève les blessés, le Lieutenant Petit prend le Commandement des restes du Bataillon, et, rasant le Nord de la ville, l'entraîne jusqu'à Dame-Journe.

En fin de matinée le bombardement redouble ; aux explosifs se mêle l'ypérite : il faut quitter la place désormais intenable. Trop réduites, ne pouvant gagner de l'avant, les Compagnies doivent revenir en arrière, et passent en réserve aux lisières Sud du Quartier de cavalerie dont les Zouaves viennent de se rendre maîtres.

Le 1er Bataillon a suivi le 3e. Un instant étalées à l'abri des décombres du Faubourg de Paris, ses Compagnies, progressant vers le Centre, bientôt se sont enfoncées parmi les rues étroites.

Les maisons sont vides, les places sont désertes : partout l'Ennemi a fui laissant les carrefours minés, les caves prêtes à sauter. Seuls les éclatements des obus rompent sans interruption le lugubre silence qui pèse sur la ville morte. Prudemment, on fouille tous ses recoins ; çà et là les sapeurs découvrent des bombes amorcées, et parent au danger des explosions qui menacent. Enfin les lisières sont atteintes : les sections de gauche se relient au 2e Zouaves qui marche vers le Nord de Dame-Journe ; le reste, utilisant de son mieux le terrain, se presse vers Landrimont, dépassant ses maisons en direction du Mont Saint-Siméon., occupant les dernières constructions, garnissant l'origine du chemin creux quii monte vers les Carrières.

Du haut de ce chemin, dans l'après-midi, débouche une vive contre-attaque ; des groupes s'élancent vers nos sections d'avant-garde qui attendent, baïonnettes aux canons. En masse l'Ennemi se presse vers nos faibles groupes devant lesquels résiste le Lieutenant Tassel ; il décharge ses grenades, refoule nos sentinelles, tire à bout portant. Ses canons en même temps redoublent de vacarme: leurs projectiles éclatent parmi nos mitrailleurs qui parent à l'attaque et que vaillamment, sous les rafales, commande pour la dernière fois le Lieutenant Marin. Ce Soldat qui, tant  de fois, avait bravé la mort sur les crêtes de Verdun, sur les glacis du Godat tombe, en pleine victoire, la poitrine défoncée d'un obus de plein fouet.

Grièvement blessé, le Lieutenant Tassel est enlevé par l' Ennemi ; mais, au devant d'une Section nouvelle accourt le Sous-Lieutenant Wanner. Entraînés par leur jeune chef, les Turcos foncent, rougissant leurs irrésistibles baïonnettes : le Lieutenant Tassel est arraché à l'ennemi vaincu qui, désormais chassé, regagne sous nos feux les boqueteaux d'en face.

Le Lieutenant Wanner est tombé lui aussi ; un mince filet de sang s'échappe de ses lèvres : bientôt il meurt. Au soir ses Soldats ramenaient sa dépouille mains, pieusement jointes, ils avaient déposé quelques fleurs des champs ! ...

La nuit retombe encore. Dans Noyon s'allument de nombreux incendies ; les plus lourds des obus y tombent en grondant : les maisons s'écrasent en un fracas sinistre ; les rues s'encombrent de débris de pans de murs écroulés; et la pauvre Cité si longtemps envahie, si souvent regrettée, elle aussi se meurt lentement sous les, chocs de l'acier qui l'accable ! ! ...

L'aube du 30 Août se lève. Devant nos bataillons se dresse maintenant le plus gros des obstacles : le Mont Saint-Siméon, suprême refuge des colonnes ennemies, terrier traitreux couronné de carrières embroussaillées, de boqueteaux feuillus au sein desquels se pointent les canons. A mi-pente, barrant le terrain, se creuse la Tranchée de la Madone, bourrée de mitrailleuses; au long des chemins creux qui grimpent vers les cimes, des mitraillettes, des granatenwerfer se masquent à chaque coude et nous attendent. Cependant les Chefs ont crié : En Avant ! ... nos canons nous ouvrent la route, inondant de leurs projectiles les zones de mystère. A notre gauche le 2e Zouaves débouche de Dame Journe, tendant vers la Carrière 95-04 ; à droite le 3e pointe vers le Signal.

Par le sanglant chemin creux où hier il résista, le 1er Bataillon mène l'attaque au centre : les Turcos veulent venger leurs morts ; et, rasant les buissons, ils s'élancent à, l'assaut, massacrant sans pitié l'ennemi qu'ils abordent, et dont les mitrailleuses tombent entre leurs mains.

A flots hélas ! le sang continue à couler !.. Au prix d'effrayantes luttes chaque mètre de terrain est lentement arraché : en dépit des pertes que multiplient les heures, l'ascension se poursuit et l'ardeur se maintient ; on atteint la Tranchée de la Madone. De droite, de gauche, de face, ses organisations sont abordées, ses mitrailleurs massacrés ; mais les vides s'élargissent toujours. En plusieurs points, dissociées par la mitraille, les liaisons sont interrompues; et des groupes nouveaux, réclamés au 3e Bataillon qui, en échelons, avancent sur la gauche, bientôt relient la chaîne coupée, et enserrent les défenses ennemies.

Le Lieutenant Chéreau a placé ces renforts. Déjà il rejoint son Chef de Bataillon quand un obus éclate, arrachant sa main droite, lui brisant les deux jambes, labourant tout son corps de profondes blessures... Des brancardiers l'enlèvent ; en hâte une auto sanitaire l'emporte à l'ambulance, mais il veut jusqu'au bout accomplir son devoir, fait arrêter le convoi au poste de Commandement, expose les mesures prises au Colonel De Saint-Maurice qui se penche au-dessus du brancard. La main du Chef se tend vers l'héroïque blessé dont les membres sanglants gisent, entourés de bandes; et qui, souriant malgré tout, s'excuse de ne pouvoir répondre à cette étreinte : J'ai laissé ma main là-haut, mon Colonel.. Pardonnez-moi de ne pas prendre la vôtre !

Il mourait trois jours plus tard! ...

Poursuivant cependant leur course à l'ennemi, les Tirailleurs gravissent les pentes, et, bravant tous les obstacles, bientôt atteignent les cimes. Des taillis, des carrières, les Allemands tirent toujours : d'Happlincourt et de sa Rue Haute sans cesse sifflent les balles. Si étroit bientôt devient le contact que les canons ne peuvent intervenir ; les grenades s'échangent, les baïonnettes s'entrecroisent, les lignes s'entremêlent et se brisent: la défense en tous points est digne de l'attaque. Masquées par les taillis épais, protégées sous de puissants blockhaus, les mitrailleuses allemandes tirent avec rage ; constamment éclatent « tourterelles » et obus VB. ; grenades à fusil, grenades à main lancées dans le fouillis du bois arrosent chaque buisson ; et le combat se poursuit, opiniâtre et sanglant, malgré la nuit qui vient.

Le lendemain nous trouve solidement accrochés aux lèvres du plateau, et l'attaque reprend avec la même ardeur. Cheminant lentement dans le Boyau du Lacet, sous les taillis qui le bordent, le Capitaine Baer et le Sous-Lieutenant Olive entraînent leurs groupes de combat vers les carrières redoutables qui se creusent plus loin ; à droite, quelques Sections se profilent sous bois; mais les feux de l'Ennemi font de terribles ravages... Cent hommes restent à peine au 1er Bataillon ; la stabilisation maintenant s'impose ; les restes des unités s'accolent, s'organisent en profondeur pour parer à toute contre-attaque.

Des groupes de grenadiers et de fusiliers mitrailleurs détachés de la Compagnie Hors Rang, aux ordres de l'Adjudant Rollin, sont poussés en avant du 1er Bataillon; une section de 75 « Jouhandeau » commandée par l'Adjudant Sompron, hissée jusqu'au plateau, est braquée vers les carrières ; en tête du 3e Bataillon l'Adjudant Masson, de la Compagnie de mitrailleuses, pousse des patrouilles à travers les fourrés ; à prix de sang, péniblement, quelques mètres sont gagnés.

Trois jours se passent en alternatives de progressions et d'arrêts : la barrière résiste, ne s'ébranlant que lentement sous la poussée de nos Turcos. Les hommes tombent, les munitions s'épuisent; mais, au mépris de mille difficultés, de nouvelles caisses de cartouches, de nouveaux obus, d'autres grenades sont apportés encore. L'eau et les vivres manquent. On lutte toujours malgré la faim, en dépit de l'épuisement que cinq nuits sans sommeil ont encore aggravé.

Le 3 Septembre enfin, tandis qu'à droite le 3e Zouaves s'élance vers le Signal, l'infiltration de nos éléments s'affirme, et l'Ennemi vaincu se replie devant eux ; la progression se marque dans le Boyau du Lacet, où se bat vaillamment le Capitaine Baer. Serrées de près, les mitrailleuses des Carrières subissent nos feux nourris. Les canons « Jouhandeau » ont tiré sans relâche et manquent désormais de projectiles ; mais nos 37 les remplacent, arrosant de leurs obus pressés les défenses plus nettement découvertes, qui cèdent enfin à la nuit sous l'effort continu, le harcèlement implacable de nos vaillants Soldats d'Afrique.

La nuit, les canons allemands recommencent à tonner; le vide s'est fait devant nous. Sur le Plateau du Saint-Siméon, sur ses pentes, sur la Ville bouleversée, l'Ennemi, allégeant ses caissons, fait éclater le reste de ses obus... Prudemment nous avançons à travers les taillis : les Carrières sont libres, les fourrés silencieux. Pressé de toutes parts, l'envahisseur à présent s'enfuit, chassé de ce bastion redoutable enfoncé comme un coin dans nos lignes, et d'où ses feux barraient, vers le Nord comme vers l’Est, Ia route de Guiscard et celle de La Fère.

Au Nord, à notre gauche, le canal est franchi ; la Division voisine s'empare de Genvry, longe les pentes Nord des positions conquises, tandis que nous poussons vers l'Est, précédés par les Zouaves de notre Division.

La bataille s'apaise, la résistance a pris fin. Durant quatre jours, tantôt suivant les Régiments de tête, tantôt les reliant aux Divisions voisines, nous foulons le sol libéré, rarement arrétés par les feux d'arrière-gardes. Côtoyant la grand-route, passant à Babeuf, contournant Mondescourt puis Chauny, traversant Viry-Noureuil, tout imprégnés encore de la marque tudesque, nos Bataillons enfin accèdent à Tergnier puis à Fargniers, tandis qu'en bordure des plaines inondées qui en ferment l'accès, les patrouilles des Régiments de tête doivent s'arrêter en vue des faubourgs de La Fère.

Dans ces ruines de Tergnier, de Fargniers constamment bombardées, sans cesse arrosées d'ypérite, les restes de nos Compagnies tiennent une semaine encore, s'alignant en surveillance, se relayant sous la pluie aux lointains avant-postes.

Aux derniers jours de Septembre, l'heure sonnait enfin de passer à l'arrière. Le 26 au matin, après une marche de nuit, nos Turcos campaient parmi les bois de Cuts ; ils s'y penchaient pieusement sur les tombes des aînés, tombés depuis quatre ans déjà. Le hameau de La Barre, les ruines de La Pommeraye, théâtres immortels de nos premiers exploits, les voyaient défiler, graves et recueillis; et leur Marche sonnée par les Clairons vainqueurs saluait les Chers Morts, désormais bien vengés ! ...

Trois jours s'écoulent. Maintenant dans la plaine de Tracy-le-Val, aux lisières renaissantes du joli Bois Saint-Mard, lui aussi fécondé de tant de sang d'Afrique, le Colonel De Saint-Maurice retrace les glorieuses batailles naguère livrées pour Noyon; il exalte la beauté de ses premiers soldats, leur résistance indomptée, leur sacrifice sublime ! Un autel s'est dressé auprès des tombes fraîchement fleuries : vers le ciel montent les chants sacrés qui saluent le Dieu des Armées, invoquant pour notre cause la Justice du Sauveur des Hommes.

Ces hommages rendus, nos sections s'éloignent ; elles gagnent Compiègne, puis Saint-Martin-Longueau, où elles reprennent haleine avant que de courir au triomphe final.

 

ORDRE GÉNÉRAL N° 548, du 13 Octobre 1918, de la IIIe Armée.

Est CITE A L'ORDRE DE L'ARMÉE

Le 2e Régiment de Tirailleurs de Marche

« Régiment d'assaut qui a conservé dans cette guerre les rudes et éclatantes traditions de l'Arme blanche et de la baïonnette française. Sous le Commandement énergique et l'impulsion irrésistible de son chef, le Lieutenant-Colonel D'Auzac de Lamartinie, a franchi de vive force le Canal du Nord, le 29 Août 1918. Le même jour, a emporté d'assaut, après de rudes combats de rues une ville importante dont il conservait la possession malgré une violente contre-attaque brisée à la baïonnette. Malgré les durs sacrifices stoïquement consentis, sous une réaction très violente d'artillerie, s'est élancé le 30 Août à l'attaque frontale d'un piton dominant la ville de 100 mètres, enlevant encore à la baïonnette des prisonniers appartenant à deux bataillons différents, et vingt-six mitrailleuses en action. »

Signé : HUMBERT.

 

CHAPITRE XIII

HIRSON - LE TRIOMPHE DE L'ARMISTICE.

Des renforts, les derniers cette fois, sont arrivés. Les Bulgares ont cédé ; l'Autriche est vaincue ; l'Allemagne chancelle ! ! ...

Il faut pourtant donner l'assaut suprême ; et le 26 Octobre nos hommes quittent le repos, et s'en vont vers la Serre pour aider au dernier effort.

La 58e Division, progressant vers le Nord-Est, s'est emparée de la Ferme Ferrières après de durs combats ; la 37e, qui la soutient d'abord, vient se glisser entre elle et la 35e, quand est atteinte la ligne Parpeville-Monceau, et bute contre les fortes positions de Hérie-la-Viéville. Le 2e Tirailleurs est en réserve de Division, impatient de sauter à son tour à la gorge de l'ennemi ; les anciens du Régiment se rappellent ces noms de Ferme Ferrières, Ferme Torcy, Bertaignemont : ils s'abordent et se répètent : « Te rappelles-tu ? ... »

La joie folle de la Revanche brille dans leurs yeux... Heureuse Division, la 37e refait en sens inverse, mais victorieuse cette fois, le chemin de la retraite de 1914 !! ...

Cependant Hérie-la-Viéville ne cède pas sous l'effort des Zouaves, et le 2e Tirailleurs, enfin porté en ligne, prend la place d'un Régiment de la 58e Division : le 11e Tirailleurs. La relève est opérée dans la nuit du 1er au 2 Novembre : le Bataillon Plasse devant Hérie-la-Viéville, le Bataillon Liébray devant la Ferme de la Bretagne. Au moment où l'attaque, furieuse, va bondir, l'Allemand, pressentant la tempête, s'enfuit dans la nuit du 5, serré de près par nos patrouilles de chasse, non sans avoir toutefois tenté, la veille, de masquer son mouvement par un bombardement d'une violence inouïe. Les Tirailleurs heureusement étaient bien abrités : seul le Capitaine Cazale est grièvement atteint. Enragée la poursuite commence contre l'ennemi enfin chassé de la formidable position de Oise-Hunding, où était enclavé Hérie-la-Viéville.

Aux Tirailleurs, à leurs Officiers fous de joie s'offrent l'inoubliable spectacle, l'incomparable émotion des Civils enfin délivrés qui se jettent à leur cou et les embrassent en pleurant ! ... Mais il faut s'arracher à ces douces étreintes pour courir sus à l'odieux ennemi ; il faut laisser à leur bonheur, sans le partager, les pauvres gens à peine entrevus... Les visages cependant reflètent des privations sans nombre ; les traits se sont durcis aux souffrances de la faim ; aussi toutes les musettes se sont ouvertes, tous les paquetages se sont allégés et la course maintenant s'accélère, stimulée d'une haine plus vive encore ! Les Tirailleurs passent en tête de la 37e Division.

L'ennemi qui tient fortement le village de Le Sourd arrête leur marche dans l'après-midi, causant des pertes ; mais sa résistance s'évanouit dans la nuit, sous l'étreinte des Turcos ; et la progression reprend pour atteindre en fin de journée Petite Rue des Juifs, et Grande Rue des Juifs. Le feu des Allemands s'apaise ; le Régiment, dans cette journée, ne compte qu'un tué et deux blessés. Il passe le 7 Novembre la petite rivière du Thon, complètement infranchissable à gué: des arbres, des poutres, sont hâtivement jetés au travers ; les animaux sont renvoyés à Étreaupoint dont le pont a sauté, mais que le Génie refait en toute hâte ; et la ruée continue...

Le lendemain, 8 Novembre, il faut stopper encore une fois devant une solide ligne ennemie qui couvre Hirson. Le village, le bois, la ferme de Buire, le remblai de la voie ferrée de Hirson à La Capelle sont traîtreusement tenus par d'invisibles mitrailleuses qui échappent absolument au tir de notre artillerie et sont très menaçantes. Dans l'après-midi, des avancées de la position allemande sont réduites par des combat de sections ou de groupes de combat ; la soirée et la nuit se passent en préparatifs d'attaque générale pour le lendemain matin : le contact immédiat est scrupuleusement gardé, et les trois Bataillons accolés reçoivent l'ordre de sauter à la gorge de l'Ennemi dans la nuit même s'il cherche à s'évader, aux premières lueurs du jour, s'il tient encore.

C'est dans ces conditions que le 9 Novembre de grand matin les habitants d'Hirson furent réveillés à la fois par les coups de fusil des trois têtes de colonne du 2e Tirailleurs, par les coups de canon de nos groupes d'Afrique tirant au delà de la Ville, et le bruit du départ éperdu des arrière-gardes ennemies. Le Bataillon de droite, traversant Hirson sur les talons de l'Ennemi par la voie centrale, arrive le premier à la sortie de la ville et s'engouffre dans la Forêt de Saint-Michel, immédiatement suivi des deux autres Bataillons.. . C'est la poursuite ardente et sans répit, où les hommes de la province d'Oran manifestent leurs qualités extraordinaires de marcheurs rapides et infatigables.

La ruée du matin sur Hirson avait été si soudaine, si mordante, que l'Ennemi n'eut pas le temps de faire sauter les derniers ponts sur le Gland ; l'Artillerie divisionnaire put passer sans être retardée dans sa marche : un matériel considérable d'artillerie ennemie, un dépôt de vivres, tous chargés sur wagons, n'eurent pas le temps d'être refoulés par les Allemands en fuite. Toute la Division mangea plusieurs jours de la confiture allemande de betteraves que les Tirailleurs déclarèrent excellente, mais qui n'avait, en vérité, que le mérite d'avoir été barbotée aux boches .

Pendant que nos Bataillons avant-gardes de la 37e Division, débordaient la ville d'Hirson et s'échelonnaient sur la route de Macquenoise en balayant la forêt de ses derniers défenseurs, une cérémonie rapide se déroulait sur la Place de l'Hôtel-de-Ville, la plus émotionnante peut-être qu'auront vécue ceux qui en furent les heureux témoins.

Précédé de la Fanfare, le Drapeau du 2e Tirailleurs, déployé à l'entrée de la Ville, accompagné du Colonel et encadré de la Compagnie Hors Rang, faisait son entrée dans Hirson enfin libre; les sons vibrants des Marches victorieuses se mêlaient aux claquements des derniers coups de fusil tirés du côté de la gare.

Une foule immense, frémissante d'enthousiasme, se pressait sur la Place ; tous les fronts se découvraient au passage du glorieux emblème; les mères élevaient les enfants jusqu'à ses franges et l'embrassaient pieusement.

Ah quelle indicible émotion s'empara de tous les coeurs lorsque sur le perron de l'Hôtel-de-Ville, fièrement, flottèrent Ses trois couleurs ! et qu'entouré des notabilités, du Conseil municipal, le Colonel éleva la voix pour annoncer à Hirson sa délivrance, tout heureux d'être le messager de la Victoire des Alliés.

Des fleurs cueillies dans tous les jardins ornaient déjà chaque capote ; et quand, poussant à nouveau sus à l'Ennemi, le Colonel et son État-major s'éloignèrent de la ville, des rubans tricolores, des bouquets rapidement assemblés avaient été noués aux crinières des chevaux.

Nettoyant la Forêt de Saint-Michel, nos hommes gagnaient déjà la frontière belge, quand le Régiment reçut l'ordre de s'arrêter à la sortie d'Hirson pour laisser passer le 3e Zouaves lancé en avant-garde. Mais cet ordre n'avait pu lutter de vitesse avec eux : leurs derniers groupes déjà garnissaient les lisières Nord-Est de la Forêt, tandis que, bientôt rejoint par l'État Major du Régiment, le Bataillon de tête s'installait à Macquenoise.

Le 3e Zouaves désormais nous dépassait se jetant à son tour à la poursuite.

A Macquenoise, le Régiment apprit que le feu avait cessé non loin de lui pendant quelques heures pour laisser entrer dans nos lignes des parlementaires allemands : il doit y avoir du nouveau ?... se disaient entre eux les Tirailleurs ...

Le matin du 11 apporta la nouvelle inouïe que le feu cesserait à 11 heures, en vertu de l'Armistice imposé à l'Allemagne vaincue. Les hommes émerveillés virent passer des nuées d'avions lancés à la poursuite des colonnes allemandes en retraite. Une canonnade formidable s'entendait au Nord, mais de notre-côté seulement : c'était l'Armée Anglaise qui vidait ses coffres de tous les obus qu'elle désirait éviter de rapporter par delà la Manche.

A 11 heures, subitement, le silence se fit, complet... La Fanfare du 2e Tirailleurs rassemblée sur la place de Macquenoise sonna : « Cessez le feu ! » L'air retentit des accents de la Brabançonne, de la Marseillaise, des glorieux hymnes de tous nos alliés, triomphalement sonnés ; puis dans l'Église de Macquenoise où se pressaient nos soldats, confondus dans la même émotion, Français et Musulmans se mêlaient aux habitants enfin libres; un Te Deum solennel était chanté, honorant le Dieu des Armées, célébrant la Victoire.

Le 12 Novembre, seul survivant du début de la Guerre, le 2e Bataillon poussait jusqu'à Baileux.

Tournés vers le Nord, les regards devinaient Philippeville tout proche ; ils cherchaient le Bois de Hain où s'engagèrent les premiers Turcos de 1914.

Et tandis que les Cloches d'alentour lançaient vers le Ciel leurs carillons d'allégresse, que les pensées revenaient vers un matin de brume, évoquant le Souvenir du premier jour de retraite, nos clairons se tournaient vers les premières tombes : avec le refrain du glorieux Régiment ils annonçaient la Victoire à Ses Morts en sonnant la fin des combats ! ! ! ...

Et les Héros, tombés depuis quatre ans, ont frémi dans leurs tombes ; ressentant le contact de leurs frères retrouvés, ils ont, désormais vengés, repris leur sommeil éternel !

 

ORDRE GÉNÉRAL N° 236, du 8 Février 1919, de la IIe Armée

EST CITÉ A L'ORDRE DE L'ARMÉE

« Le 2e Régiment de Tirailleurs de Marche

« Rude et glorieux Régiment qui s'est couvert de gloire au cours de la Campagne et notamment à Verdun. A peine retiré des combats brillants qui lui valaient une Citation à l'Ordre de l'Armée, a été rengagé le 27 Octobre 1918 sous le Commandement du Lieutenant-Colonel D'Auzac de Lamartinie. A montré beaucoup d'endurance et de vaillance dans l'attaque de la position de Hérie-la-Viéville. Dans une poursuite acharnée, s'est distingué par son mordant et son âpreté au combat, bousculant les arrière-gardes ennemies de jour et de nuit. S'est emparé d'Hirson en empêchant l'Ennemi d'achever la destruction des ponts.

A capturé trente-cinq canons, dont dix lourd, et un important matériel. »

Signé : DEBENNEY

 

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