LE 2e RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS

SOUVENIR DE GUERRE

Ancienne maison Bastide Jourdan

Jules Carbonnel

Imprimerie libraire éditeur 1922

ALGER

1916

 Leur chef, le Colonel Bourgue, appelé à la tète de la 73e brigade, a passé son commandement au Lieutenant-Colonel de Saint-Maurice ; et, dans les premiers jours de l’année 1916, le train, s'ébranlant à nouveau, les dépose sur les rives de l'Ornain, non loin de Bar-le-Duc. Les rudesses de l’hiver commencent a sévir, les cimes des Hauts-de-Meuse se couronnent de neige, et le vent glacial qui souffle du Nord apporte les rumeurs, cependant incertaines, d'une prochaine attaque ennemie. Tout est calme, pourtant : en aucun point du front, le combat ne s'allume, et nul ne sait encore ce que sera Demain.

Quelques semaines se passent, et la 37e Division part au Camp de Mailly, pour y perfectionner les qualités guerrières de ses nouveaux soldats. II neige toujours ; le froid est vif, et les Turcos s'entraînent aux rigueurs du climat.

Mais, tout à coup, les canons de Verdun commencent à tonner : les Armées du Kronprinz s'amassent, menaçantes ; les convois d'émigrants, fuyant les tristes villages que frappe la mitraille se pressent vers le Sud, rappelant, en leur détresse, aux troupes qui les croisent, les douloureux exodes de 1914.

Les Tirailleurs ont remis sac au dos. De nouveau, le train les emmène ; ils débarquent à Longeville, contournent Bar-le-Duc et s'en vont vers le Nord. Le 14 Février ils arrivent à Resson : la pluie les accompagne, effaçant un instant la neige des routes ; et, piétinant dans une boue glacée, ils gagnent Pierrefitte, sans trouver en ce lieu ni le bon feu des âtres, ni l'accueil réchauffant d'hôtes hospitaliers, si précieux réconfort du soldat fatigué.

Violemment le vent souffle du Nord-Est, cinglant les hommes de bourrasques ininterrompues. Le grésil et la neige alternent sans relâche blanchissant les sacs, fouettant douloureusement les visages; mais, sans défaillance, les Turcos poursuivent leur  route, arrivent à Vadelaincourt, y forment leurs faisceaux.

Verdun est là, tout proche. Ici d'immenses baraquements achèvent de s'édifier, élargissant le village, occupant les champs d’alentour. Au-dessus d'eux frissonne le pavillon de la Croix Rouge : tout un groupe d'ambulances est là qui s'organise, donnant la dernière main aux derniers préparatifs. Bientôt, sans doute encore beaucoup de sang coulera mais ce funèbre présage ne trouble pas nos hommes tout heureux de s'arrêter enfin, d'échapper un instant aux fatigues des étapes et de sécher aux feux leurs vêtements mouillés.

Trois jours se passent ainsi. Au loin s'intensifie le bruit du canon ; de lointains grondements interrompent maintenant le silence des nuits ; et, comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand de la ruée allemande sur la rive droite de la Meuse.

A l'aube du 22 Février, un ordre bref nous remet en marche et sur la terre gelée des routes, les colonnes pressées des Bataillons s'ébranlent vers la Meuse. Nous traversons Lemmes, Senoncourt, Ancemont. Voici le fleuve, grossi des pluies récentes, recouvrant de ses eaux les plaines qui le bordent, et dont l'inondation a effacé les rives. De çà, de là, quelques bouquets d'arbres émergent des eaux grises qui tumultueusement s'écoulent vers le Nord, léchant au loin, sur l'autre rive, les premières maisons du village de Dieue. De gros obus à bout de course, cherchant les passages, mêlent leurs sifflements sinistres au gémissement de ces eaux qui passent et d’immenses gerbes liquides soulevées par leurs éclatements projettent une buée glaciale sur les ponts et passerelles où soigneusement passent rapidement nos sections pressées. Sans encombre enfin l'autre rive est atteinte. Nous traversons Dieue et remontant au Nord, nous longeons le Canal de l'Est encombré d'innombrables péniches, qui depuis de longs mois ont dû s'arrêter là, et maintenant abritent des troupes en réserve.

Vers midi, au bruit grandissant des canons allemands, le 2e Tirailleurs atteint Haudainville. Le soleil ,à présent, dissipe les nuages, découvrant dans l'azur du ciel une masse d'avions ennemis, petits points blancs à peine perceptibles, qui ronronnent au-dessus de nos têtes, explorant le terrain, étudiant nos défenses. Nous avançons toujours, côtoyant Belrupt, le Fort qui le domine et maintenant Verdun nous apparaît, couronné de hauteurs, traversé par la Meuse dont l'épais ruban gris miroite au loin, sous les feux du soleil qui se couche.

D'énormes projectiles s'abattent sur le Faubourg Pavé, soulevant au milieu d'explosions effroyables d'épaisses colonnes d’une poussière opaque, au-dessus desquelles cependant se détachent, impassibles témoins séculaires et muets de tant d’autres batailles et de sièges, les tours ajourées de l'antique cathédrale.

Nous quittons la grand'route pour contourner la ville. A travers la campagne, marchant vers le Nord-Est, nous gagnons les casernes Chevert et Marceau où nous allons loger. La nuit va tomber ; sous le ciel découvert une intense gelée durcit déjà le sol et frileusement nous nous serrons dans les locaux étroits qui nous sont assignés. A Marceau fonctionne une ambulance ; couverts de sang, transis de froid, des blessés arrivent : ce sont chasseurs à pied de la Brigade Driant qui luttent, là-haut, vers le Bois des Caures, au Nord de Beaumont. Avides de renseignements, nous nous pressons autour d'eux, mais leurs visages sont sévères, et sous les masques douloureux, les regards expriment une inquiétude que les lèvres se refusent à trahir. L'attaque est des plus violentes ; une formidable artillerie partout écrase le terrain ; d'énormes masses d'infanterie se pressent en avant ; et leur flot impétueux a déjà submergé toute une digue de vaillantes poitrines. Mais Driant est là et ce chef valeureux opposant sa mâle énergie et sa science militaire aux efforts acharnés de l'ennemi, arrêtera sans doute la terrible ruée que contiennent encore ses Chasseurs !. Les heures passent. Un instant, le sommeil efface nos angoisses ; mais des ordres arrivent au milieu de la nuit, dissipant les rêves ébauchés, nous appelant au Combat. De nouveaux blessés succèdent aux premiers, et leurs récits hélas, étalent désormais la triste vérité : la Brigade des Chasseurs n'est plus ; le dernier, glorieusement, leur Chef est tombé, fusil en main, aux lisières du bois des Caures ; et, maintenant victorieux, l'ennemi s'achemine vers le Bois des Fosses.

Nous partons. Au Ciel s'éteignent les dernières étoiles et rejoints par les unités qui logeaient à Chevert, nous longeons les fossés du Fort Saint-Michel, contournons celui de Belleville. Suivant les pentes Ouest de la Côte de Froideterre, au sifflement des obus qui passent au-dessus d'elles, les colonnes fractionnées des 4 Bataillons cheminent sans encombre à travers champs, fuyant les routes où tombe une pluie de fer, et gagnent le chemin qui de Bras mène à Louvemont, au pied de la Côte du Poivre. Par ci par là des fourgons éventrés, des cadavres sanglants d'hommes et de chevaux encombrent le passage et sans arrêt, les obus éclatent dans le Fond de Heurias que domine notre route. Le 2e Tirailleurs passe sous le commandement du Chef du 30e Corps ; ses 2e et 4e Bataillons, à la disposition de la Division d'Infanterie, gagnent le Ravin Saint-Pierre et le Fond de Navau, au Nord-Ouest de Louvemont ; les 1er et 3e massés dans une carrière au sud de ce village, y attendent de nouveaux ordres.

Dépassant le Bois des Caures, les premières vagues allemandes ont atteint Beaumont : leurs patrouilles avancée menacent le Bois des Fosses, appuyées par des masses qui rapidement progressent dans le Bois de la Wavrille. Très éprouvés, à bout de forces, les Régiments de la 51e Division appellent à l'aide et dans la soirée du 23, le 3e Bataillon suivi d'une 1/2 Compagnie de mitrailleuses est amené par le Commandant Melou jusqu'aux lisières du Bois des Fosses, rejoignant le 2e Zouaves que commande le Lieutenant-Colonel Decherf. Mais la nuit tombe, ramenant un peu de calme. Installés à la corne Ouest du massif boisé, les Tirailleurs attendent sous une nuit glaciale, et deux hommes succombent aux mortelles atteintes du froid.

A la faveur de la nuit, l'ennemi a largement dépasse la Wavrille ; au matin du 24 Février il veut forcer le Bois des Fosses en direction du Fort de Douaumont sur lequel éclatent déjà d'énormes projectiles. Les troupes d'Afrique doivent contre-attaquer et tenter de rejeter dans les bois de la Wavrille les hordes qui s'avancent. Baïonnettes aux canons, résolus comme en Champagne, les Tirailleurs bondissent en avant ; ils s'engagent dans le Ravin de la Sortelle, au sud de Beaumont, se déploient sur la crête et foncent sur leur objectif.

Mais les canons ennemis qui les ont repérés percent parmi leurs rangs des vides effroyables ; 15, 210 éclatent sans arrêt, précédant de leur fracas la ruée d'énormes masses d’Infanterie qui maintenant se précipitent, attaquant à nouveau. Déjà blessé, à la tète de ses hommes, le Commandant Melou dirige quand même la résistance suprême ; furieuse est la mêlée, et les cadavres s'amoncellent : les restes du 3e Bataillon tiennent toujours. Mais l'ennemi a triomphé des résistances de droite et de gauche ; et, pliant sous le nombre, décimées, disloquées, les ailes ont fléchi. Sous la menace d'enveloppement nos hommes refluent vers le Bois des Fosses, privés de leur chef qui, de nouveau frappe (mortellement sans doute), resté sur le terrain. Pendant ce temps, le 4e Bataillon (Commandant Richier) (note manuscrite : blessé auprès du Ctd Melou, ramassé 3 jours après par les Allemands) quittait le Ravin Saint-Pierre où nous l'avions laissé, et se portait vers l'Ouest, en direction de la Cote 344 pour appuyer une contre-attaque menée par le 35e de Ligne. L`ordre de 1a division, prescrivant ce mouvement, mettait à la disposition du Commandant Richier le 1er Bataillon (Commandant De Maniort) ; le concours de ces unités tendait à faire face sur la gauche au grand mouvement enveloppant dessiné par l'ennemi sur Samogneux, cherchant à faire tomber en même temps que la résistance du Bois des Fosses celle du village de Louvemont et des lignes avoisinantes.

De son côté, le 2e Bataillon (Commandant Logerot), relevant des fractions épuisées de la 72e Division, organisait défensivement le plateau de la Ferme Mormont, en liaison à droite avec le 65e Régiment d'Infanterie, à gauche avec le 365e et la Cote 344.

Dans le bois des Fosses, cependant, la lutte continue, terrible. Écrasés par l'artillerie, tombant sous les chocs sans cesses renouvelés d'assaillants nombreux et décidés, Zouaves et Tirailleurs se défendent toujours, jusqu'à la Mort. Mais tout à coup, parmi les troupes éparses qui devaient les soutenir, se dessine, effrayant, un irrésistible mouvement de recul : hagards, échevelés, en proie à une indicible défaillance, des blessés, des soldats subitement apeurés débouchent en désordre des lisières du Bois des Fosses, fuyant le combat, entraînant quelques groupes de Tirailleurs et de Zouaves dont les Chefs, hélas, ne sont plus. Et des groupes pressés de soldats de toutes armes, des voitures précipitamment attelées, des cavaliers au galop, des caissons de munitions, des cuisines roulantes, pèle-mêle dévalent à toute allure en un désordre navrant la route de Bras, laissant largement entrouvert le chemin qui conduit à Verdun, et que le reste de nos troupes ne peut guère suffire à barrer.

Des obus qui éventrent les maisons de Louvemont augmentent encore le désordre. Les rues s'encombrent de pierrailles éboulées, de débris de charpente arrachés par les obus allemands. Le sol se rougit de sang. Aux explosions furieuses et incessantes se mêlent les clameurs désespérées des malheureux blessés.

La situation devient des plus critiques... Résolument, le Lieutenant-colonel De Saint-Maurice, Commandant le 2e Régiment de Tirailleurs qui, lui, est resté au village, se refuse à laisser passer l'ennemi ; il assume la lourde charge de défense de Louvemont et la ligne qui s'étend jusqu'à la Cote 347. Les éléments de son Régiment ont été dispersés; sa Compagnie Hors-Rang lui reste cependant, réservée à la Carrière Sud de Louvemont : elle reçoit l'ordre d'arrêter les mouvements de reflux et de ramener avec elle les fuyards au combat. Le Bataillon De Maniort qui déjà s'engage vers l'Ouest à la suite du Commandant Richier est arrêté dans son mouvement. Atteint le premier par l'ordre nouveau qu'apportent des coureurs hors d'haleine, le Capitaine Boune oblique vers le Nord avec sa compagnie ; il accourt au Bois des Fosses pour dégager le reste des Tirailleurs et des Zouaves qui y luttent toujours, arrêtant chemin faisant des groupes de fuyards qu'il encadre de sa troupe. Il pénètre dans le bois : l'Ennemi s'y presse en masses compactes; la lutte, bien inégale, est pourtant soutenue, et l'arrivée de ce renfort ranime un instant les énergies défaillantes, suspendant la progression allemande, refoulant même dans l'épaisseur des taillis les assaillants acharnés. Mais les feux des Mauser reprennent, meurtriers : fusils et mitrailleuses font de larges entailles; et, sous la menace pressante d'une totale et inutile destruction, la Compagnie quitte le bois pour gagner à peu de distance un boyau creusé à la Cote 347, d'où ses feux vont interdire le débouché du Bois des Fosses et l'accès des ravins qui mènent à Louvemont.

Par petits groupes, le reste des Tirailleurs du 3e Bataillon et des Zouaves engagés dans le bois, dont la position n'est plus tenable, viennent d'instant en instant grossir et prolonger la faible ligne créée par le Capitaine Boune ; les débris du 1er Bataillon du 2e Zouaves commandés par le Capitaine Chenoriots serrent à sa gauche, prolongés eux-mêmes vers l'Ouest par la première Compagnie du 2e Tirailleurs aux ordres du Capitaine Nicod.

Les vestiges épuisés de six compagnies du 273e incapable d'effort, se sont portés en arrière à la tète du Ravin d'Haudromont, où ils s'abritent en de mauvaises tranchées. Mais, de l'arrière, récupérés par le Lieutenant-Colonel, voilà qu'arrivent de nouveaux éléments : une compagnie de mitrailleuses du 2e Zouaves, puis un troisième élément du Bataillon De Maniort qui s'installe en crochet défensif au nord-ouest de Louvemont, tandis que la dernière compagnie de cette unité, enfin rejointe reste en réserve à la sortie du village.

La défense renaît et tous ces éléments faits de braves surveillent, l'arme au poing, les débouchés du Bois des Fosses et des Chambrettes, prêts au sacrifice suprême pour arrêter l'effort de l'Ennemi. Le jour tombe. Sur la gauche, à bout de résistance, accablée par le nombre et menacée d’encerclement la 72e Division doit céder ! La Ferme Mormont est évacuée ; les bataillons Richier et Logerot, détachés vers l'Ouest, se replient vers la Côte du Poivre où déjà le 11e Bataillon du 3e Zouaves creuse des tranchées de ses outils portatifs : 7e, 8e et 14e Compagnies que le hasard fait passer proximité de Louvemont, reçoivent du Lieutenant-Colonel De Saint-Maurice la mission d'en défendre les faces Ouest, tandis que, au Nord de ce village, veille la Compagnie Hors Rang, assistée d'une demi-compagnie de mitrailleuses de brigade prête à tirer en direction de Beaumont.

Une compagnie du 2e Zouaves détachée sur la droite du secteur de la 72e Division, et qui retraite elle aussi, est envoyée à la Cote 378 pour renforcer la défense ; le 5e Bataillon du 3e Zouaves, qui vient d'arriver en renfort, s'organise aux lisières nord des Bois d'Haudromont, créant une deuxième ligne pour faire face à l'effort adverse.

Il fait nuit. Sortant du Bois des Fosses, l'Ennemi tente une progression nouvelle ; ses masses se pressent vers Louvemont dont elles veulent s'emparer ; mais nos grenadiers de la Compagnie Hors Rang sont là qui leur barrent le passage, et les feux meurtriers qui partent de la droite les obligent bien vite au repli. De hardies tentatives pourtant se renouvellent. Le Capitaine Desmoulin, le Lieutenant Simonnot tombent frappés à mort; en de sanglants corps à corps où nos baïonnettes marquent leur supériorité, l'obstination des défenseurs s'oppose victorieusement à la volonté mollissante de l'Ennemi hésitant, et, dès neuf heures du soir, le calme momentanément revient, laissant à nos éléments qui s'épuisent, un peu de ce repos fécondant les énergies nouvelles.

Au jour naissant du 25 Février, toute blanche, la neige; tombe d'un ciel gris, couvrant de son triste manteau les hommes et la terre. Les liaisons par optique tentées durant la nuit avec les crêtes reculées sont demeurées infructueuses, les événements d’ailleurs se sont si rapidement déroulés que les renforts en marche sont encore lointains et que l'installation de nouvelles Batteries n'a pu encore se réaliser pour arrêter les énormes masses qui de toutes parts accourent à l'assaut.

Seules donc, les poitrines des Zouaves et des Tirailleurs du Colonel De Saint-Maurice vont offrir leur barrage à la ruée allemande. Il est huit heures, et de nouveau les canons tonnent.

Un déluge de fer et de feu s'abat sur nos lignes, sur le village Louvemont, sur la Côte du Poivre. De gros obus écrasent furieusement la route de Bras, les ravins qui la bordent, les bois d'Haudromont. À cet effroyable ouragan répondent seuls, nos Groupes d'Afrique ; leurs 75 éclatent devant nos lignes fouillant les vallons, les taillis, barrant les lisières des bois.

Pour tout abri nos hommes possèdent les tranchées que, hâtivement, ils ont creusées ; et la mitraille qui les inonde fait d'horribles ravages. Mais l'ordre est donné de tenir à tout prix ; et, tendant leur suprême volonté, Zouaves et Tirailleurs serrent leurs fusils, les mitrailleuses sont braquées, tous les regards se portent en avant pour découvrir le premier bond des premiers assaillants.

Rien encore n'apparaît aux sorties de Verdun. De Louvemont à la Meuse, de Bras aux crêtes de Belleville, aucune troupe ne se concentre ; il faut donc résister jusqu'aux limites extrêmes du plus sublime héroïsme, jusqu'à la Mort !. L'Infanterie allemande s'élance à Midi ; son attaque se déclenche en direction de Louvemont, des Cotes 378 et 347 ; résolument, en lignes denses, s'avancent les masses du 80e Régiment Prussien ; et, sauvage, sans merci, la Bataille recommence. Malgré les pertes causées par le bombardement, nos lignes résistent sans défaillance ; les fusils, les mitrailleuses fauchent les vagues ennemies dont l'élan se brise finalement au choc terrible des baïonnettes. En dépit de ses brèches, la muraille d'Afrique reste inébranlée, et les Prussiens reculent ; leurs grenadiers pourtant pénètrent dans Louvemont trouvant les nôtres qui les chassent ; malgré la ténacité de quelques petits groupes qui, durant deux heures, occupent. encore les dernières maisons, l'attaque est là aussi victorieusement repoussée ; et le terrain nous reste, bouleversé, mais libre.

Cinq sections du 2e Zouaves regroupées sous le commandement des Lieutenants Cordier, Sias et Marcy, viennent à ce moment au secours de la défense : une demi-compagnie aux ordres du Lieutenant Cordier s'installe aux lisières Nord du village que viennent d'abandonner les grenadiers ennemis ; sur la droite, la Compagnie Sias comble les vides à la Cote 347 tandis que des fractions du 273e, tout à l'heure réduites à l’impuissance, s'installent face aux chambrettes, vers le boqueteau qui s'étale sur la Cote 378.

La neige tombe toujours, couvrant de ses blancs flocons les larges taches rouges qu’on faites les blessures. Les nouveaux venus prennent la place des morts ; sur la ligne ainsi réparée les armes se rechargent, et le même souffle de Devoir, de Bravoure et de Sacrifice anime tous les coeurs. Le jour baisse ; violemment l'artillerie tonne, inondant de ses obus percutants et fusants nos positions de défense, la Côte du Poivre, le massif d'Haudromont, la Carrière qui borde la route de Bras où de lamentables blessés, pressés au Poste de Secours, attendent une difficile évacuation.

Comptant, pour triompher enfin, sur l'épuisement de nos soldats, les masses ennemies s'élancent de nouveau. Hélas ! beaucoup de mitrailleuses cassées par la mitraille ou que la Mort a privées de servants, se taisent désormais ; mais les "Lebel " tirent à répétition, abattant des rangs compacts ; les fers des baïonnettes s'entrecroisent en de bruyant cliquetis, le sang coule, les nôtres tiennent encore !. Pourtant le 87e Régiment d'infanterie prussienne vient d’appuyer les masses qui déjà reculent, décimées, apportant le renfort de sa troupe fraîche à l'assaut de nos position

Par endroits, nous cédons mais la bataille se poursuit cependant : Sous le nombre, les restes mutilés des Zouaves et des Tirailleurs doivent refluer vers les ravins que dominent désormais leurs positions anciennes. Pied à pied, dans Louvemont, on résiste toujours. Mais, sous le flux récidivant de vagues sans cesse renouvelées, le village est envahi. A gauche la Compagnie Lastouillat,.du 2e Tirailleurs, les Zouaves du Lieutenant Marcy sont en place : Les restes de la Compagnie Hors Rang avec les Lieutenants Demogé et Coupé marquent de leur sang les pierrailles éboulées. Non loin d'eux, obstinément groupés autour de leurs Chefs, les Lieutenants Dhiry et Costantini, 54 Soldats, les Élèves Caporaux français et indigènes, disputent encore l'accès des ruines. L'Ennemi, hélas, enjambe leurs Cadavres. Onze survivants de ce groupe magnifique, impuissants sous l'effort de nouvelles masses d'instant en instant plus pressantes, rejoignent seuls au Sud du Village les débris héroïques qui creusent une ligne nouvelle, barrant désormais tout passage à l'ennemi hésitant.

La nuit tombe sur ce champ funèbre. Et voila que de l’arrière, enfin, arrive une troupe fraîche : un bataillon du 9e Zouaves qui, sur les pentes de la Côte du Poivre, va relever les vivants de la terrible bataille. Un autre Bataillon de ce même Régiment est porté sur la droite et les pauvres groupes qu'ils remplacent maintenant s'installent en 2e ligne, prêts encore à barrer le ravin que domine Louvemont.

Affaibli par ses pertes sanglantes, étonné d'une résistance si ferme qu'inattendue, l'Ennemi s'est définitivement arrêté, renonçant à de nouvelles tentatives en direction de Bras. Un ordre de repli ramenant sur les crêtes de Belleville nos troupes, toute surprises de cette décision que rien ne semblait motiver, fut exécuté sans bruit dans la nuit ; et lorsqu'au lendemain, sans coup férir, un Corps d’armée nouveau vint occuper les lignes qu'avaient tracées de leur sang les Tirailleurs du 2e Régiment et les Zouaves, leurs émules en bravoure, l’ennemi ne s'était pas douté que le Champ un instant lui resté libre, et qu'il pouvait passer où il n’avait pu vaincre.

Le Colonel De Saint-Maurice avait fermé à l'envahisseur la route de Verdun ; les éléments disloqués qu'il avait regroupés, les vaillantes troupes qu'il avait animées du souffle ardent de sa décision, de son inflexible volonté de résistance, avaient sans doute, aux hommages que, si souvent sacrifiée, la 37e Division, à l'encontre de tant d'autres, n'a jamais tapageusement recherchés. Et les critiques amères de Mermeix (1), ses appréciations, faussées par une évidente insuffisance de documentation (2), auraient dû respecter, il nous semble, l'héroïsme d'une troupe privée de liaison, dont la généreuse obstination permit à d'autres braves d'arriver, à leur tour pour la défense de Verdun. Elles auraient dû pieusement s'incliner, comme au pied d'un mausolée, devant nos tombes muettes, devant le sang versé par 35 Officiers, 1525 Tirailleurs du 2e Régiment, par 25 Officiers et 1570 Hommes du 2e Régiment de Zouaves, héroïquement tombés à ce Champ d'Honneur au cours de combats sans merci .

 

(1) MERMEIX : JOFFRE, La première crise de Commandant

(2) Aucune troupe de la 37e Division ne fut appelée à défendre le fort de Douaumont en Février 1916.

 

 

CHAPITRE VI

VERDUN AVOCOURT, FLEURY, SOUVlLLE.

 

Aux premiers feux du jour, le 26 Février, les débris épuisés de la 37e Division arrivent donc au Fort de Belleville. Blêmis par les veilles, par l'effort soutenu, frileusement serrés sur les ailes, les Tirailleurs, vaincus par la fatigue cèdent au sommeil, oubliant un instant le carnage auquel ils survivent. Mais des lourds obus qui passent en sifflant avant que d'écraser la ville, le vent glacial qui s'engouffre sous les voûtes interrompent trop tôt les rêves ébauchés ; et parmi le brouillard du matin courant de groupe en groupe, interrogeant des sections qui tardivement, reviennent et passent, les amis se recherchent souvent hélas, en vain.

Maintenant on creuse des tranchées sur les pentes abruptes que domine le Fort. Au-dessus de nous les avions ennemis, lent, nombreux, surveillant nos mouvements, règlent le tir des canons ; et, sur la caserne Marceau toute proche s'élèvent constamment les gerbes noires des 210 qui éclatent. Les plus gros projectiles cherchent la voie ferrée, les ponts qui traversent la Meuse ; de toutes parts s'allument des incendies en la vieille Cité de Verdun ; les bâtiment s'effondrent : il semble que l’ennemi cherche par l'épouvante a s'ouvrir le passage que plus loin ont barré nos poitrines et qu'amoncelant les ruines, il essaie d'amollir par la terreur de désastres plus grands encore la fermeté de la défense et l'inébranlable décision de lui résister.

Mais de puissants renforts sont accourus, de nouvelles batteries sans cesse pour répondre au feu de l'ennemi ; et notre troupe mutilée peut quitter enfin la position quelle occupait en réserve.

Dans la nuit du 17 Février nous repassons la Meuse au pont de Thierville, et arrivons à Regret à la pointe du jour ; des camions automobiles nous enlèvent qui nous déposent à Érize-la-Grande d'où nous gagnons Marats ; et durant trois jours un repos complet nous permet de nous reprendre pour affronter la fatigue des marches.

Le 3 Mars nous sommes à Ville-sur-Saulx où nous attend un repos nouveau et un confortable gîte ; puis, par la neige et le froid nous nous remettons en route ; et, traversant Biencourt, Lezéville, Liffol-le-Grand, nous atteignons Neufchâteau et la riante vallée du Vair dont nous longeons les rives jusqu'à Attignéville. Quinze jours s'écoulent en cette jolie région des Vosges, où le Soleil enfin vient effacer la neige : les plaines reverdissent, des bourgeons nouveaux pointent aux arbres des bois, et nos courages se retrempent parmi ce charme du renouveau.

Des renforts nous viennent qu'il faut armer pour de futurs combats ; la Division doit se concentrer autour du Camp de Saffais pour parfaire l'instruction des nouveaux arrivants ; et, dans les derniers jours de mars, nous quittons Attignéville pour nous en rapprocher.

Deux étapes nous amènent dans la région de Flavigny. Les boucles élégantes de la jolie Moselle serpentent à nos pieds ; et la vallée que, capricieusement, elle baigne de ses eaux claires sourit, charmante, au printemps qui commence. Mais les cloches de Bayon, de Tonnoy, de Lorey dont les carillons argentins se mêlaient autrefois, fêtant joyeusement le réveil de la nature, se taisent maintenant parmi la commune tristesse. Ces coteaux jadis chargés de vignes, ces terres autre fois fécondes sont aujourd'hui incultes ; des villages, si animés naguère, les hommes sont partis pour défendre la Patrie menacée ; et les vieillards qui restent nous offrent les places vides accueillant avec émotion les nouveaux défenseurs que l'Afrique, aujourd'hui, leur envoie, songeant, les yeux mi-clos, aux hôtes d'autrefois, aux Turcos de 1870 qui moururent à Wissebourg. Durant quinze nouveaux jours les Tirailleurs s'entraînent, leur instruction se poursuit ; ils trouvent au soir chez de braves gens le bon souper et le bon gîte.

Puis, un matin, le train les attend. Embarqués à Einvaux, ils retrouvent le 12 avril à Nançois-Tronville le ciel gris de Bar-le-Duc, la ligne embrumée et triste des Hauts de Meuse.

La pluie les accompagne durant les marches qui reprennent, les suivant à Naives, devant Bar, à Vaubécourt, à Nubécourt que les obus ont détruit, au Bois Lecomte où ils bivouaquent le 5 avril, et où, durant toute une semaine, ils attendent dans la boue l'heure de reprendre place au combat.

Depuis la fin Février où, sur la rive droite la Meuse, nos poitrines les ont arrêtés, les Allemandes cherchent sur la Rive gauche la décision qui leur échappe.

Les Bois de Forges, de Malancourt, Bethincourt, et Cumières sont tombés en leurs mains ; de sanglants efforts les ont rendus maîtres du Mort-Homme, des abords de la Cote 304 ; et solidement organisés aux lisières sud des Bois de Cheppy et d’Avocourt, ils attendent l'occasion propice de foncer vers le Sud et d'insinuer à travers les sentiers de la Forêt de Hesse la pince droite de la terrible tenaille qui étreindra Verdun.

Parmi les massifs boisés que domine Montfaucon et son observatoire redoutable, se dissimule leur puissante artillerie : sous ses coups effroyables les coquets villages d'autrefois peu à peu se sont effondrés ; et les champs d'alentour, que jadis blondissaient les moissons estivales, sont devenus des cimetière où dorment des héros.

En d'énergiques tentatives, leurs masses d'infanterie plusieurs fois se sont élancées. Tour à tour prise et reprise, la Cote 344 leur refuse son appui ; des défenseurs nouveaux bordent les cratères du volcan de Vauquois ; au centre, des contre-attaques ont dégagé Avocourt un instant occupé, dont il faut désormais protéger les abords et préparer la défense.

Cette tâche échoit à la 37e Division ; et, dans la nuit du 23 avril, après avoir traversé la Forêt de Hesse, les Tirailleurs cheminent le long de la Buanthe, et accèdent aux tristes décombres de ce qui fut Avocourt. Des pans de murs ébréchés, de plates colonnettes de pierres branlantes tantôt droites, tantôt penchées sur d'énormes échancrures formées au gré des obus, et qu'un inconcevable équilibre maintient encore debout, surgissent du sol bouleversé, prenant à la lueur blafarde de la lune qui les éclaire les aspects fantomatiques de quelque infernal décor. Les ébauches d'ogives de quelques ouvertures, des débris de piliers jonchant des dalles de pierre indiquent ce qui fut l'Église ; les tombes du cimetière ont été profané par un bombardement impie et les croix funéraires, brisées, voisinent sur le sol inégal avec les ossements épars que les obus ont déterré. Miraculeusement épargné par l'aveugle mitraille, le Christ d'un calvaire allonge ses membres crucifiés. Plus loin, en un carrefour, une fontaine reste intacte et le bruissement de l'eau qui coule dans sa vasque pleure, comme un sanglot parmi tant de détresse.

Un plateau désolé, hersé par les obus, domine ces restes lamentables : nos lignes serpentent à sa bordure. Au loin, limitant l'horizon, les dernières ramures de la forêt de Cheppy, des bois de Malancourt, arrêtent de leur verdure sa grise monotonie, cachant de leur feuillage les lacis de tranchées, les ouvrages où l'ennemi se retranche, invisible.

Derrière nous, sous les taillis profonds de la Forêt de Hesse qui se perd à l'Ouest aux confins de l'Argonne, s'éparpillent nos canons : des batteries lourdes, des 75 groupés de toutes parts, camouflés de verdure, recherchent jour et nuit les batteries adverses dont les obus pressés éclatent coupant d'énormes troncs au sein de la forêt, parsemant les sentiers de profonds entonnoirs, et tuant aux carrefours les travailleurs qui passent.

Dans le vaste cercle où, depuis Montfaucon, l'Ennemi les observe, surveillant constamment leurs mouvements, leurs efforts, les Tirailleurs organisent le terrain, creusent des boyaux , installent des abris. Flanquant à droite et à gauche les ruines du village, deux collines se dressent qui dominent les vallées confluentes de la Buanthe et de la Noue : là aussi, ils travaillent sans répit, créant des défenses, faisant de ces hauteurs de véritables forteresses. Partout, durant trois mois, dans la foret où, alternativement, peinent deux de nos bataillons en réserve sur les pentes des coteaux, dans la vallée toute droite, si gravement exposée naguère aux feux de l’artillerie, les pioches creusent la terre inculte, des boyaux se dessinent, zigzaguant le long du ruisseau pour protéger des feux d'enfilade ; des observatoires s'édifient, des emplacements se créent pour les mitrailleuses ; toutes les fissures sont bouchées par où pourrait passer l'Ennemi.

Du haut, des avions qui nous survolent, des nacelles des Draechens qui, au loin, barrent le ciel, ses observateurs saisissent désormais toute l'inutilité de nouvelles attaques. Vainement 105 et 150 font pleuvoir sur nos lignes, leur ouragan de fer, écrasant les abris, décimant des sections, dispersant aux débouchés des bois les convois de ravitaillement, incendiant les dépôts de munitions ; les dégâts se réparent, les vivres nous parviennent, et de nouveaux obus remplacent ceux qui manquent. Mais, hélas, non loin des tranchées bouleversées, a coté des ouvrages détruits, la Terre doit se creuser encore pour donner son suprême refuge à ceux qui sont tombés pour elle.

Tandis que dans les champs d'Avocourt résistent Zouaves et Tirailleurs, la Cote 304 reste, elle aussi, inviolée ; d'Esnes aux Bois Bourrus d'autres braves ferment les passages ; et, désormais, convaincus de l'impossibilité de déborder nos lignes à gauche de la Meuse, les Allemands vont tenter de reprendre sur la rive droite l'offensive arrêtée depuis trois mois déjà.

Malgré les bruyantes félicitations du Tsar, bien vite télégraphiées à une presse louangeuse par quelque attaché d'un Corps d'Armée d'élite, les pentes et la crête de la hauteur de Douaumont (qu'en dépit des affirmations de Mermeix, la Division Coloniale du Général De Bonneval n'avait jamais été appelée à défendre, étaient restées a l'Ennemi. Si les cartes sont réduites, le terrain est toujours vaste : les visions reculée sont parfois très confuses, et les jugements incidemment portés de loin trop souvent téméraires, quelles que soient les sonnalités à soutenir et les unités à mettre en relief ...

Loin de nous la pensée de diminuer le mérite des soldats valeureux XXe Corps d'armée ; ils sont tombés glorieusement, eux aussi sur les pentes de la Côte du Poivre et dans les bois d’Haudromont ; ils ont jalousement gardé le terrain que n'avaient pas perdu les Tirailleurs et Zouaves du Colonel De Saint-Maurice ; puis étendant leur action vers la droite, ils ont repris le sol abandonné par d'autres, et enfermé dans le Fort de Douaumont les douze Poméraniens dont parle si souvent l'auteur des « Fragments d'Histoire » ainsi que les masses venues à leur appui.

Donc, de Douaumont, des bois qui l'entouraient, les Allemands aux premiers jours d'été, renouvellent leurs efforts. Vigoureusement attaqués, hachés par d'impitoyables obus, la crête de Thiaumont, le Bois de la Caillette, le Fort de Vaux succombent tour à tour à la .ruée terrible dont ils furent les enjeux, ensevelissant leurs immortels défenseurs. La lutte est sans merci ; le terrain d'autrefois a perdu son aspect : les bois ne sont plus, les villages sont rasés ; la terre que n'orne plus la moindre végétation partout est chaotique, sans que subsiste même une tranchée, sans qu'aucune route, aucun arbre resté debout porte son relief au regard étonné, son repère à l'observateur hésitant.

Une fois encore sacrifié sans gloire, le 2e Régiment de Zouaves précédant la 37e Division qu'il a toujours si noblement honorée, est venu se fondre aux feux meurtriers de cette infernale bataille.

Poursuivant leurs attaques, les masses ennemies ont débordé Fleury ; précédées d'un irrésistible barrage, elles ont gagné le bois de Vaux-Chapitre, les pentes de Souville ; à coups de 380, les voûtes bétonnées du fort ont été fissurées, et, fauchés les bosquets riants, les forêts verdoyantes qui couronnaient Verdun, comme pour mieux découvrir la Cité héroïque, but suprême et si proche d'une téméraire convoitise. Quelques groupes de combat, hâtivement aventurés, ont même gravi la dernière crête, ,dominant désormais du regard la ville martyre que plus rien ne semble protéger. Mais cette suprême tentative ne devait pas avoir de lendemain : rejeté au pied des pentes, les hordes teutonnes se sont maintenant terrées parmi les trous d’obus, au fond des entonnoirs dont le sol est creusé, relié par des tunnels en une ligne sinueuse, invisible, que gardent leurs innombrables mitrailleuses habilement dissimulées.

Relevé du secteur d’Avocourt, aux derniers jours de juin, le 2e Régiment de Tirailleurs est parti d'Autrécourt vers la vallée de la Saulx pour goûter à Brauvilliers un repos bien gagné, quand, brusquement, dans l'après-midi du 12 Juillet, des camions automobiles se viennent ranger aux sorties du village, chargent nos bataillons à peine débarqués, et, par la Voie Sacrée, les ramènent au combat.

Ils traversent Rosnes. Les trois Erize, Souilly, Lemmes ; De gros nuages noirs s’accumulent dans le ciel orageux et crèvent en une pluie diluvienne, compagne décidément habituelle des Tirailleurs s'acheminant sur Verdun. A minuit, pataugeant dans la boue du Camp de Nigéville, ils gagnent les baraquements qui leur sont assignés. Une mission de sacrifice attend la 37e Division. Il lui faut dégager les abords de Souville enserré par l'Ennemi ; et, progressant parmi le chaos de la plaine environnante, il lui faudra reprendre Fleury, reporter nos lignes au nord de ce village, afin, de suspendre la terrible menace dont Verdun est l'objet désormais immédiat.

Dès le lendemain des reconnaissances d'Officiers sont effectuées entre le Ravin de la Poudrière et la corne sud-ouest de ce qui fut le Bois de Vaux-Chapitre. Le terrain est des plus ingrats : les vagues d'attaque qui dévaleront des pentes de Souville ne pourront échapper au feu terrifiant de la puissante artillerie allemande, aux balles de ces mitrailleuses qui claquent constamment ; et la dispersion d'un ennemi invisible parmi les entonnoirs qui bouleversent le sol, sans qu'une ligne réelle soit nettement tracée, détermine les buts à atteindre et les efforts à déployer, éveille dans les esprits l’image de difficultés difficilement surmontables. N'importe, Le salut de Verdun, de la France peut-être sont en jeu et les fronts soucieux des vaillants Officiers se dérident au retour, les regards s'éclairent à nouveau, tandis que d'héroïques mensonges convainquent du succès les hommes attentifs.

Dans la nuit du 14 au l5 Juillet, les 1er et 3e Bataillons viennent prendre position pour l'attaque imminente. Des fossés du bois de Souville, les Tirailleurs s'enfoncent dans la nuit, gagnant par les pentes du glacis les trous d'obus qui touchent aux petits postes ennemis, progressant lentement pour redresser les sinuosités de leur ligne, et pouvoir, au moment voulu, plus correctement déployer leur assaut. Déjà les mitrailleuses toutes proches ont éventé leur mouvement ; mais en dépit des vides, le contact est fermement établi : une trentaine d'Allemands, redoutant la mêlée prochaine, se rendent à nos hommes qui les dirigent vers l'arrière.

La nuit s'achève et l'aube ensoleillée vient soudain éclairer la plaine. Devant nos bataillons les traces plus blanches de la route Marceau-Sainte-Fine indiquent un premier bond ; plus loin, parmi le sol ravalé dominant la croupe en face, des ruines effondrées, lamentables vestiges de ce qui fut Fleury, étalent aux regards l'objectif à atteindre.

II est 8 heures ; l'instant est venu, et la 37e Di vision s'élance.

Nos obus la précèdent, creusant de nouveaux entonnoirs, cherchant l'Ennemi parmi les décombres de Fleury, fouillant le Ravin de Chambitoux, éclatant parmi les futaies hachées et noircies du  Bois de Vaux-Chapitre. Par le Ravin des Vignes progresse le 3e Zouaves ; débouchant du Bois de Fleury, le 2e Zouaves s'engage par le Ravin de la Poudrière ; à droite les Tirailleurs dévalent les pentes du Fort et tous, tendant vers Fleury, par l'Ouest et le Sud, courent, bondissant de trou en trou d'obus, reprenant à chaque effort un peu de terrain perdu, mais de toutes parts des mitrailleuses insoupçonnées, habilement camouflées parmi le désordre de ce terrible champ de bataille, claquent, meurtrières ; et la puissance défensive de l'Ennemi apparaît insurmontable, en dépit de l'héroïsme des Zouaves et des Turcos qui veulent la briser. Le sang coule, des blessés agonisent ; les barrages terrifiants des 150, des 210, bouleversent encore le sol, aveuglant nos soldats qui progressent parmi d'opaques nuages de terre et de fumée, enterrant ceux qui tombent, creusant des fosses nouvelle pour ceux qui vont mourir.

D'un bond, la 10e Compagnie du 2e Tirailleurs a cependant atteint la route Manceau-Sainte-Fine après une progression de plus de 150 mètres ; à sa droite, la 9e Compagnie qui tend vers la Chapelle est brusquement clouée au sol à cent pas de son point de départ ; la 11e qui attaquait à gauche est presque anéantie : ses survivants, échelonnés, rejoignent les restes de la 10e Compagnie, cependant qu'ininterrompu, le bombardement ennemi poursuit son oeuvre de mort, fouillant partout le terrain, hachant des restes de sections, barrant la route aux blessés qui rampent vers l'arrière.

Vainement le 1er Bataillon cherche, à gauche du 3e, a gagner les mêmes objectifs ; ses masses en un instant se fondent dans la fournaise : quelques débris épars presque entièrement privés d'Officiers et de cadres veulent avancer encore ; mais les mitrailleuses dont les feux s'entrecroisent, ininterrompus balayent impérieusement le terrain ; et leurs balles qui rasent le glacis dont aucun relief ne contrarie la pente régulière, interdisent tout espoir d'atteindre l'objectif. Quelques instant à peine ont suffi à faucher des centaines d'existences plus des 2/3 des effectifs engagés se trouvent hors de combat ; le reste doit se terrer parmi les trous d'obus, au hasard de leur rencontre, pour échapper à une mort aussi certaine qu'inutile.

Les heures passent et sans trêve éclatent les obus, sifflent, les balles ; la terre sans cesse soulevée enfouit des groupes entiers, et toute tête qui surgit devient immédiatement une cible aux mitrailleuses de surveillance.

 Notre attaque est brisée. Encore lointain, Fleury, hélas, reste à l'Ennemi, pour le moment du moins. Mais le terrain acquis au prix de tant de sang doit être jalousement gardé : à l’aide des outils portatifs on aménage les entonnoirs ; d’étroits boyaux  se creusent qui les relient entre eux ; en bordure des cratères des meurtrières sont percées, permettant d'observer les mouvements de l'Ennemi, et de répondre à ses feux. Ces travaux cependant reste bien imparfaits car il faut ménager la forme du terrain, n'indiquer aucun but à l'artillerie menaçante dont les obus, à tâtons, cherchent nos groupe épars déjà si cruellement éprouvés.

Bien des vides séparent les fractions survivantes, distancées au hasard de l'attaque ; la nuit qui commence à tomber sans que se calme l'infernal bombardement ne va-t-elle pas, mauvaise conseillère, abattre des énergies trop tendues, entraîner au repli des éléments isolés et réduits ?.

Non, le Commandant Cruveilhier est là, superbe de sang-froid en ce cercle de feu, et préside au rétablissement de l'ordre. A la faveur de l'obscurité, rampant de trou en trou d'obus, ses Officiers situent leur troupe et la relient; il faut tenir coûte que coûte : les fractions les moins avancées jointes aux troupes de secteur vont constituer une deuxième ligne que l'Ennemi ne devra pas dépasser. Sur la gauche, les restes du 1er Bataillon gardent la position intermédiaire à l'ouest du Fort de Souville.

Tué par un obus, le Commandant Cruvelhier tombe à son poste d'Honneur : mais ses ordres lui survivent, et les débris héroïques de son bataillon décimé restent prêts à tenir tète aux contre-attaques allemandes.

Cependant la situation demeure assez critique. Au centre et à gauche une centaine d'Hommes valides, vestiges des 11e et 12e Compagnies, bordent la route Manceau-Sainte-Fine ; à droite, face à la chapelle, à cent mètres du point où elle s'érigea du moins, s'organisent les débris de la 9e Compagnie. Derrière eux, essaimés parmi les trous d'obus, de faibles groupes mélangés de diverses unités éparpillées au souffle des éclats, immobilisés sous le feu des mitrailleuses voisines se préparent à soutenir leurs compagnons plus avancés. Mais le faible rideau que constitue la pauvre troupe ne saurait bien longtemps maîtriser une attaque. Aussi vers minuit, à l'heure de la trêve qu'impose la fatigue, arrivent à l'aide des éléments nouveaux : au centre la 15e Compagnie se vient ranger derrière les restes de la 10e ; la 14e compagnie vient appuyer la 9e en face de la Chapelle Sainte-Fine. Les travaux de protection se poursuivent à l'aide de bras nouveaux ; les pelles-pioches équarrissent les fonds coniques des entonnoirs : des boyaux nouveaux relient les diverses fractions, et chacun veille.

Des patrouilles hasardées au lendemain à la reconnaissance du terrain sont accueillies par des feus violents; de nouvelles pertes s'ajoutent aux précédentes, mais de nouveau nids de mitrailleuses ont été découverts, organisés dans nos anciens blockhaus dont l'Ennemi a retourné l'aménagement. Nos canons accablent, sans les pouvoir sûrement détruire. Répondant pour coup, les gros obus allemands éclatent dans nos rangs, où aucun abri ne préserve nos hommes. Sous le brûlant soleil de cette fin de juillet, ardemment, la soif les tenaille de ses cruelles morsures, s'ajoutant à leurs souffrances. L’eau manque aux alentours, et le ravitaillement péniblement transporté à dos d'hommes en ce terrain chaotique, à la faveur de l'obscurité, ne peut hélas suffire à tous.

Accroupis au fond des entonnoirs nos Turcos tendent l'oreille aux sifflements sinistres qui sans cesse déchirent l'air, précédant l'explosion plus ou moins rapprochée, trop souvent meurtrière. Parfois des groupes entiers disparaissent, déchiquetés par l'obus qui les a surpris, enterrés sous le choc des 210 qui font trembler la terre en foui1lant ses entrailles. Lamentables, les blessés gémissent au milieu des cadavres de leurs malheureux compagnons, ils lèvent vers le Ciel leurs regards suppliants, implorant un secours impossible pour eux avant la chute du jour. Alors seulement les brancardiers peuvent arriver aux lignes, se pencher, anxieux, sur chaque trou d'obus, charger sur leurs épaules les malheureux qui souffrent et qui sous peine de mort, doivent étouffer leurs cris.

Dans la Tourelle du Fort de Souville, seul refuge de cette zone de massacre, où s'élaborent les ordres, où se préparent les convois de ravitaillement, ils trouvent enfin asile, se reprennent à vivre, contant leurs souffrances infinies, tandis que les médecins pansent leurs plaies hideuses.

Durant douze longs jours, durant douze nuits d'efforts, nos bataillons se remplacent dans ces champs désolés, prenant chacun leur part à la défense du Sol, progressant lentement parmi d'effroyables difficultés, améliorant sans cesse nos organisations défensives. Deux fois attaquée la Chapelle Sainte-Fine est enfin enlevée, tandis que le 2e Zouaves reprend la Poudrière, où désespérément, s'accrochait l'ennemi. Nous bordons solidement la route de Marceau et dominons une pente nouvelle, brusquement coupée plus loin, à 150 mètres, par les débris d'une voie ferrée qui jadis reliait Verdun à Montmédy. Malgré les mitrailleuses que protège le remblai, en dépit des grenades qui éclatent à leurs pieds, nos vaillants Turcos avancent encore leur ligne, et sont relevés au contact de l'ennemi, à quelques pas des rails, dans la nuit du 27 Juillet, par le 10e Régiment d'infanterie.

S'ils n'ont atteint leur objectif final, du moins desserrèrent ils l'étreinte puissante qui pesait sur Verdun ; et, comme au Bois Saint-Mard, deux ans plus tôt, le sacrifice obscur dont, en même temps que les Zouaves leurs compagnons fidèles, ils furent ici encore les héros magnifiques, avait, aux portes de Verdun, marqué l'irrévocable terme de la ruée allemande.

Le sang de 25 Officiers, de 1348 Tirailleurs du 2e Régiment avait généreusement coulé sur les pentes bouleversées du Fort de Souville ; les morts ont disparu sous les flots de la terre sans cesse soulevée par l'implacable mitraille, mélangés à jamais sous son simple linceul.

Et dans les ages futurs, sur cette terre régénérée, le soc du Laboureur poussera des casques vides, des armes couvertes de rouille, heurtera des ossements épars, réalisant sur le sol sacré de France, à la Gloire de l'armée d'Afrique, la troublante prophétie de l'auteur des Géorgiques :

Scilicet et tempus veniet quum finibus illis

Agricola, incurva terrain molitus aratro

Exesa inveniet scabra rubigine pila,

Aut gravibus rostris galeas palsabit inanes

Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris

(Virgile)

 

CHAPITRE VII

DOUAUMONT . L'ATTAQUE DU 15 DÉCEMBRE 1916

 

Le 29 Juillet, au circuit de Glorieux, trépident sous un ardent soleil les autos-camions. Nous quittons les baraques du Camp de Nixéville où, depuis deux jours, se sont rassemblés nos débris ; et, blanchis par l'épaisse poussière que soulève notre convoi, par la Voie Sacrée, de nouveau nous roulons vers l'arrière, traversant les mornes villages garnis de troupes où, pleins d'espoirs, nous passions il y a quinze jours croisant des travailleurs qui réparent l'usure des routes constamment écrasées par d'incessants convois.

Voici Bar-le-Duc, ses maison grises aux murs encrassés de poussière, tachés parfois de blanc sous l'écorchure récente des éclats de bombes d'avions ; plus loin de grasses prairie où, capricieusement, serpente l'Ornain, aux rives bordées de saules ; voilà Revigny, Sermaize, autrefois si coquette, mutilée par les canons, incendiée par les Brutes ; Etrepy dont l'antique château est un amas de ruines, envahies maintenant par une libre végétation qui se penche, indiscrète, aux fenêtres béantes ; Heiltz-le-Hutier, Orconte enfin, où nous attend un gîte et sur les cours des maisons aux murailles de tourbe, dans les spacieux engrangements qui s'ouvrent devant eux, nos Tirailleurs, au soir, secouent la poussière du jour.

Ici fut arrêtée, en 1914, la sauvage ruée des armées du Kaiser : massés dans la plaine environnante, nos Régiments Coloniaux ont, à l'appel de Joffre, foncé vers l'Ouest pour attaquer de flanc les hordes des Barbares ; et les lourds épis des blés mûrs s'inclinent aujourd'hui sur les tombes, autour des humbles croix surmontées de cocardes, qui désignent les héros dont le sang paya l'injuste rançon du Sol.

Quinze jours de bon repos se passent en ces villages hospitaliers. Des renforts sont venus ; les Compagnies se sont encore grossies des éléments du 4e Bataillon désormais dissous : et, le 13 Août, des trains formés en gare de St-Eulien emmènent le Régiment.

Nous frôlons Bar-le-Duc, dépassons Longeville ; rapidement fuit sous nos yeux la plaine de Gondrecourt. Voilà Toul et son antique cathédrale, les boucles de la claire Moselle, et ses rives charmantes, Liverdun, Bouxières, étagés parmi la verdure ; Champigneulles enfin où nous débarquons. Nous y stationnons cinq jours, aux portes de Nancy, joyau de la Lorraine, dont les clochers pointus se détachent là-bas, et que couvent les hauteurs d'où Castelnau arrêta l'ennemi. Puis, les Tirailleurs se mettent en marche ; et, par Custines, Faulx, Leyr, Moivrons ils gagnent les rives de la Seille, étendant largement leur front du Bois d'Aulnois à la presqu'île de Han, le long de notre frontière inviolée, occupant même Ajoncourt, depuis deux ans arraché à la tutelle allemande.

Devant nous, parmi les ondulations de la plaine lorraine, au pied de la côte de Delme hérissée de défenses, nos yeux, sans se lasser, contemplent envieusement les villages qui nous, furent ravis il y a 47 ans : Aulnois, Fossieux, Manhoué, Aboncourt, dont l'âme est restée française et où jamais ne fut parlée la langue de nos ennemis. Du Mont Saint-Jean où veillent nos batteries, nos regards plongent plus loin encore, vers ces plaines fécondes, vers ces forêts magnifiques qui jadis étaient nôtres et qu’iI nous faut reprendre ; vers Metz, l'antique Évêché, patrie de Ney et de Fabert, berceau de tant de nos gloires, dont la sainte basilique pointe là-bas dans la brume, et où les coeurs Français attendent notre Victoire.

Mais nos canons se taisent, épargnant le sol sacré de cette terre Promise ; et depuis les batailles du début de la guerre dont Nancy fut l'enjeu, seuls des combats locaux se sont déroulés là. Des deux côtés on se surveille, tentant des coups de main à la faveur des nuits, pour arracher aux prisonniers des renseignements utiles, tendant des embuscades aux patrouilles errantes.

Nous sommes loin de Verdun et des luttes sanglantes.

Parfois quelques 105 éclatent au Bois d'Aulnois sans causer trop de dommages ; Moivrons reçoit un soir une vingtaine d'obus qui font beaucoup de bruit pour n'atteindre personne ; et six semaines s'écoulent sans créer de grands vides parmi nos bataillons fraîchement renouvelés.

Relevés par le 1er Régiment Marocain, nous quittons le 27 Septembre ce paisible secteur : trois étapes nous amènent à Pont-Saint-Vincent où de nouveau des trains se forment ; et, dans la nuit du 2 Octobre, nous débarquons à Longeville, retrouvant les tristes parages de Bar-le-Duc, et pressentant les routes boueuses qui mènent à Verdun. Mais le lendemain pourtant trompait nos prévisions : Bar-le-Duc atteint, nous gagnons la Ville Haute, et, marchant vers le Sud, nous traversions Brillon, Haironville : au soir nos faisceaux se formaient à Sommelonne et Ancerville, non loin de Saint-Dizier.

En réserve de l'Armée de Verdun nous attendons en ces villages l'heure de relever quelque troupe un peu lasse ; mais, succédant aux tempêtes passées, le calme est revenu : c'est la reprise de souffle entre deux passes d'armes du terrible duel un instant suspendu. L'automne revient ; les premières gelées blanches argentent la cime des arbres ; les feuilles jaunissent et tristement s'envolent. Les feux s'allument, les jours s’écourtent ; un troisième hiver annonce déjà ses rigueurs imminentes. A la lueur des lampes, penchés sur les journaux, nous suivons avec angoisse les désastres de l'Armée Roumaine, l'envahissement de la Dobroudja, la détresse de nos pauvres alliés et nos pensées s'assombrissent encore aux approches de la Toussaint, du triste Jour de nos chers morts dont aucune main pieuse ne fleurira les tombes éparses.

Mais, voilà qu'un soir de cette fin d'Octobre, nos coeurs soudain renaissent à l'espoir : la crête de Thiaumont, Douaumont et son Fort, le Bois Fumin, celui de la Caillette viennent d'être repris ; et les redoutables défenses que huit mois d'efforts avaient accumulées ont cédé en trois heures à la vaillance d'une Division d'Afrique. Soulagée de sa pressante étreinte, Verdun respire désormais ; joyeusement, les communiqués claironnent ce succès, réveillant la confiance un instant endormie. La 37e Division rompt ses faisceaux ; on l'appelle dès le 1er Novembre à garder le terrain qui vient d'être conquis. Serrés dans les autos-camions qui roulent sans arrêt nos hommes retrouvent Verdun, la Meuse toujours grise, pataugeant dans la boue des longues rues délabrées, Ils s'engouffrent, au soir, sous les voûtes sévères de l'immense Citadelle, foyer de la défense, dont les parois épaisses méprisent tous les chocs, où les bruits du dehors ne trouvent pas d'échos ; et le lendemain, rasant les pans de murs, frôlant les sinistres décombres des antiques maisons à jamais effondrées, les Turcos dépassent la Porte Chaussée, s'engagent dans le Faubourg Pavé détruit, et par les tortueux boyaux de Londres et de Belgrade, s'enfoncent vers le Nord, dans la nuit.

Voici les pentes de Thiaumont, si durement reconquises ; à leur pied les redoutes où s'abritent les blessés et d'où filtre, au passage, une lumière discrète. Les groupes s'essaiment, Iongeant d'énormes trous où dort une eau profonde, qui scintille comme une nappe d'argent aux rayons trompeurs de la Lune qui se lève.

Ils avancent toujours ; maintenant incertaine, la piste bientôt disparaît, trébuchant à son tour sous l'oeuvre de la mitraille. Terriblement le canon gronde ; d'énormes projectiles passent lentement en sifflant; d'autres s'écrasent brusquement autour de la colonne en marche, éclairant la nuit de haute, gerbes de feu. Les dos se courbent, des blessés gémissent, la marche se poursuit. En file indienne, ils cheminent maintenant dans le chaos, peinant dans une boue collante, contournant les étroites bordures des entonnoirs qui se touchent marchant vers les rouges lueurs des obus qui éclatent là-bas devant eux, au ras du sol, et qui situent la ligne tout récemment atteinte.

Chargés de grenades, de munitions, des vivres indispensables, fléchissant sous le faix des lourdes mitrailleuses qui chargent leurs épaules, silencieusement, les Tirailleurs cheminent encore parmi les éclatements des lourds obus ennemis, s'étalant vivement sous la menace des éclats, se redressant avec peine sur le terrain glissant. Parfois des cris de détresse, des appels déchirants traversent la nuit obscure, arrêtant un instant la colonne hésitante : une glissade fatale, dans l'ombre noire vient d'entraîner un marcheur inattentif... Comme l'imprudent promeneur sur le sable mouvant, graduellement il s'enfonce dans un gouffre boueux d'où ne peul le tirer aucune force humaine. En dépit des efforts des voisins terrifiés, le pauvre soldat disparaît à jamais, mourant lentement d'une mort affreuse ; puis le silence renaît, sinistre, et tristement l'on s'en va. Maintenant voici le Fort de Douaumont dont nous longeons les pentes ; plus loin quelques pierrailles éparses au milieu de la boue, vestiges du village, où les troupes relevées se tiennent accroupies, évitant l'éclairement des fusées qu'à 200 mètres de là lancent les Allemands inquiets. A voix basse les consignes sont passées, les renseignements fournis ; et dans les trous d'obus, les Tirailleurs s'égaillent pour veiller à leur tour à la défense du Secteur.

Brutalement se traduit la fureur allemande : un incessant bombardement, de constants tirs de barrage par obus lourds témoignent jour et nuit, rageusement, de la déception et de l’inquiétude des troupes opposées qui, plus loin, sur les pentes du ravin du Helly, renforcent leur première ligne pour faire face à de nouvelles surprises.

A son tour le Fort de Vaux retombe aux mains des Français ; du côté de l'Est, Verdun, désormais dégagé, ne redoute plus aucune attaque. Mais, de la Côte du Poivre, des Chambrettes et d’Ornes, l'Ennemi surveille toujours nos mouvements, nos efforts ; et les feux croisés de ses puissants canons battent les pistes qu'il traça, les abris où durant tant de semaines s'élaborèrent ses plans diaboliques, les zones où, maintenant, ses guetteurs signalent des convois et des Hommes.

Et, comme au mois de Juillet sur les pentes de Souville stoïquement, parmi les entonnoirs accumulés, les Tirailleurs gardent le Sol Sacré, supportent sans faiblir la mitraille qui les accable et les rigueurs de la saison. Accroupis cette fois dans une boue glacée, transis de froid, immobilisés sous la pluie qui tombe pénétrante, d'un ciel toujours gris, les pauvres enfants du bled souffrent sans murmurer ; durant douze longs jours, ils supportent sans se plaindre l'ingratitude des éléments et les sanglantes représailles d'un implacable ennemi ; au cours de douze nuits sans lune, rampant dans la boue grasse, bravant les lueurs traîtresses des fusées éclairantes, ils progressent encore au delà des ruines du village, portant plus haut leurs lignes, entourant ce qui fut l'église de Douaumont, maintenant convertie en blockhaus, d'où tirent, bien abrités, d'infatigables mitrailleurs. Qui exprimera jamais les souffrances infinies, les affreuses angoisses de ces soldats de Verdun livrés aux cruelles morsures du froid, grelottant, immobiles sous une pluie constante, plongés jusqu'à mi-corps dans la boue glacée, au fond des trous qui leur servent d'abris, sans qu'aucun aliment chaud ranime leur vigueur, les aide à surmonter les épreuves qu'ils subissent. Les pieds se gèlent, les mains s'engourdissent ; chaque heure nouvelle cause de nouveaux désastres ; et la gangrène, cet autre ennemi, plus redoutable encore, taille de sombres coupes parmi les Compagnies. Mais qui dira aussi le courageux effort, la sereine beauté de ces autres héros, Chevaliers errants de l'Humanité en détresse qui, glissant sur le sol ingrat, sous l'implacable mitraille, on ramené sur leurs épaules tant de malheureux moribonds ? Qui parlera jamais peut-être? parmi tant d'autres gloires du sacrifice obscur des humbles brancardiers, eux aussi tombés la face en avant, alors qu'ils secouraient leurs frères, mourants avec eux, comme eux, au Champ d'Honneur.

Un soir enfin, de nouveaux groupes arrivent : c'est la Relève et l'ordre de départ réveille les énergies chancelantes. Péniblement les éclopés se redressent ; les moins atteints prêtent aux autres l'appui d'une plus robuste épaule ; et, serpentant autour des entonnoirs, la pauvre colonne retrouve enfin la piste, atteint les pentes de Saint-Michel et gagne le Bois de Nixéville, dans la boue du Camp Davoust. Parmi les baraquements épars, fument les cuisines roulantes ; on se presse autour d'elles ; et jamais soupe exquise ne parut préférable à celle qui, aujourd'hui, réchauffe nos Tirailleurs affamés et transis. Le sommeil, maintenant, vient clore leurs paupières ; étendus sur la paille, à l'abri de la pluie, ils oublient une fois de plus, en des songes d'enfants, les visions d'horreur et les angoisses qu'ils ont vécues.

Les jours passent, tristes et sombres. Le 21 Novembre, enfin, sous une brume intense et glaciale, le train nous prend à Lemmes ; lentement nous roulons par la plaine meusienne ; et seul, bientôt, le halètement de la machine interrompt rythmiquement le silence de la nuit.

Le train s'arrête à Sermaize avant le lever du jour ; et, dans froid obscur qui précède l'aurore, nous débarquons. Des feux s’allument au milieu de la rue ; le café se prépare, et, groupés autour de la flamme, joyeusement nos hommes se réchauffent tandis que s'attellent les voitures et que les ordres sont donnés. L'aube apparaît enfin : les faisceaux sont rompus ; le roulement des tambours fait cadencer les pas. Nous traversons les ruines de ce qui fut Sermaize, longeant les basses maisonnettes toutes neuves, couvertes de tuiles rouges, nées parmi le désastre, semblables à ces jeunes pousses toutes vertes qui prennent la place des grands arbres que le Temps a brunis et que vient de tuer la Hache du Bûcheron. Sur tous les seuils, réveillés par la Marche du 2e Tirailleurs, les habitants se pressent pour nous voir passer, et nous nous éloignons vers le Sud, foulant la route bordée de tombes où dorment des héros libérateurs du sol.

Une courte étape nous amène à Cheminon-la-Ville, entouré de forêts maintenant dépouillées, témoins de durs combats en 1914; dans le calme de ce joli village nous réparons nos forces, recevons des renforts qui vont combler nos vides et nous aider, bientôt, à livrer la bataille qui doit compléter l’oeuvre des précédents efforts, au nord de Douaumont.

Il s'agit désormais d'arracher à l'Ennemi cette Côte du Poivre d'où ses canons menacent nos lignes avancées, les Cotes 347 et 353 d'où il observe tous nos mouvements; il faut, par la reconquête du Bois des Caurières et des réduits de Bezonvaux, le rejeter maintenant dans la plaine de Woëvre et élargir le cercle dans lequel Verdun étouffe encore.

Chacun se met à l'oeuvre. Aux abords du village un terrain est choisi dont l'aspect se compare à celui du théâtre de la future attaque. Des fanions déterminent les objectifs à atteindre ; des rigoles sont creusées simulant les boyau, les figurants sont armés comme au jour de l'assaut ; et chaque jour, comme aux veilles de spectacles, de véritables répétitions se jouent, engageant tous les acteurs. Aussi, lorsqu'au matin du 11 Décembres les auto-camions viennent chercher nos hommes, la pensée de Verdun n'a plus rien d'angoissant, tous les esprits s'éclairent d'une vision victorieuse, et chacun se sent prêt à vaincre ou à mourir.

Au soir, sous les larges voûtes de la Citadelle; nous rencontrons d'autres soldats d'Afrique ; plusieurs Divisions se trouvent là rassemblées qui vont avec la Nôtre concourir à l'attaque, et nous n'en doutons pas, partager notre gloire.

Le ciel reste inclément ; d'incessantes averses alourdisses encore la terre déjà molle. Cependant, derrière le Commandant Logerot, le 2e Bataillon, qui doit, au jour fixé, s'élancer le premier, nous précède sur les pistes boueuses, et gagne sous la pluie les emplacements prescrits : il reprend les sentiers tout récemment foulés, dépasse Adalbert et la Batterie F, Ionge la Fontaine Morchée, atteint la Tranchée de la Crête, au Nord Ouest des ruines de Douaumont.

L'ennemi est inquiet ; de nouvelles batteries l'accablent de leurs feux. Ses aviateurs ont surpris des mouvements insolites et prévu l'imminence d'une prochaine Bataille. Ses canons ouvrent un feu terrible, mutilant de leurs obus les Troupes qui s'installent, battant les pistes, ébranlant les abris, causant d'affreux ravages parmi les premières lignes où, crânement, attendent nos Tirailleurs. Au matin du 14 Décembre la violence du tir atteint son paroxysme : d'incessantes explosions font trembler notre ligne, hachant les liaisons téléphoniques, incendiant les dépôts d'artifices. Les Lieutenants Guirsch, Derocle et Guinet sont écrasés sous leurs précaires abris ; on emporte le Capitaine Jourdan privé de connaissance ; en un clin d'œil 120 blessés gisent parmi les cadavres, au milieu des débris des tranchées éboulées. Atteint de multiples éclats, le Commandant Logerot lui aussi est tombé ; malgré le sang qu'il perd, il veut rester encore. Ce vaillant, fils et frére de Soldats, plusieurs fois blessé déjà par la mitraille allemande, veut attendre la môrt à son poste d'Honneur, au milieu des Turcos qui le venerent, sachant quel coeur généreux bat sous l'écorce rude, quelle âme d'élite anime ce chef qui depuis près de vingt ans les commande et les aime. «Laissez-moi ...», répond-il au médecin qui l'assiste « Ma place est encore ici ...Vous direz à mon frère, si je tombe pour toujours, que j'ai fait mon devoir... » Et il s'adosse au revers de la tranchée branlante... Aux côtés du chef héroïque qui ne veut pas les quitter, stoïque comme lui, ses soldats subissent les meurtrières rafales.

Conformément aux ordres, le 1er Bataillon vient cependant au soir de ce même jour serrer ses compagnies sur la tranchée de départ. Sachant désormais assuré le commandement des avant-postes, le Commandant Logerot consent enfin à se laisser emporter. Du brancard où il est étendu, passant à Adalbert, il expose au Colonel l'état de sa pauvre troupe, les pertes qu'elle a subies, la bravoure qu'elle a témoignée ; mais déjà la fièvre le gagne ; et malgré tous les soins qui lui sont prodigués à l'ambulance de Vadelaincourt, le beau Soldat qu'il fut, donne sa vie à la France.

Les troupes sont en place ; le jour de la bataille se lève sous un ciel sombre. A droite du 4e Zouaves qui va foncer vers les Chambrettes, à gauche de la 37e Division qui, par la Vauche et l'Hermitage, doit atteindre comme lui les lisières du Bois le Chaume, le 2e Tirailleurs assujettit ses baïonnettes.

Des milliers d'obus passent en sifflant, préparant la Ruée ; à 10 heures, suivant la ligne qui, des bois d'Haudromont, ondule vers le village de Vaux, retentit l’ordre d’attaque :…En Avant !!. Et Zouaves, Tirailleurs, Fantassins et Chasseurs de trois Divisions magnifiques s'élancent d'un même coeur, à la Française ,courant sur le terrain bourbeux.

Notre 1er Bataillon dépasse le 2e que ses pertes récentes ont par trop appauvri : a sa tète, canne en main, pipe aux lèvres, le Commandant De Maniort a fièrement accepté de mener toute l'attaque.  Ses unités s’élancent accompagnées des groupes de la compagnie Hors Rang, de la 9e Compagnie, des Grenadiers, des Pionniers qui vont frayer le passage, réduire les résistances susceptibles de gêner la progression future.

Du Blockhaus de l'Église, les mitrailleuses allemandes commencent à tirer ; d'un bond nos flanqueurs les atteignent ; bien vite les grenades, éventrant leurs servants, les forcent au silence; un caporal Indigène qui n'a plus de grenades lance maintenant des pierres. Plus loin, profondément, se creuse, menaçant, le ravin du Helly : à sa crête surgissent des soldats ; dans les boyaux, des tireurs sont en place. Nombreuses les balles sifflent, tuant ici, blessant là, sans pourtant arrêter la fougue vengeresse des Turcos qui se précipitent.

Les tranchées de Pilsen, des Teutons, sont atteintes ; on se bat sur la crête, on se tue sur les pentes où, noblement, résiste un Régiment d'Élite, digne en tous points de celui qui l'attaque : le 6e Grenadiers. Pistolets au poing, en tête de leur troupe, des officiers couverts de sang luttent désespérément : ces Grenadiers d'une autre Garde savent, eux aussi, mourir sans se rendre.

Aux entrées des abris, des galeries immenses que recèlent les flancs de ce ravin fameux, des groupes se laissent tuer, refusant le passage ; des Officiers penchés servent des mitrailleuses, de l'affût desquelles il faut les arracher.

Armé d'un fusil, le Colonel Von Kaisenberg qui commande ce Régiment superbe fait face aux assaillants qui le somment de se rendre : il décharge son arme en guise de réponse. Crânement, il épuise ses chargeurs sur les Pionniers qui l'entourent, ensanglantant leurs rangs... Et ne pouvant le vaincre, ceux-ci tuent à regret leur dangereux adversaire. Au soir, au pied Ia fosse où ils couchèrent ce Soldat, ses ennemis du matin, ont rendu à sa dépouille les Honneurs qu'impose la Bravoure. Les grenades incendiaires, les bombes suffocantes ont enfin raison de la menace des abris ; le 3e Bataillon vient imposer sa force et 800 prisonniers, livrés à l'impuissance, sont poussés vers l'arrière.

Le Ravin est franchi ; ses défenses que l'ennemi jugeait inexpugnables ont cédé à notre ruée : à coups de baïonnettes, à coups de crosses et de pistolets, débordant les dernières resistances abandonnées aux nettoyeurs, les Compagnies du 1er Bataillon ont atteint la crête opposée, suivies et flanquées des débris du 2e qui, vaillamment, étalent encore les restes de leur ardeur. Voici le Bois Chaufour, les traces du Boyau de Paderborn naguère dessiné dans la plaine de Cheminon, et que, réellement cette fois, côtoient nos Tirailleurs. De nouvelles mitrailleuses doivent suspendre leur tir, des batteries sont dépassées, des abris sont vidés, et de nouveaux prisonniers nous laissent le terrain libre.

Les canons cependant opposent leur barrage : l’ivresse du succès entraîne encore nos braves. Ils gagnent la Cote 347; premier but assigné, assurent leur liaison et de droite et de gauche. Puis, tandis que le 2e bataillon organise les pentes, creusant des tranchées, utilisant les défenses abandonnées par l'ennemi, le Commandant De Maniort repart avec sa troupe. Du bois Le Chaume vers lequel il se presse et dont les fût brisés se dressent à l'horizon, partent des feux nourris : on progresse pourtant ; et, de ses baïonnettes, la 2e Compagnie vide la tranchée de La Chaume, devançant les débris des autres unités que d'implacables feux déciment et arrêtent.

L'objectif est atteint : la Cote 353 se garnit elle aussi, et la Fusée-Drapeau annonce la Victoire.

De grands vides se sont faits durant la progression : successivement sont tombés les quatre Capitaines du Bataillon de tête. Le Capitaine De Mareuil, le Lieutenant Dumont sont tués : partout balles et obus ont parsemé de morts le sol boueux et triste. Et cependant il faut exploiter le succès, détruire les canons qu'on ne peut ramener et qui se dissimulent au coeur du Bois le Chaume. Mais le Groupe spécial qui devait les atteindre s'est fondu sous les feux du Ravin du Helly ; tous ses chefs sont tombés : grièvement blessé, une fois encore, le Capitaine Plasse, tué le Lieutenant Labère, jeune héros dont naguère les balles marocaines avaient déjà troué la poitrine, tués aussi. hélas ! parmi leurs grenadiers, les Adjudants Nizier et Grivet, ses compagnons, ses émules. Les explosifs ont été dispersés au gré de la mitraille qui faucha ces vaillants. Le reste, 18 Hommes de la compagnie hors rang, ralliés par le Sous-Lieutenant Ferrer et un Sergent s'enfoncent dans le fouillis du bois : les canons abordés sont bourrés de grenades ; mais l'acier des tubes résiste à l'explosion. Les efforts se renouvellent ; l'Ennemi revient en forces, s'opposant désormais aux destructions projetées. Sous sa menace le Groupe revient sur ses pas, emportant du moins des appareils de pointage dont la perte gênera les artilleurs allemands.

Des Chambrettes où pendant ce temps il résiste encore, l'Ennemi contient l'élan du 4e Zouaves qu'il accable de feu meurtriers ; du Bois des Caurières, ses mitrailleuses suspendent à droite la progression de la 74e Brigade et prennent à revers ceux de nos éléments qui ont forcé ses lignes, la Compagnie Grellet du 2e Régiment de Zouaves qui vient de les rejoindre, atteignant à son tour la. Tranchée de la Chaume.

Lentement, péniblement, nos 1ere et 3e Compagnies s'échelonnent vers le Nord-Est, reliées au 4e Zouaves, s'étirant en une tension suprême vers la Cote 353. Sous l'énergique impulsion du Commandant De Maniort, partout on s'organise : les trous d'obus se fortifient ; plus haut, dans la tranchée, chacun devant soi prépare le terrain à la fureur des contre-attaques ; le jour tombe sans interrompre le combat.

Et voilà qu'au milieu des ténèbres s'élancent les Grenadier prussiens ; la fusillade crépite, les grenades incendiant la nuit de fugitives rougeurs; au cliquetis se mêle la rumeur de folles imprécations.

On tient bon dans la tranchée. L'Ennemi, déconcerté, se replie, vaincu une fois encore sur la ligne avancée.

Et tandis que s'exhalent les plaintes des blessés, la bataille se poursuit dans le Bois des Caurières, les efforts se renouvellent à l'assaut des Chambrettes.

Les munitions, hélas, commencent à manquer ; les grenades, épuisées au passage du Ravin n'ont pu être remplacées encore et voilà qu'aux premiers feux de l'aurore de puissants groupes ennemis reviennent à nouveau, s'élancent du Bois le Chaume sur nos hommes qui veillent, tandis que, des Caurières, tirent des mitrailleuses frappant de dos et de flanc Zouaves et Tirailleurs. Les baïonnettes accueillent les assaillants ; le sang coule, on se tue à bout portant ; les mains se crispent sur les gorges, les couteaux de tranchées s'enfoncent dans les poitrines. Des fusées rouges ont déclenché le barrage : au sein du Bois le Chaume éclatent nos obus, creusant de nouveaux entonnoirs ; mais, des Caurières, de nouveaux ennemis accourent encore, refoulant impérieusement la Compagnie Grellet, vidant sous un flot de grenades la tranchée conquise au prix de tant de sang, et, pied à pied, prenant notre place. Chèrement Ie terrain se dispute. Un vide maintenant s'est formé sur la droite, entre les Bois : refoulée vers l'Ouest et le Sud, notre extrême droite a dû céder ; mais l'on se bat toujours, brûlant les dernières cartouches, sans que la confiance ni le courage se trouvent altérés.

Les heures passent sous la pluie fine ; maintenant l'ennemi n'avance plus. Appuyé de nouvelles mitrailleuses, notre 3e bataillon est là, aveuglant les fissures qu'ont ouvertes nos pertes et l'espoir se dissipe que les Prussiens déçus croyaient avoir vu luire. Les munitions arrivent, les armes se rechargent, et l'on repart. Un Bataillon du 137e d'Infanterie se porte à notre gauche, tendant la main au 4e Zouaves, assouplissant notre ligne si tendue ; et lentement nos unités progressent à nouveau, reprenant le terrain que nous avions perdu.

L'ennemi désormais est vaincu ; il doit céder la Côte du Poivre ; le Bois des Caurières est contourné, Bezonveaux est à nous. Pressé de droite et de gauche, il lui faut élargir sa ligne de résistance sous le feu de nos canons qui le menacent de toutes parts, ravageant le plateau des Chambrettes, hachant les bois; devançant notre inlassable troupe qui charge victorieusement.

La bataille est ardente, la mêlée féroce : chaque mètre de terrain se parsème de fer, est arrosé de sang ; mais chaque heure nouvelle marque un progrès nouveau : et quand tombe le soir sur ce sol dévasté, la 74e Brigade prolonge notre ligne en la tranchée de la Chaume, les Zouaves ont dépassé le Plateau des Chambrettes ; et, des dernières crêtes où ils sont installés, les Chasseurs, sur la droite, dominent la Plaine de Woevre.

C'est fini. Épuisées, les Compagnies du Commandant De Maniort laissent au 3e Bataillon qui les relève la garde des nouveaux avant-postes, et passent en 2e ligne à la tranchée de Sanok.

Il pleut toujours… la boue se glace... les gelures apparaissent... les souffrances reprennent... Enfin, dans la nuit du 18 Décembre, cédant la place au 93e Régiment d'infanterie, le 2e Tirailleurs s'achemine vers l'arrière. Il traverse le ravin du Helly où s'est fait le grand silence... longeant les tombes toutes fraîches où, à jamais enfouis, dorment les Compagnons de Gloire. Les lèvres sont muettes, seuls parlent les regards. La marche se poursuit sur le sol inégal, parmi les pensées graves. Et voilà que l'aurore incendie de ses feux la crête qui domine les anciennes tranchées de départ, la piste qui maintenant se prolonge, toute neuve, au milieu de l'uniforme chaos.

Un groupe nous croise ; sur quelques manches se détache la blancheur d'un brassard ; des prisonniers transportent des brancards, s'effaçant à notre passage, contemplant, effarés Ceux qui les ont vaincus.

Hé, l'ami ?... Dans quelle rue sommes-nous ?... interroge un tirailleur, rompant le morne silence... Le cintre d'une voûte de cave arrondit son sommet au fond d'un récent entonnoir, seul vestige apparent de ce qui fut Douaumont : jamais enseveli .

Et parmi ce néant un triste sourire vient surprendre nos lèvres ; mais l'Allemand questionné n'en saisit pas le sens.

Nous passons... Voici Adalbert, les flancs de Thiaumont, le Ravin des Vignes où sans cesse éclataient les obus, les Quatre Cheminées maintenant rendues au calme; paisiblement, des groupes travaillent, armés de pelles, là où trois jours plus tôt, on passait en courant. A gauche, derrière la crête, monte un pâle soleil qui découvre Fleury, simple tache plus claire parmi le terrain sombre. Nous gravissons les pentes de Saint-Michel, où ne tirent plus les canons du Poivre. Verdun est à nos pieds, désormais délivrée.

Faubourg Pavé, dans la cour de la Caserne Miribel, se forment nos rangs amincis. Lentement, boitillant, les derniers éclopés sont enfin de retour ; les visages sont noircis, les culottes boueuses, les capotes en lambeaux. Soudain, les fronts se relèvent. Toutes brillantes, les baïonnettes hérissent leurs pointes aiguës, les fusils encrassés se placent sur les épaules. Les tambours battent, les clairons sonnent : fièrement se bombent les poitrines, les jarrets se tendent, les souffrances s'interrompent. Nous allons défiler devant les nobles Ruines et saluer Verdun, Temple de l’héroïsme. Sous les voûtes profondes de la Porte Chaussée, le pas se cadence, l'alignement se reprend. Des cuivres, éclate maintenant la « Marche des Tirailleurs » et les visages deviennent plus graves, les regards plus brillants encore. A travers les fissures des quartiers éventrés, parmi les tristes rues dégarnies de maisons se redisent les notes de la marche guerrière ; et les murailles trouées semblent vouloir revivre et vibrer à ces sons trop longtemps oubliés. Semblables à ces Ombres que du fond de l'Erèbe, le chant d'Orphée sut jadis attirer, voilà que de toutes parts : du glacis des remparts, des abris installés au-dessous des décombres, accourent des soldats territoriaux que l'age retient au loin des lignes. Et leurs yeux s'agrandissent, au spectacle qu'ils vivent, leurs visages s'empreignent d'une émotion sacrée, leurs mains tremblent tandis qu'ils soulèvent, leurs casques, découvrant leurs fronts blancs devant ces jeunes hommes superbes en leurs guenilles, que la boue et le sang ont encore embellis, et dont la Fourragère va payer la vaillance.

Deux heures plus tard, les camions s’ébranlent, reprenant le chemin si souvent parcouru; ils traversent Bar-le-Duc, dépassent Saint-Dizier ; au soir, près de Wassy, nos hommes en, descendent. Et, dans le calme de Magneux, sous les toits de bons hôtes, l'année s'achève, au feu des âtres.

ORDRE GÉNÉRAL n° 573, du 5 Janvier 1917, de la IIe Armée

EST CITÉ A L’ORDRE DE L’ARMÉE

Le 2e Tirailleurs de Marche

Le 15 Décembre 1916, sous le commandement du Lieutenant-Colonel De Saint-Maurice, s'est élancé à l'attaque avec un superbe élan, malgré les difficultés du terrain et la violence du bombardement. Après avoir surmonté dès le début les résistances opiniâtres de l'Ennemi, a atteint son objectif et s'est maintenu malgré de violentes contre-attaques.

A fait de nombreux prisonniers, capturé 9 canons et du matériel de guerre important.

Signé : GUILLAUMAT

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