LE 2e RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS

SOUVENIR DE GUERRE

Ancienne maison Bastide Jourdan

Jules Carbonnel

Imprimerie libraire éditeur 1922

ALGER

1917

CHAPITRE VIII

SILLERY. LE GODAT (16 Avril 1917)

Le 5 Janvier 1917, tout blanc, le givre empanache les arbres dénudés. Dans les rues de Magneux les Compagnies se forment ; et, des seuils où se pressent les hôtes matinaux, partent adieux et voeux, souhaits de victoires nouvelles, affectueux élans d'autant de coeurs français. Les Tirailleurs s'en vont, bientôt s'éloignent ; du sommet de la côte qui domine Wassy, un dernier regard encore s'en retourne au village dont maintenant les toits semblent toucher le sol.

Nous traversons des bois dépouillés, des campagnes endormies, mangeant au bord des routes, couchant le soir au hasard des villages : Giffaumont puis Drosnay nous abritent une nuit ; nous abordons les lisières du Camp de Mailly, et, dans le village d'Humbauville nos colonnes s'arrêtent.

Lentement s'écoulent les jours sous la neige qui tombe ; il souffle une bise glaciale : au cours des longues nuits d'intenses gelées durcissent progressivement la terre, entravent le cours des ruisseaux; et parmi ce sommeil profond de la nature, la Bataille un instant s'apaise.

Janvier s'achève, le froid redouble. Grossies de nouveaux arrivants nos Compagnies se recomplètent, s’entraînent, manœuvrant chaque jour dans la neige glacée.

On dit que, sans arrêt, de grosses masses de troupes sillonnent les chemins, se portant vers l'Ouest, que de vastes projets vont libérer le sol et refouler l'envahisseur : il n'est bruit que du découragement de l'Ennemi auquel Verdun échappe, et qui, sentant fini son rêve de Victoire, cherche un terrain d'entente pour obtenir la Paix.

Un matin nous partons, franchissant les plaines glacées de l'Aube, traversant Viapres et Etrelles, en bordure de la Seine ; puis, remontant au Nord, voici Saint-Gond et ses marais fameux ; par Pleurs, Loizy-en-Brie, nous gagnons Épernay, la Montagne féconde ; et par l'immense forêt qui couronne son massif, nous avançons encore. Aux dernières lisières mourant sur les pentes Nord, un soleil printanier vient éclairer la plaine qui s'étend à nos pieds, découvrant Reims, les lointaines collines où se retranche l'Ennemi; éclairant les jolis villages étalés à nos regards parmi les vignes généreuses : Rilly-la-Montagne, Chigny-les-Roses, Ludes enfin où nous trouvons un gite.

Et tandis que s'allument les feux, que les armes s'astiquent, un chant lointain, suave et triste, vient frapper nos oreilles : un hymne modulé par une troupe qui rentre, venant du Nord, et dont, lentement, le pas pesant précise la cadence. Le chant grandit, se rapproche; et devant nous s'arrêtent de grands hommes blonds, robustes et fiers : les Russes.

Ils défendaient le Fort de La Pompelle, et maintenant vont nous céder la place. Bientôt, en effet, nous nous mettons en route : par Puisieux nous gagnons Sillery ; et, dans la nuit du 15 Février, les lignes sont atteintes, les consignes passées.

De puissants réseaux encombrent les marais de La Vesle, des postes veillent aux ponts qui traversent le canal. Plus loin, des boyaux tortueux, des tranchées onduleuses entourent le Fort de La Pompelle dont les voûtes antiques ont cédé par endroit aux chocs des gros obus. Un lacis de fossés, véritable labyrinthe, se poursuit sur la droite, recelant des abris, enserrant des ouvrages qui parent en profondeur aux dangers de la surprise dans la plaine traîtresse.

Au delà des réseaux que camouflent les herbes, les première lignes allemandes s'étalent à leur tour. Elles rampent, sinueuses, à cent mètres des nôtres, barrant l'accès des Monts regorgeant de défenses et qui méprisent toutes les attaques ; sur la gauche Brimont, Berru ; Nogent-l'Abbesse en face ; à droite, le Cornillet, le Massif de Moronvillers, qui, vers l'Est, se perdent dans la brume. Sur ces hauteurs, de l'affût de ses canons, l'Ennemi nous observe, tout prêt à écraser le Fort de La Pompelle; et, parsemés dans la plaine, innombrables, ses minenwerfer, de leurs salves nourries, imposent aux esprits la puissance de défenses sur lesquelles se briserait toute attaque de front.

Cependant aucun effort ne se dessine ; seuls tonnent les canons ; leurs obus abattent quelques pans de tranchées, encadrent les passages du canal, le pont Couraud, le caillebotis jeté sur les marais ; ils sifflent jusqu'à Sillery, effondrant des maisons sans trop éprouver nos troupes qui, fermes à leur poste, voient s'écouler les jours sans qu'apparaisse leur adversaire.

En Artois, les Anglais reprennent du terrain ; et les Communiqués éveillent des espoirs. L'ennemi semble hésitant; il pressent cet effort cet effort dont le bruit court depuis un mois déjà, se précise maintenant, s'amplifiant même de façon regrettable. Avides de renseignements, les Allemands tentent des coups de main. Sévèrement bombardées, nos lignes subissent une nuit le choc de quelques groupes qui doivent finalement se replier les mains vides, laissant quelques cadavres dans nos 'boyaux détruits ; nos Tirailleurs avaient tenu sous le choc et Victorieusement déjoué la surprise.

Sur notre gauche, en revanche, au Nord-Ouest de Reims, assaillies à leur tour par des forces plus grandes, quelques sections sont entourées ; en dépit d'une défense héroïque des prisonniers doivent rester à l'ennemi, d'importants documents tombent entre ses mains. Mais, un matin de mars, le souci que venait d'engendrer cet échec joyeusement s'efface des esprits : d'Arras à Soissons l'Ennemi s'enfuit abandonnant les tranchées si patiemment creusées, les villages où, trois ans, il avait imposé sa volonté brutale, et quitte le sol aimé que naguère foulaient ses orgueilleuses cohortes. Fièrement, parmi les ruines, à Bapaume, Combles, à Péronne, flottent nos trois couleurs; au galop de leurs chevaux retrouvés, nos cavaliers traversent Roye, dépassent Nesle et Ham ; à Noyon, à Chauny, à Guiscard coulent des larmes heureuses sur les visages amaigris, au passage des Soldats de France qui, avant la poursuite, saluent de leur défilé les pauvres gens désormais libres. Et chaque heure nouvelle accentue les progrès, redouble aussi la haine à la vue des ravages que les hordes barbares ont semés derrière elles.

Cependant l'Ennemi s'arrête : il garde Cambrai et Saint Quentin; Laon et La Fère lui restent ; et malgré les efforts de nos troupes ardentes, il leur faut s'arrêter encore. Puis, de Soissons aux Vosges le front n'a pas changé ; partout nos patrouilles ont rencontré des hommes ; des guetteurs attentifs garnissent tous les petits postes, et tout autour de Reims le canon persiste à tonner. Malgré tout de grands espoirs sont nés : bientôt on forcera les nouveaux retranchements où l'Ennemi sans doute cherche à gagner du temps. La Suprême Offensive s'annonce prochaine, et la Victoire semble entrouvrir ses ailes.

Relevé par le 3e Tirailleurs dans la nuit du 24 Mars, le Régiment se porte à Mailly-Champagne, au pied de la Montagne de Reims. Huit jours s'y passent, loin du canon ; seul maintenant le roulement des lourds camions vient rompre le silence et fait trembler les routes : sans arrêt des obus sont charriés qui vont grossir les dépôts de munitions. Des troupes, jusqu'alors entraînées à l'arrière, sillonnent les chemins, se rapprochent des lignes ; chaque jour des limousines à fanions amènent au Moulin de Verzenay perché sur la cime dominante des généraux qui viennent observer le terrain ; de mystérieux conciliabules se tiennent aux Postes de Commandement ; partout règne en un mot cette activité fiévreuse qui trahit l'approche des combats.

Aux premiers jours d'avril nous partons pour Rilly-la-Montagne. Le voile se déchire ; aux soupçons antérieurs succède la certitude : on annonce à présent l'offensive prochaine. Plusieurs armées sont prêtes; les plans d'attaque circulent ; partout des batteries s'installent. Des canons de 400 vont écharper les Forts, trouer leurs casemates ; sous les bourrasques d'acier les Monts vont trembler ; à travers les brèches qu'ouvriront les troupes de rupture pénétreront des armées fraîches et dès lors reprendra la guerre de mouvement hors des tranchées, loin des réseaux perfides.

Déjà s'ouvre le feu ; aux cimes de Brimont et de Nogent l'Abbesse des colonnes de fumées s'élèvent aux points d'éclatements ; des avions règlent nos tirs, précisent les emplacements de l'artillerie adverse, survolent les tranchées où se terre l'Ennemi.

Mais, sous nos regards terrifiés, Reims subit hélas la riposte vengeresse ; et la fureur allemande durement ranimée se traduit brutale, sur la Ville martyre. Des milliers de torpilles, de bombes colossales, d'obus incendiaires éclatent aux flancs de la pauvre Cité; d'épaisses fumées entourent sa sainte Basilique dont les tours ébréchées, calcinées par les flammes, se dressent comme deux bras suppliants parmi tant de désastre, vers le Ciel rouge, dans la nuit ! !...

Les jours passent, Reims brûle toujours ; nos salves se succèdent, et partout la terre tremble au choc des obus lourds. Pendant ce temps, les plans d'engagement s'élaborent ; chaque Compagnie reçoit sa mission ; et, penchés sur la carte, les Chefs mesurent la tâche qui leur est assignée.

Le 11 Avril au soir les faisceaux sont rompus ; Nos bataillons s'ébranlent ; traversant Sermiers, Pargny-lès-Reims, Vrigny, Ils s'en vont vers le Nord-Ouest, longeant dans la nuit les pentes de la Montagne. Défoncée par d'incessants convois, ravinée par les pluies, creusée de trous profonds où butent nos chevaux, la route s'allonge, ingrate. Sans doute renseigné par la simple étude des cartes, le Génie de l'armée l'a jugée suffisante. Enfin nous arrivons à Gueux, précédant nos trains de combat qui cahotent parmi les ornières : la pluie tombe, toute droite, sous un ciel gris ; et nous pataugeons dans une boue liquide, souillés encore de ses éclaboussures constamment projetées par d'innombrables camions. Le jour prend fin parmi l'ennui ; et, secouant le sommeil qui nous gagne, nous partons à nouveau.

A l'Est de Muizon, par groupes fractionnés, nous traversons les Ponts de la Vesle que cherchent, incertains, les projectiles allemands ; puis, reformée, la colonne se resserre et s'en va. Çà et là bordant notre route, en lisière des bois, dans la boue des bas-fonds, campent des trains de combat, des échelons d'artillerie. De discrètes fumées s'échappent des toits de tôle ; attachés à leur corde, plongés jusqu'aux boulets dans la glaise collante, des chevaux efflanqués broutent silencieusement ; frileusement serrés en de sales capotes, le calot rabattu, des hommes hirsutes, en sabots, nous regardent passer : on dirait ces campements de bohémiens industrieux que d'autres temps voyaient à l'orée des villages, insoucieux des intempéries, inconscients des saisons, et partant un matin au hasard des chemins ...

Nous traversons Chalons-sur-Vesle, Trigny ; à travers le brouillard qui tombe, nous quittons la route camouflée ; par des sentiers de fortune nous gagnons les Carrières qui surplombent Marzilly et s'ouvrent au long des flancs des hauteurs dominantes. D'immenses galeries creusées dans la pierre tendre s'allongent à l'infini : rétrécies par endroits, s'élargissant ailleurs en de chambres plus vastes où; sur le sol humide se couchent nos soldats. Les sacs sont déposés ; le silence se fait et bientôt le sommeil efface les fatigues de deux longues nuits de marche.

Dehors, il pleut. A gauche, devant nous, le Mont Spin, a droite, le Massif de Brimont foncent l'horizon gris de leur relief plus sombre. Au devant, comme la rampe d'un foyer, la route de Cambrai à Chalons bordée d'arbres sans feuilles: puis le canal de l'Aisne, les marais où se trempent les boqueteaux du Godat. Plus loin, un plat glacis où passent les tranchées, les bois du Fink et de Séchamp, la ferme Sainte Marie, le Bois en Potence et le Champ du Seigneur limitent le tragique décor partout empanaché des fumées d'éclatements.

D'heure en heure le fracas augmente : sur les flancs de Brimont, sur les pentes du Mont Spin, dans la plaine et les bois où l'Ennemi se cache, nos obus vont fouiller ses terriers. Un matin le soleil dissipant les nuages éclaire un instant le sol fumant, les villages qui flambent, fait briller dans le ciel des centaines d'avions qui, partis de nos lignes, vont étudier encore les points à bombarder. Au loin, de nos jumelles, nous cherchons à fixer nos premiers objectifs. Où serons-nous demain ?.

Nous regagnons nos demeures souterraine. Et parmi ces Catacombes, au fond d'un couloir, un autel s'est dressé. Casque bas, les mains jointes, des Soldats sont à genoux ; à la lueur des bougies les fronts semblent plus pâle, les traits plus graves encore. Sur une humble Croix, sur un Calice d'argent qui s'érigent devant eux, les regards se fixent, profonds et recueillis ; et, sous les voûtes profondes, le Credo jaillit d'une foule de poitrines : Credo in unum Deum patrem omnipotentem... O Dieu des Armées, donnez-nous la Victoire. . . Dieu de Bonté Dieu de Justice, faites triompher ces  Armes qui vous servent, car notre Cause est juste !.. armez nos coeurs pour le combat ! ! !

Et le Prètre-Soldat, transfiguré sous son blanc surplis, étend ses mains, bénit cette foule qui prie, consacre et distribue solennellement le Pain des Ames !

Maintenant l'Heure approche. Vers les lignes fumantes, sous la pluie, nos bataillons s'en vont ; les dernières sections s'éloignent de Marzilly au soir du 15 avril, peinant sur la route glissante le long des pentes qui mènent au Godat. Lentement, nous cheminons parmi l'obscurité, par les rues de Cauroy flanquées de ruines, plongeant jusqu'à mi-jambe dans les lacs des ornières, sans cesse plaqués à droite sous l'aveugle menace des camions qui passent, progressivement alourdis par la boue qu'ils projettent.

Par un étroit chemin de terre nous gagnons le Boyau de Chatillon, seul épargné des pluies qui, succédant aux gelées récentes, ont effondré les autres. Des masses de troupes, vaguement guidées, nous doublent, nous croisent, cherchant passage, suspendant notre marche. De constants à coups, des pauses, prolongées dans la nuit nous lassent tristement; dans l'intervalle de courtes progressions, on s'adosse aux humides parois du boyau, et le sommeil fait s'incliner les têtes.

Le Bois Allongé est enfin dépassé. Glissant sous la Route 44, nos bataillons traversent les passerelles du canal, le caillebotis jeté sur les marais voisins et atteignent vers trois heures leurs emplacements de combat.

Avec la Compagnie Hors Rang, dans le Boyau de Chatillon; le jour surprend quelques sections attardées qui lentement s'écoulent, survolées par deux avions dont se détachent les croix-noires, et dont aucun des nôtres ne vient, hélas, contrarier la mission. Leurs fusées ont bientôt déclenché le barrage qui éclate, nourri sur les retardataires. On se presse, on enjambe les cadavres, pour dépasser les zones dangereuses. Des groupes successifs gourmandent un pauvre Tambour assis, les yeux grands ouverts, dont la caisse encombrante entrave le passage et qui paraît vivant.

Cependant la route est franchie, le canal traversé : il est six heures ; et tandis que 105, 150, 210 fiévreusement éclatent sur nos lignes, sur les boqueteaux du Godat, sur la maisonnette autrefois si paisible de l'éclusier, qui maintenant secoue, toute vibrante, les ardoises de son toit comme les arbres leurs premières feuilles, nos canons s'apaisent un instant pour régler leurs tirs au-delà des lignes allemandes. La meute est déchaînée ; les Tirailleurs ônt bôndi au devant de leurs tranchées entre le bastion Sidi-Brahim et celui de Puebla.

Ah ! la minute poignante, l'inoubliable vision que celle de ces regards fous, sous les sourcils contractés par la haine. En avant!! Hors du boqueteau, sur le glacis en pente, les Tirailleurs se penchent et courent parmi les balles qui sifflent. Les arbres se brisent, la terre se creuse, tout tremble sous le barrage ennemi, hormis ces héros.

En tête cette fois encore, sous les obus qui pleuvent, le Commandant De Maniort entraîne son Bataillon. En une course rapide, impatients de vaincre, ses Turcos s'élancent au devant des fils de fer dont bientôt apparaît la triple haie à peine entaillée par nos explosifs. Et tandis qu'ils cherchent passage, du .bois de Finck, de la tranchée de Lemberg tirent d'innombrables mitrailleuses qui balayent le terrain et déjà le parsèment de morts. A gauche, une mince brèche est enfin découverte. Précédant sa section, pistolet au poing, le Lieutenant Josse s'y glisse, gagne le boyau du Colombier, longe celui du Mascaron, pour s'élancer à l'assaut d'un ouvrage intermédiaire, véritable redoute qui protège les abords de la tranchée de Lemberg, d'où partent des feux meurtriers. Ses hommes tombent sous les balles implacables : en un clin d'oeil sa section n'est plus; quatre ou cinq Tirailleurs qui survivent encore aux côtés de leur Chef doivent se plaquer au sol pour échapper momentanément a un trépas aussi certain qu'inutile.

A droite, on force le passage; les cisailles élargissent les brèches ébauchées, les capotes se déchirent, les genoux s'écorchent dans le fouillis des réseaux : mais l'obstacle est franchi quand même et les Turcos, baïonnettes hautes, sautent vans la tranchée allemande.

Maintenant accourt le deuxieme bataillon qui, bravant le barrage furieux, apporte son renfort aux éléments de tête gravement appauvris. Le Commandant De Maniort est tombé, la cuisse brisée par une balle ; affreusement mutilé, le Lieutenant Larrassiette a cessé de vivre ; couverts de sang, le Capitaine Grapinet, les Lieutenants Borgès, Vailhé entraînent les survivants et la course se poursuit vers la tranchée de doublure.

Un fracas ininterrompu fait vibrer l'atmosphère ; les obus qui éclatent, les grenades qui détonnent, les balles qui claquent masquent de leur vacarme les ordres que l'on donne ; mais les regards des hommes sont fixés sur leurs chefs, sur le capitaine Téxeire qui maintenant les guide, exaltant, en leur langue, les vertus guerrières des Turcos Indigènes, sur le Lieutenant Casanova, dont la jambe saigne, trouée par un éclat d'obus, sur le Lieutenant Ferrier blessé lui aussi et dont le regard plus brillant désigne l'objectif, sur l'aspirant Vernet et l'Adjudant Dutreuil dont la calme bravoure précède les mitrailleurs. Et tous d'un même coeur, s'élancent à l'assaut. Des bras se lèvent, les vaincus jettent bas leurs armes et se rendent : nous tenons la position. Le Capitaine Jacquemond vient de tomber à son tour ; d'une foule de plaies coule un sang glorieux, mais les blessés charrient encore, traçant de rouge la piste à suivre aux renforts qui vont arriver.

La mitraille ennemie redouble d'intensité ; les batteries du Mont Spin, les mitrailleuses du bois de Finck et de la tranchée de Lemberg convergent tous leur feux sur la troupe héroïque victorieuse de tant d'obstacles, qui, seule, progresse encore parmi les lignes allemandes.

Face au Mont Spin en effet, la 74e Brigade a vainement tenté de rompre les premières lignes : l'ennemi, prévoyant son attaque avait accumulé ses plus terribles défenses, les opposant à sa valeur ; ses premières vagues, hachées par d'effroyables barrages, ont dû rejoindre leurs emplacements de départ, se terrer sous un déluge de feux et permettre aux Allemands de redoubler leurs efforts contre les troupes de droite qui seules ont pu forcer le passage.

Ne pouvant vaincre devant eux, les Zouaves du 2e Régiment accourent de la gauche et grossissent nos rangs : quelques fractions se pressent autour du Lieutenant Josse et partent sous ses ordres à l'assaut de l'ouvrage auquel tout à l'heure, il fallut renoncer : les mitrailleuses bientôt se taisent ; leurs servant sont pris à la gorge, et 30 prisonniers échappés à la furie des baïonnettes nous laissent maîtres de la place. D'autres groupes, glissant plus à droite encore, rejoignent à la tranchée de doublure nos Tirailleurs qui déjà la dépassent. Ils mêlent désormais leur ardeur à la fougue guerrière de leurs frères d'Afrique : tous, fièrement résolus, progressent encore, parsemant de blessés et de morts le terrain qu'arrache leur vaillance.

De nouveaux feux cependant, partant des bois, accablent du Sud-Est les vaillants qui s'approchent. Les pertes deviennent graves : un cercle de feu complet dont il nous faut sortir protège les abords de la tranchée de Lemberg dont l'attaque de front apparaît impossible : la décision est prise de foncer sur la droite afin de contourner le redoutable obstacle. Le boyau du Godat est franchi ; nos Turcos s'élancent vers le bois de Séchamp pour chercher le passage qui se refuse devant eux. Mais vierges de toute brèche, de nouveaux fils de fer étalent leurs réseaux au devant du bois ; les feux redoublent... : une fois encore il faut se plaquer au sol. Nos mitrailleuses se braquent sur l'objectif nouveau ; se tournant vers le Nord les fusiliers mitrailleurs arrosent le bois de Finck, et nos canons les aident en tirant sans relâche. En tête de quelques groupes de la Compagnie Hors Rang, le Lieutenant Bacquès a rejoint à l'ouvrage intermédiaire les fractions victorieuses que commande le Lieutenant Josse. Jugeant bien vite la situation, il veut porter secours aux éléments de droite qui reçoivent tous les coups en attaquant lui-même le prolongement de la tranchée de Lemberg, triomphante des assauts. A son tour il traverse le boyau du Godat ; les grenades, les obus VB mélangent leurs fracas ; les fusils mitrailleurs précipitent leur tir : pied à pied la vaillante troupe gagne du terrain, attirant bravement sur elle une partie de ces feux qui menaçaient la droite et l'attention inquiète de l'Ennemi hésitant. Des rafales nourries creusent des vides affreux, barrant impérieusement la route ; sans se retourner, les groupes arrêtés maintiennent leurs débris face à l'ennemi ; ils s'installent dans l'ébauche d'un boyau, affirmant leur menace, prêts a foncer encore, bravant les obus lourds qui éclatent autour d'eux. Une heure s'est écoulée. Maintenant le 3e Bataillon se jette dans la bataille : A sa tête voici le Commandant Boune, le héros de Louvemont, digne chef des vaillants qui le suivent : le Capitaine Wiseux, les lieutenants Duval et Combet, des braves qui les secondent et qui, comme eux ne devaient pas revenir. Ils traversent le Bois en Potence, s'élancent pleins de fougue vers le bois de Séchamp en débordant à droite le Capitaine Téxeire. Des Fantassins de la Division voisine indécis et troublés par l'horreur du moment se sont arrêtés là : la vue de tant d'ardeur réveille leurs énergies ; ils se pressent derrière le jeune Lieutenant Duval dont le bras saigne, à la suite des Lieutenants Vailhé, Ferrié et Casanova tout sanglants eux aussi, à qui pèse l'inaction et qui grossissent des restes de leurs Sections les Compagnie nouvelles, à la suite de l'Aspirant Vernet, de l'Adjudant Dutreuil qui foncent, intrépides, avec leurs mitrailleuses.

Bousculés, les Allemands font place : à coups de grenades, à la pointe des baïonnettes, un passage est frayé dans ce bois de Séchamp, au mépris des résistances de gauche que contiennent les fractions du Capitaine Téxeire ; et la course se poursuit vers le Champ du Seigneur, dont les lisières hachées apparaissent non loin.

Sans arrêt les balles sifflent. Frappé en plein front, le Commandant Boune vacille et s'écroule à côté du Lieutenant Belin tué en même temps que lui ; mais les soldats magnifiques qu'il a formés à son image vont venger son trépas glorieux : ils pénètrent dans le Champ du Seigneur, abattant sans quartier ses occupants apeurés. La cuisse cassée, le Capitaine Wiseux tombe à son tour; son ordonnance veut lui porter secours une balle l'étend mort sur le corps de son Chef. Le Lieutenant Chaumillon, la main droite brisée, prend quand même le commandement de la 11e Compagnie. Irrésistiblement, les Tirailleurs progressent dans le bois puis dans la plaine, sans souci du silence qui s'est fait sur leur gauche ni de l'isolement où les place la pointe qu'ils viennent d'entailler.

Devant eux, menaçante, s'élève une nouvelle et redoutable barrière : la voie ferrée de Cambrai à Chalons, dont le remblai abrite des mitrailleuses, où des canons se dissimulent, et dont le profond fossé de la tranchée de Bukovine cherche encore à défendre l'accès. Mais l'élan est donné : des groupes du 60e un instant arrêtés par l'intensité du tir, joignent maintenant leur efforts aux nôtres. Des rafales furieuses de balles et de mitraille sifflent du Nord et de l'Est, rougissant les capotes, trouant les têtes, creusant des vides affreux ; un instant on se courbe dans le boyau de Fafner, dans celui du Seigneur ; puis la course est reprise. Bientôt nos grenades éclatent dans les abris de la voie ferrée ; les baïonnettes toutes rouges cherchent de nouvelles poitrines... la deuxième position est enlevée, abandonnée aux nettoyeurs du Capitaine Baer qui se relient au 60e d'Infanterie, tandis que bondissent vers la Grande Tournière les restes de la 10e Compagnie guidés par le Lieutenant Duval, des vestiges de sections entraînées par le Lieutenant Ferrier, par les Sous-lieutenants Vailhé et Casanova, des mitrailleurs aux ordres de l’Aspirant Vernet. Grenades et pistolets font bien vite place nette ; déjà même à la tête de petites patrouilles, le Lieutenant Ferrier repart à la conquête du Bois Dénoyel... Hélas, il n'en devait pas revenir ! ! . De grosses forces ennemies apparaissent aux lisières, accourant par les boyaux, surgissant des abris proches. Une puissante contre-attaque se dessine. Sur la Grande Tournière éclatent furieusement les obus lourds ; du Nord, à quelques centaines de mètres, contre le remblai de la voie ferrée, tire maintenant une batterie dont on voit les servants, nos mitrailleuses lui font face ; le Lieutenant Combe dirige le tir, servant lui-même une de ses pièces, fauchaint de balles les masses allemandes, maintenant découvertes qui se ruent au devant de nos groupes décimés. Sous ce barrage de feux les masses grises hésitent un instant ; elles gagnent cependant le bois de la Grande Navière que tentent maintenant d'aborder le Lieutenant Duval et sa poignée de héros. Mais l'Ennemi est en forces, et la pauvre petite troupe,

 plus mutilée d'instant en instant, doit regagner la voie ferrée d'où se retirent les éléments avancés de la Division de droite, et que seuls désormais défendent encore les groupes du Capitaine Baer. Chacun vend chèrement sa vie ; les mains se brûlent sur les fusils, la mêlée est féroce. Face à l'Ennemi les Lieutenants Meulet Casanova tombent  frappés à mort ; le sang coule d'une foule de blessures, mais on résiste encore. Le Lieutenant Combet est arraché à sa pièce ; des groupes entourent Lieutenant Duval, couvert de sang, qui resté le dernier, refuse de se rendre, décharge son pistolet sur tous ceux qui l'approchent, jusqu'à ce qu'une balle tirée par derrière à bout portant abatte ce héros indompté, cet enfant de vingt ans qui jamais n'avait connu la peur. Hélas ! ! tant de sang généreux devait couler en vain ... Précédées d'implacables barrages d'obus lourds, de feux ininterrompus de mitrailleuses, les vagues allemandes maintenant grossissent, déferlant en une irrésistible poussée. Déjà les éléments du 60e et du 44e qui tenaient la voie ferrée se sont hâtivement reportés en arrière, laissant au Capitaine Baer, aux 115 Tirailleurs qui survivent encore groupés autour de lui, la charge d'une défense désormais impossible. Le repli s'impose : par les boyaux de Pola et de Blûme la pauvre petite troupe atteint l'ancien moulin de Loivre, unissant là momentanément ses débris à ceux du 363e Régiment d'Infanterie.

Pendant ce temps les Allemands reprenaient le Champ du Seigneur ; ils gagnaient le bois de Séchamp, menaçant le reste des Tirailleurs massés à ses lisières, accablés de feux de toute parts, abandonnés impuissants, là aussi, de leurs voisins de droite. Le Commandant Grasset se résigne au repli. Nos hommes retraitent jusqu'au Bois en Potence, reliés à droite avec la Division voisine, cependant qu'à leur gauche les Lieutenant Dumont et Bacquès contiennent toujours l'Ennemi devant le prolongement de la tranchée de Lemberg, inexpugnable en dépit de leurs efforts. La nuit tombe sur le Champ funèbre, dissipant les glorieuses illusions qu'avait fait naître l'aube, enveloppant de ses voiles la sérénité des cadavres, exaltant le désespoir des survivants. Il pleut, les éclairs des 105, des 77, des 88 traversent l'obscurité, et de nouveaux blessés tombent encore dans l'ombre. De la tranchée de Lemberg, du bois de Séchamp où il s'est regroupé, l'Ennemi tente d'avancer encore ; mais les braves de la Compagnie Hors Rang gardent leur avant-poste et barrent la route à coups de grenades. De longues journées s'écoulent sous la mitraille allemande. Du Mont Spin inviolé, des bois qu'il a repris, l'Ennemi converge ses feux sur l'ébauche de boyau où veillent, intrépides, les Lieutenants Dumont et Bacquès, bravant les patrouilleurs ennemis, subissant, stoïques, l'horreur d'incessants bombardements. Parmi les boqueteaux du Godat, sur les caillebotis, sur les passerelles du  canal, le sol constamment se jonche de cadavres nouveaux. Cependant la poignée d'hommes qui restent au Capitaine Baer a repris le contact et comblé quelques vides : 474 Tirailleurs restent encore debout de ce qui fut le Régiment ; ils sont prêts à lutter, encore, à reprendre l'attaque. Et le 19 Avril, tandis que vainement la Brigade Russe tente une fois encore la prise du Mont Spin, les Tirailleurs repartent dans la plaine découverte à l'assaut de cette tranchée de Lemberg qui serpente non loin en lisière des bois ; mais une fois de plus hélas, les feux ennemis arrêtent leur élan. Grièvement blessé, le Lieutenant Breil tombe à leur tête ; en un clin d'oeil 63 hommes encore gisent mourants, autour de lui. C'était la fin... Au lendemain le 2e Tirailleurs abritait ses restes mutilés parmi les décombres du village de Cauroy ; il lui manquait 1433 hommes et 39 officiers ; le plus pur de son sang avait été versé entraînant dans son flot trop de jeunesse ardente hélas aussi trop de généreuses illusions ! ! Mais il s'était grandi d'une gloire nouvelle ; une palme immortelle a verdi sur ses tombes, que le Temps ni l'Oubli ne sauraient arracher.

ORDRE N° 10043 « D » du 23 Septembre 1918 du GQG.

EST CITÉ a L’ORDRE DU GQG.

« Le 2e Régiment de Tirailleurs de Marche ».

« Le 16 Avril 1917, enlevé et soutenu par l'indomptable énergie de son chef, le Lieutenant-Colonel de Saint-Maurice, a atteint la deuxième position Allemande, maintenant étroitement la liaison qu'il était chargé d'assurer avec une Division voisine. Bien qu'à bout de forces, a accompli imperturbablement sa mission pendant trois jours, et s'est lancé à nouveau à l'attaque, le 19 Avril, avec son intrépidité habituelle.»

(La présente citation annule et remplace la citation à l'Ordre du 7e Corps d'Armée : Ordre général n°178 du 16 Mai 1917

Signe : PÉTAIN

CHAPITRE IX

MONCEL - BEZONVAUX -- LA COTE 344.

Le 20 Avril au matin, cachés par le brouillard, les vestiges du 2e Régiment de Tirailleurs s'acheminent vers l'arrière, au long des pentes de Marzilly. Ils traversent Hermonville, puis Trigny, suivant, pensifs, cette route défoncée que tant d'autre foulaient avec eux quelques jours plus tôt... Fatigués, il marchent, évoquant au hasard des carrefours le souvenir des amis tombés à leurs côtés. A nouveau la pluie tombe ; d'interminables convois, de longues files d'autos sanitaires se croisent rapidement, soulevant la boue, contrariant la marche; des blessés gémissent sous le heurt des ornières et leurs cris douloureux passent lugubrement.

Voici la Vesle, le pont de fortune au ras du moulin qu'on ébréché les bombes ; plus loin des camions qui nous attendent et bientôt nous emmènent. On roule vers le Sud, longeant Reims qui fume toujours, traversant la forêt qui commence à verdir ; notre petit convoi gagne enfin les coteaux qui dominent la Marne, les villages heureux encore!! où le canon n'a pas d'écho.

Au soir nous débarquons à Villers-sous-Châtillon, dans la fertile région de Damery, dominant ce pont de Dormans, sur lequel, près de trois ans plus tôt, nous traversions la Marne ; et quelques jours durant nous goûtons en ce lieu les charmes du bon gîte, du printemps... presque de l'oubli !!...

Huit jours se passent et nous partons encore ; des trains se sont formés en gare d'Epernay, et nous roulons vers l'Est. Des avions ennemis ont surpris nos mouvements ; leurs bombes éclatent le long de la voie, semant un effroi légitime ; mais pourchassés par les nôtres, ils disparaissent enfin repassant vers leurs lignes, et le calme renaît avec la nuit qui tombe. Bercés par le roulement du train nous dépassons Bar-le-Duc, traversons les prairies de la Meuse, doublons Gondrecourt, puis Nancy, et le jour nous surprend au coeur de la lorraine, retrouvant à Bayon, au terme du voyage, la capricieuse Moselle, ses rives verdoyantes, ses coteaux aujourd'hui dorés d'un soleil printanier.

Nous gagnons Tonnoy, puis Ferrière villages aimés, chers à nos souvenirs, où naguère déjà nos détresses passées trouvérent leur réconfort. Mais nos rangs se grossissent: d'importants renforts arrivent ; reformées, nos Compagnies doivent chercher ailleurs la place qui leur manque et quitter à regret leurs hôtes hospitaliers.

Deux étapes les amènent à Ludres et à Messein, où durant quelque temps les nouveaux venus s'entraînent, complétant leur hâtive instruction, s'exerçant à lancer la grenade, apprenant à manier le fusil mitrailleur, goûtant encore au soir les charmes du repos et l'hospitalité du paysan lorrain.

Les jours passent et grandissent : une nuit l'on s'en va vers le nord de Nancy. Aux pâles rayons de la lune, des villages détruits étalent leurs tristes ruines : Erbéviller, Mazerulles, Sornéville, puis Moncel. Aux lisières nord de ce dernier village, des vestiges de murailles offrent leur parapet aux tranchées qui commencent ; à travers les cloisons éventrées, les boyaux se poursuivent de maison en maison ; ils ondulent parmi les herbes folles des jardins ; en quelques caves épargnées les poste de Commandement s'installent. L'Ennemi n'est pas loin. Nos petits postes bordent la Seille qui serpente, tortueuse, à cent mètres de nous au fond de la vallée et, sur l'autre versant, l’oeil découvre sans peine les tranchées allemandes qui couronnent la crête opposée. Sur la droite, au Moulin, nos patrouilles surveillent les bordures toute proches de la forêt de Bezange, les rives de la Loutre propice aux glissements ; au pont de la Brasserie d'autres postes observent, parant aux traîtreuses surprises que réserve la nuit et qui menacent tant ce bastion avancé que constitue Moncel, enclavé comme une presqu'île dans la zone ennemi.

Déjà s'éloignent les troupes que nous venons de relever. Aux postes, chacun veille, scrutant les ténèbres, tendant l'oreille au moindre bruit. Tentant un coup de main, des patrouilles allemandes se sont glissées dans l'herbe, le long des berges de la Loutre, rampant du Nord et de l'Est vers le pont de la Brasserie pour surprendre les nouveaux venus. Nos hommes font bonne garde : voilà que des ombres se précisent ; brusquement des groupes entourent un tout jeune Tirailleur Indigène, sentinelle avancée, lui promettant la vie en échange du silence ..A moi, Auvergne !... voilà l'Ennemi ! cria jadis le Chevalier d'Assas semblablement entouré : Aux armes ! crie maintenant l'humble Turco d'Afrique. Et le poste s'élance à cet appel de soldat, brandissant des grenades, déjouant la manoeuvre perfide, et vengeant dans le sang le trépas d'un héros, digne gardien des plus belles traditions de Devoir et d'Honneur qui

toujours auréolent l'Histoire de notre France !!.

Les tentatives ennemies ne devaient plus se reproduire ; durant trois semaines le calme reste complet; et, seul, au cours des nuits, le ronflement des avions faisant route sur Nancy vient rompre le silence. A de rares intervalles quelques obus pourtant éclatent sur Bois-le-Comte, sur la ferme Saint-Jean que nous gardons à gauche ; Mazerulles comme Moncel subissent quelques salves : des murailles branlantes achèvent de s'écrouler, mais le sang coule peu. Aux derniers jours de juin, nous faisons place au 48e Régiment Territorial pour goûter dix jours durant un repos absolu quelque peu en arrière, à Reméréville. Puis les tranchées sont reprises ; chacun retrouve sa place, et Juillet s'écoule sans bataille nouvelle. Une nuit, cependant, le Lieutenant Béthune-Sully devait trouver la mort à la tête d'une patrouille avancée vers la Seille. Sous ce beau nom d'emprunt tombait un vaillant Alsacien au seuil du sol sacré dont il était banni, versant pour son rachat tout son sang généreux !

A nouveau relevés au matin du 7 août, nos bataillons remettent sac au dos. Par un clair soleil, ils quittent Erbéviller, traversent Champenoux, longent le Champ de Repos où dorment ses glorieux soldats qui défendirent le Grand Couronné. Voici Laneuvelotte, puis Seichamps ; la rouge chéchia a remplacé le casque, et les chansons de route rendent la marche allègre. Une nuit se passe à Essey : les capotes sont brossées, la tenue se corrige ; au lendemain, précédés d'éclatantes fanfares, salués par une foule enthousiaste et drue, nos Tirailleurs fièrement défilent dans Nancy, cantonnent au soir à Laxou, puis atteignent Bruley et Lucey.

Dix jours se passent en ces jolis villages étalés sur les pentes des coteaux du Toulois, parmi les vignes, sous les canons des Forts qui les couronnent et surent préserver de la souillure impie les Marches de Lorraine et le Sol vénéré qui vit naître Jeanne d'Arc. Aux sanglantes offensives a succédé le calme ; le canon s'apaise ; l'ennemi pourtant demeure, réparant ses réseaux coupés par nos obus, raillant notre impuissance, ricanant à nos pertes.

Mais un souffle de révolte a grisé les esprits, La Russie désormais nous refuse sa force ; d'abominables traîtres, au sein de la Patrie, encouragent les lâches ; quelques mutins, hélas ! ! lèvent la crosse en l'air et quittent la tranchée !

Pour parer à ce danger nouveau, la 37e Division s'arrache au repos qu'elle goûtait : en gare de Toul des trains s'ébranlent au soir du 19 Août ; suivant les voies si souvent parcourues, nos Tirailleurs bientôt débarquent à Dormans, longent sentiers, boqueteaux, traversent ces villages naguère entr'aperçus au retour de Belgique, et campent dans la plaine du Tardenois, à Aougny, prêts à barrer la route aux troupes égarées et s'il le faut à prendre leur place. Mais le Soldat Français n'oublie pas son Devoir : la haine, ravivée au spectacle des ruines, le reproche muet des croix de bois éparses dissipere bien vite une passagère ivresse ; et, relevant le front, chacun reprit sa place et arma son fusil.

Dès lors nos Tirailleurs allaient reprendre du repos : quelque jours ils stationnent à Dampierre-sur-Moivre, au Nord de Chalons ; puis un matin des camions surviennent qui nous arrachent à nos gais cantonnements. Nous passons à Sermaize traversons Revigny récemment éprouvé par les bombes nocturnes, et voici Fains où le convoi s'arrête. Le souvenir des Turcos y est resté vivace : les braves gens accourent pour reprendre leurs hôtes ; mais bien peu survivent hélas... depuis vingt mois ! ! ... Le souvenir des absents réchauffe encore l’accueil ; chacun trouve le gîte confortable et l'hospitalité cordiale qu'en Lorraine toujours on réserve au Soldat.

L'automne revient ; les gelées apparaissent au cours nuits plus longues, et les feux se rallument au fond des cheminées. Pour la quatrième fois l'hiver va reparaître, amenant avec lui son cortège de souffrances. Déjà la bataille s’est réveillée : les canons tonnent aux deux rives de la Meuse ; le Mort Homme est repris, Samogneux est à nous ; Malancourt et son bois, Forges, Cumières, la Cote 304 et ses tranchées tragiques retombent entre nos mains. A droite nos lignes ont atteint Beaumont, débordent Bezonvaux, et l'Allemand refoulé sent bien fini le rêve qu'il avait caressé en attaquant Verdun... Une nuit ses avions survolent Bar-le-Duc ; d'énormes bombes écrasent la malheureuse cité, tout un quartier s'embrase des feux de l'incendie. Sans répit les torpilles éclatent en un fracas affreux, semant l'effroi, effondrant les maisons, hachant d’innocentes victimes.

Ainsi l'ennemi traduit sa fureur impuissante. Malgré tout cependant ses efforts se répètent pour reprendre les crêtes, atteindre les vestiges du bois des Caurières, de celui d'Hardaumont dont nous l'avons chassé, et dont les défenseurs, maintenant épuisés, doivent céder la garde.

Nous quittons Fains aux premiers jours d'Octobre, foulant à Bar-le-Duc les ruines encore fumantes, et gagnons HaudainviIle que dix-huit mois plus tôt nous traversions déjà, dont les obus hélas ! ! ont troué tous les toits, et que n'animent plus les hotes qui nous reçurent ! ...

Autour de nous sifflent et détonnent de gros obus ; des blessés se lamentent : quelques maisons déjà meurtries s'écrasent bruyamment dans la poussière et la fumée. Les heures s'écoulent dans l'attente des ordres, aux lisières du pauvre village...

Enfin voici la nuit: par petits groupes, évitant les chemins battus par l'artillerie, nous arrivons au tunnel de Tavannes dont les voûtes épaisses ont tenu sous les chocs. Étendus sur le sol, sans souci d'une boue infecte, parmi les sacs de vivres, les caisses de munitions qui trouvent là un abri, des soldats épuisés par de longues nuits de veilles, récemment descendus des tranchées, dorment profondément en dépit du tumulte que cause notre passage et de la lumière vive que projettent les lampes. Puis, une à une, nos sections ressortes ; et, précédées de guides, s'étirent silencieuses, dans la nuit. Faiblement la lune éclaire une piste battue, courant parmi les entonnoirs au fond desquels croupit un eau verte. Des fusils brisés, des outils hors d'usage, des grenades rouillées jonchent ici le sol ; plus loin les débris de quelque voiturette sans doute surprise un jour sous quelque gros barrage ; là on évite des obus tombés sans éclater et l'on suit le boyau qui commence, s'allonge suivant les pentes des bois de Vaux et Fumin, s'infléchit dans les fonds, remonte vers les crêtes, ondule parmi les fûts brisés et noircis de ce bois d'Hardaumont où coula tant de sang !! Un carrefour ! ... Dans l'ombre, à notre gauche, se dresse le Fort de Douaumont : une piste vague, plus claire, en désigne la route. Voici la Carrière Nord ; le boyau repart, escalade la crête, descend et puis se perd en la vallée suivante, au milieu du chaos des lignes avancées. Quelques vestiges de murs, chaque jour encore amoindris, indiquent qu'en ce point s'érigea Bezonvaux : on enjambe les pierres; les Compagnies se placent aux lisières des ruines, dans les trous qui les bordent. En quelques caves mal étayées s'installent les postes de Commandement, se déploient les plans directeurs ; et, tandis que la pluie recommence à tomber, les pensées se reportent, vers les rives de l'Ornain, vers les bonnes maisons, hôtesses de la veille, où de grands feux égayaient les soirées monotones...

Dans le bas fond d'Hassoule, au devant de Bezonvaux, deux de nos bataillons sont maintenant alignés, accroupis dans la boue, au fond des entonnoirs. Tant bien que mal les mitrailleuses sont campés, les liaisons s'organisent, les téléphonistes vérifient leurs lignes. Des bourrasques d'acier fondent sur nos sections : à Bezonvaux un groupe est écrasé, et des cris de détresse s'exhalent dans la nuit... Le fracas continue : 150, 210 éclatent, et les appels redoublent, angoissés et pressants. Le Docteur Recouly les entend : il accourt ; et tandis qu'il se penche sur les affreuses blessures, une salve nouvelle le mutile son tour : la Mort qu'il avait si souvent affrontée le confond cette fois en une impitoyable étreinte avec ceux qu'il voulait encore lui arracher !! Il est mort simplement, comme il avait vécu, rejoignant dans le Néant ses obscurs devanciers : le Médecin auxiliaire Durantou, tombé à Souville, le sergent brancardier Dondey, les infirmiers Valentin et Semmach du ravin du Helly, et tant d'autres encore tombés cependant aux plus purs Champs d'Honneur, sans que la Gloire ingrate dont ils furent les Chevaliers soit venue parer leurs tombes…

Puissent du moins ces notes les sauver de l'oubli !

Sous le ciel inclément d'Octobre et la pluie incessante nos pauvres Turcos voient s'écouler les jours; sentant venir l'hiver, ses cruelles morsures... A l'allemand qui les guette, domine leurs positions, veille à leur isolement, les inonde d'ypérite, interdit tout passage de l'arrière à leurs lignes, même aux brancardiers secourant les blessés, s'adjoint cet autre ennemi plus redoutable encore qui, l'an passé déjà, causa tant de méfaits : les gelures reparaissent, surprenant nos soldats enfoncés dans la boue, que des aliments chauds ne peuvent stimuler, et qu'énervent de constants et meurtriers bombardements.

Au cours d'attaques de nuit fréquentes et meurtrières les pentes des Caurières sont âprement disputées ; mais en dépit des souffrances, le mot d'ordre n'a pas changé pour les défenseurs de Verdun : On ne passe pas ! !. Et les Régiments Coloniaux qui veillent à notre gauche résistent et meurent, barrant la route aux hordes qui s'élancent.

Une fois de plus, à leur tour, nos Tirailleurs devaient encore en ce bourbier, affirmer leur vaillance.

Le 11 Octobre à trois heures du matin les canons ennemis écrasaient nos tranchées d'Hassoule ; un incessant barrage d'obus encageait nos sections : à travers les brèches creusées dans nos réseaux deux compagnies allemandes fonçaient sur notre centre. Avant que de mourir, les gardiens des petits postes, impuissants sous le nombre, avaient donné l'alarme et signalé l'attaque ; aux lignes maintenant les baïonnettes hérissent les fusils, les mitrailleuses crépitent, les grenades sont prêtes. Précédant les groupes de combat, les Officiers placent leurs hommes : intrépides comme eux, pistolet au poing, ils attendent la ruée parmi les rudiments de nos tranchées détruites où, déjà nombreux s'entassent les cadavres. Le tir de l'Ennemi s'allonge devais ses Stosstruppen qui, rapidement, traversent le barrage et foncent sur notre 5e Compagnie.

L'aube est encore lointaine ; dans la nuit on se bat corps à corps. Une lutte sanglante et sans merci s'engage à l'aide des grenades et des pistolets, à coups de baïonnettes et de crosses. Au devant de ses hommes, à l'entrée d'un boyau, le Lieutenant Frachebois dresse sa haute taille : une balle de revolver lui brise le front et l'abat raide mort. Non loin tombe le Lieutenant Schiavo, la poitrine trouée des éclats d'une grenade, perdant son sang à pleine bouche; et les masses qui heurtent nos éléments forcent le passage, foulent aux pieds morts et blessés, et rapidement bondissent vers le poste de Commandement tout proche.

Le danger est pressant ! Les Compagnies voisines qui sentent tout l'effort dirigé vers le centre, accourent de droite et de gauche. Voici le Capitaine Téxeire, les Lieutenants Jannin et Rol, précédant une quinzaine d'hommes bravement résolus, qui, avec eux, se jettent dans la mêlée et contre-attaquent de flanc. Sous leur fougueux élan les groupes ennemis s'arrêtent ; et, craignant d'être pris alors qu'ils voulaient prendre, reculent sous la menace et disparaissent avec le jour qui point ...

Hélas ! !, de nouvelles pertes nous atteignaient, bien dures...A son tour, le jeune Lieutenant Jannin était tombé : la Mort, impitoyable à sa jeunesse, le mêlait glorieusement à trop d’autres héros!! Mais une page nouvelle, écrite de leur sang, auréolait encore l'Histoire des tirailleurs qui, pour la sixième fois, se battaient pour Verdun.

Le 14 Octobre, dans la boue, sous la pluie, nos sections transies prennent le chemin du retour ; elles contournent Verdun, longent le Fort de Regret, et gagnent le Bois de Nixéville où quelques feux discrets s'allument à leur venue, où les cuisines roulantes exhalent leur fumet, et dont les baraquements offrent enfin un gîte. Chacun se sèche ; les quarts s'emplissent d'un café enfin chaud, et bientôt, sur la paille, le sommeil a raison d’une partie des fatigues.

Quatre jours se passent ; puis un matin, le trépidement des autos qui attendent frappe joyeusement nos oreilles attentives ; et, voilà qu'au soir nous retrouvons à Fains les chers visages qu'attristaient nos récents adieux et qui sourient maintenant à nous voir revenir. Les questions se pressent au sujet des absents, l'angoisse étreint les coeurs au récit des trépas, et des larmes sincères précèdent celles des mères qui ne savent pas encore le deuil qui les atteint !!...

Le temps s'écoule sous le charme d'une hospitalité que l'habittude a rendue familiale, et le souci du lendemain s'efface avec les jours. Cependant un dernier appel devait, une fois encore; nous ramener à Verdun. Nos troupes victorieuses avaient porté leurs lignes au devant de Samogneux, débordé les ruines de la Ferme Mormont, et couronné les cimes de la Cote 344 après de durs combats. Mais, au pied de ces crêtes, de profondes tranchées ondulaient, menaçantes; aux flancs des coteaux opposés s'ouvraient de longues galeries, véritables casernes souterraines édifiées à l'arrière des lignes avancées, où, confortablement installées à l'abri du canon et des intempéries, des réserves puissantes guettaient l'heure propice pour nous chasser des postes que nous avions atteints. Il fallait donc dégager cette Cote 344, faire sauter à la dynamite les repaires que le canon ne pouvait atteindre, et nous donner du large en rejetant plus loin l'Ennemi.

C'est à l'accomplissement d'une partie de cette tâche que fût appelée la 37e Division. Par les ruines de Bras, par celles de Vacherauville, durant les nuits des 23 et 24 Novembre, nos bataillons atteignent le Ravin de Vaudoine ; puis, longeant les pentes Ouest de la Cote 344, gagnent la tranchée de Weimar s'installent silencieusement à gauche du 2e Zouaves, et se relient à la droite du 168e Régiment d'Infanterie.

Chacun connaît son rôle ; ainsi qu'un an plus tôt avant le 15 Décembre, les Tirailleurs, cette fois encore, ont étudié leur future action ; sur un terrain choisi, aux environs de Fains, ils ont attaqué une pseudo-tranchée de Trêves, qui, maintenant réelle, se creuse en face d'eux ; les groupes spéciaux du Génie qu'ils encadrent ont, au cours de manouvres plusieurs fois répétées, détruit de leurs engins de fictives casernes de Hambourg, de Cologne, de Meiningen, qui maintenant sont là, disposées non loin.

En dépit de la boue dans laquelle ils pataugent, en ce champ d'entonnoirs où ils sont sans abri, nos hommes restent joyeux et confiants. Nul ne doute d'un succès préparé par tant d'efforts ; impatiemment chacun attend l'Heure pour foncer sur l'Ennemi détesté.

Mais à droite, les allemands ont tenté un coup de main ; quelques prisonniers, prolixe sous la menace, ont précisé nos plans d’exécution, traîtreusement indiqué nos positions d’attente et bientôt leurs obus viennent nous avertir qu’ils connaissent nos desseins et sauront résister. Un tir des plus précis de pièces de tous calibres écrasent nos deux bataillons dans leurs tranchées de départ; de six heures à midi, le 25 Novembre, sans arrêt, couchés au fond des entonnoirs, accroupis dans la boue, Officiers et Soldats subissent ces rafales ; le sang coule; la terre, constamment soulevée, retombe sur les armes, enrayant fusils et mitrailleuses, enterrant des amas de munitions, rendant inutilisables beaucoup d'appareils Schilt. A onze heures, 47 hommes restent encore debout à la 5e Compagnie ; la 1ere n'en compte guère qu'une dizaine de plus, et, seules sur la ligne, 4 mitrailleuses peuvent encore tirer... L'heure approche : déjà notre barrage précède l'ordre d'attaque... Deux compagnies de soutien sont poussées en avant et vont combler les vides.

Bientôt le signal est donné ; les hommes courbés se redressent, s'arrachent du bourbier où; six heures durant, ils viennent de subir l'affreux bombardement ; et le 2e Tirailleurs s'élance à l'attaque, fonçant droit sur ses objectifs. Les maux sont oubliés, l'entrain est revenu ; la fièvre du combat grise les assaillants : devant son groupe un Turco danse et jongle avec son fusil !

La tranchée de Trêves est abordée ; inutilement ses défenseurs tentent une résistance : le passage est rapidement ouvert ; nous enlevons une mitrailleuse légère qui faisait grand tapage et dévalant la pente, nos hommes se pressent vers la Tranchée des Huns. Des feux nourris saluent leur venue : beaucoup de blessés chancellent, mais bientôt le reste saute dans la tranchée, lançant grenades sur grenades, trouant à coups de baïonnette les poitrines qui barrent encore la route. Huit mitrailleuses nouvelles tombent entre nos mains ; vivement les abris son nettoyés : le terrain devient libre ; nous touchons désormais au but de nos efforts.

Nos hommes courent encore. Une heure ne s'est pas écoulé que notre 2e Compagnie, que les sapeurs qui l'accompagnent, déjà disparaissent derrière l'ultime crête. De droite et de gauche ils entourent la Caserne de Cologne, dont les galeries tremblent sous le choc des grenades. Les flammes des Schilt plongent, menaçantes, par les ouvertures béantes : une intense fumé noire revient des profondeurs, chassant les derniers occupants qui, précipitamment, remontent les mains hautes.

Quelques instants se passent et, sur la gauche, la Caserne Meiningen est à son tour abordée par les débris du 2e Bataillon. Les lance-flammes, couverts de boue, sont inutilisables; quelques sapeurs désormais privés de cadres tentent vainement de les faire fonctionner : on jette en remplacement des grenades incendiaires. Au vacarme des éclatements se mêlent des cris de douleur ; et de nouveaux prisonniers, chassés d'une atmosphère irrespirable, s'empressent aux issues.

Sur la droite, pourtant, la résistance ennemie s'affirmait davantage; la progression du 2e Zouaves était presque enrayée, et, du Ravin Dasserieux, des feux prenaient de flanc notre 1er bataillon, retardant son élan et gênant sa manœuvre. Malgré tout nos Tirailleurs dépassent Ia tranchée de Trèves, franchissent celle des Huns ; et tandis que s'achève le nettoyage des galeries de gauche, ils atteignent la Caserne de Hambourg.

Présumant le sort qui les attend, une partie des défenseurs a fui vers le fond du ravin où déjà s'installent, victorieux, les restes de nos éléments de gauche : quelques grenadiers, un instant, tentent de nous tenir tête, mais bientôt nos lance-flammes arrachent leurs illusions, et les survivants de cet ultime combat, joints à ceux que les flammes ont chassés des abris, prennent le chemin de nos lignes, tandis que sautent leurs ouvrages, où se trouvent écrasés les derniers occupants.

Le Drapeau Tricolore lancé par nos fusées flotte maintenant dans l'air, devant nos objectifs; la mission est remplie, le Ravin dégagé ; à droite, le Génie complète la destruction, et les puissants abris s'effondrent dans les flammes.

Une heure s'écoule ; et tandis que l'incendie fait son œuvre voila qu'une centaine d'hommes surgit du Ravin Dasserieux, contr'attaquant nos faibles sections de droite que prennent en même temps de dos des mitrailleuses tirant du prolongement de la tranchée de Trèves. Le Sous-Lieutenant Duplaa avec les 17 hommes qui lui restent, les 52 Tirailleurs du Sous-Lieutenant Barche résolument parent au danger : ils infléchissent leur ligne en un crochet défensif, tiennent tête à l'ennemi, font taire les mitrailleurs de la tranchée de Trèves, cependant que par les dernières ouvertures des casernes désormais vides sont lancées les dernières grenades incendiaires.

Le repli général que les ordres ont prévu, sous la protection des mitrailleuses qui tirent du remblai de la Caserne de Cologne, peut désormais s'opérer sur la tranchée des Huns. II est 16 heures : remplis d'enthousiasme en dépit de leurs pertes, tout fiers de leur brillant succès, les Tirailleurs réintègrent la boue, surveillant jalousement le terrain qu'ils ont pris et d'où l'allemand pour toujours est chassé!! ... A gauche le 168e d'Infanterie, lui aussi victorieux, prolonge leur tranchée ; à droite des renforts viennent combler les vides, et ôter à l'ennemi toute pensée de retour.

Maintenant la neige tombe et vient glacer la boue ; c'est l'hiver qui sévit, décimant de ses rigueurs ceux qui survivent à la mitraille. Les obus en même temps éclatent, pressés, sur nos lignes de surveillance, arrosent le Ravin de Tacul où, blessé dès le début, le Lieutenant Faivre tente de réparer ses mitrailleuses enrayées et stoïquement relève les courages défaillants des hommes qui lui restent ; ils inondent la tranchée des Huns où tombent de nouveaux braves, où grièvement parmi leurs hommes, sont blessés le Capitaine Leroux, les Lieutenants Truet et Reymond. En ce cloaque, sous les éclats constamment meurtriers, fondent rapidement nos sections réduites ; et quand, trois jours plus tard nous marchons ver l'arrière, 18 Officiers et 939 hommes manquent au régiment victorieux ! ! ...

Le reste gagne Belleville, contourne la Ville Morte, et, placé en réserve, stationne encore 5 jours au bois de Nixéville. L'Ennemi se résigne à sa défaite, et dès lors les Turcos reprennent la voie Sacrée qu'ils foulent pour la dernière fois. Le vent siffle, poussant violemment une neige fine et glaciale à travers des visages, plaquant sur les jambes les capotes humides ; et les pas s'alourdissent dans la boue qu'une immense lassitude rend encore plus pesante.

Mais, à Lemmes, un train nous attend : dans la nuit noire il s'ébranle, nous emmenant en quelque gîte lointain sans doute ? auquel son roulement nous fait bientôt rêver...

ORDRE GÉNÉRAL, N° 286 du 2 Janvier 1918 de la 37e Division.

 EST CITÉ A L'ORDRE DE LA DIVISION

Le 2e régiment de Tirailleurs de Marche

« Magnifique régiment d'attaque, animé d'une ardeur légendaire. Le 25 Novembre 1917, sous les ordres du Lieutenant-Colonel De Saint-Maurice, après avoir subi stoïquement un feu très meurtrier d'artillerie ennemie, a conduis dans un élan superbe les objectifs qui lui avaient été assignés. »

« A ensuite nettoyé et détruit les casernes bétonnées situées en face de sa première ligne, et que l'Ennemi, surpris par son audace, avait dû évacuer en hâte. »

Signé

GARNIER DUPLESSIS.

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