LE 2e RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS

SOUVENIR DE GUERRE

Ancienne maison Bastide Jourdan

Jules Carbonnel

Imprimerie libraire éditeur 1922

ALGER

1915

 

Et chaque jour, les vides se sont faits : jusqu'au 5 juin 1915, 2800 Officiers et Soldats du 2e Tirailleurs ont arrosé de leur sang la terre de la plaine et l'humus des bois ; le froid, la maladie ont fait d'autres ravages ; mais de nouveaux soldats sont venus aux tombes leurs glorieux aînés pour défendre à l'Ennemi de les venir fouler.

Qui pourra dire jamais toute la beauté de ces premiers soldats de 1914, de ces humbles Turcos arrachés au soleil d’Afrique, qui, veillant sans répits des tranchées boueuses, sous la pluie glaciale, ont barré la route de Paris, et repoussé toutes les attaques. Les jours après les jours, ont vu fléchir leur nombre ; les balles, les obus, le froid les ont tués, sans qu’une plainte s’exhale, sans qu’un murmure s'élève. Ils sont morts en Soldats, comme leurs Chefs glorieux, et, comme autant de palmes, sur les humbles tombeaux de ces héros superbes, les renaissants feuillages du joli bois Saint-Mard penchent maintenant leur ombre caressante.

Durant huit mois donc, une progression patiente, payée de sanglants sacrifices, nous avait assuré la possession du bois Saint-Mard et du plateau couronné par la ferme de Quenneviéres. Sur la gauche, de durs efforts avaient été tentés pour élargir nos positions et prendre pied dans une redoutable forteresse connue sous le nom du « Champignon », organisée par les Allemands à la boucle formée par la route de Nampcel. Vainement, le 21 décembre, après un bombardement qu'à l'époque on jugeait suffisant, le 3e Bataillon était parti à la conquête de l'objectif convoité. Mais l'Ennemi, terré dans de solides abris, avait laissé passer l'orage ; et, sitôt arrêté le tir, de nos canons, avait surgi pour faucher de ses mitrailleuses les Tirailleurs qui s'élançaient. Les Officiers, en tête, étaient tous tombés : les Lieutenants Roux, Harpedanne de Belleville, Bou Daoud, frappés à mort, le Capitaine Béreaux, les Lieutenants Marcou et Jousseaume grièvement atteints. En quelques minutes, neuf sous-officiers, cinquante soldats étaient tués, 160 autres blessés, hors de combat. Quelques téméraires, parvenus dans les tranchées allemandes, y succombaient bientôt malgré leur héroïsme, accablés par les coups d'un ennemi trop nombreux.

A nouveau, le 25 décembre, l'attaque était reprise avec l’aide d'un Bataillon du 42e de Ligne ; mais, comme la première fois, en dépit de pertes nouvelles, le « Champignon » restait à l'Ennemi.

La fortune des armes devait-elle nous sourire davantage sur la droite ? . Face à nos lignes, à l'est de Quennevières, bombait un saillant d'où chaque jour les feux de l'Ennemi nous éprouvaient durement. Là, deux lignes de tranchées garnies de mitrailleuses, fortifiées d'ouvrages, interdisaient l’approche du Ravin de Touvent dont les pentes couronnées de boqueteaux offraient encore à la défense le plus redoutable appuis.

L'honneur d'y pénétrer était réservé au 2e Tirailleurs. Dés le 5 juin un intense bombardement préparait notre attaque ; Jusqu’au matin du 6, des canons de tous calibres portaient dans le Camp ennemi la destruction et l'épouvante ; et, à dix heures du matin, sous un soleil brûlant, les troupes d'attaque partaient à l'assaut.

A gauche, le 2e Zouaves, face à la Cote 161, cherchait à gagner Bascule; à droite, la 121e Brigade devait progresser en direction de Moulin-sous-Touvent, cependant qu'au centre les Tirailleurs fonçaient sur le saillant lui-même et vers la cote 155.

Les baïonnettes scintillent au soleil. D'un seul élan, aussi foudroyant que rapide, les Tirailleurs du 1er Bataillon atteignent la première ligne allemande; à travers les boyaux la course se précipite. Partout, en cheminant, des grenades sont lancées dans les abris béants ; à bout portant les pistolets se déchargent, les baïonnettes trouent les poitrines qui prétendent barrer le passage. Dans un petit élément de tranchée épargné par nos obus, un groupe d'Ennemis se défend encore, séparant nos 19e et 20e Compagnies. Le Tirailleur Tartag, de cette dernière unité, les a aperçus, s'empare d' un sac de grenades et , tout seul vient les attaquer ; Tout seul il réussit à vaincre leur résistance et à rétablir une liaison un instant interrompue.

L’avance se poursuit ; on piétine les cadavres, la deuxième ligne est atteinte, les abris nettoyés, et des centaines de vaincus, les mains Hautes, ramenés vers nos lignes, viennent attester notre victoire.

Le poignet droit brisé, superbe de courage en dépit de ses souffrances, le Lieutenant Martyn rallie quelques fractions dispersés du Bataillon ; à leur tète il gagne un fortin en bordure du ravin, et s'empare de trois canons dont les servants désemparés, se rendent.

Aux ailes, cependant, l’attaque s’est heurtée à des difficultés plus grandes : tout autour de la pointe victorieuse qu'ont marquée les Tirailleurs, un vide inquiétant existe, qui les expose gravement aux retours offensifs.

La 11e Compagnie néanmoins, aux ordres du Capitaine Forgemol de Bostquénard, dépassant le 1er Bataillon, a gagné le ravin de Touvent, et, malgré tout, y poursuit le combat.

Mais l'Ennemi autour d'elle prépare sa réaction ; de droite et de gauche ses masses surgissent d'abris inviolés et nos éléments de tête doivent rétrograder.

Dans les tranchées conquises, on travaille fébrilement : et, malgré les obus dont l'Ennemi furieux arrose sans répit le terrain qui lui échappe, les parapets ébréchés par nos tirs de la veille se relèvent. Les mitrailleuses prennent position ; on consolide les abris ébranlés et lorsque au soir une violente contre-attaque tente de nous chasser, de nouveaux morts, d'autres blessés complètent les pertes allemandes.

Les nôtres, il est vrai, ont été lourdes au cours de cette journée : avec les Lieutenants Cédon et Luciani, 150 Tirailleurs sont glorieusement tombés en partant à l'assaut ; 8 Officiers et 310 Hommes blessés ont pris le chemin de l'ambulance. Leur sang généreux a payé la triste rançon de la Victoire.

Aux jours suivants, péniblement, la liaison se rétablit avec les unités voisines : des boyaux se creusent, des réseaux s'installent, et malgré le bombardement, qui sans cesse fait rage, les positions gagnées restent définitives.

Étalés en profondeur, les bataillons se succèdent à la garde de la première ligne; de Nampcel, de Moulin-sous-Touvent, de toutes parts à l'Est, les batteries allemandes les accablent sans cesse, effondrant leurs abris, ébréchant les tranchées, comblant les boyaux. Inlassablement, les Tirailleurs réparent, au cours des nuits, les désordres du jour, creusent d'autres boyaux, installent de nouveaux postes, rétablissent des liaisons soudainement interrompues, et restent, le front haut, face à l'ennemi vaincu. Déjà même s'élaborent de nouveaux projets d'attaque : il faudrait rectifier l'ensemble de nos lignes, forcer les positions que la journée du 6 n'a pas permis d'atteindre, et rejeter l'Ennemi de ce ravin de Touvent, d'où il menace encore la sécurité de nos éléments avancés.

Mais le 14 juin dans l’après-midi, un effroyable bombardement accable nos lignes ; durant deux heures, dans un épouvantable et incessant fracas, 77, 105 et 210 bouleversent nos tranchées, détruisent les boyaux, effondrent les abris ; des sections  entières disparaissent, décimées, ensevelies, anéanties. La 20e Compagnie, en réserve dans la tranchée de deuxième ligne vient combler les vides, et subit à son tour la fureur de l’artillerie allemande, tout comme le 2e Bataillon qui remplace l’ensemble.

La première ligne n'existe plus : de nombreux cadavres la jalonnent ; pas un homme n'a reculé. Une cinquantaine de Tirailleurs, seuls survivants de ces instants tragiques, sans liaison avec l'arrière, restent encore debout, surveillant la ligne allemande qui s'étale à 80 mètres et où semble régner une agitation insolite. Vers six heures du soir, en effet, cette ligne, tout à coup, se hérisse de baïonnettes. l'Ennemi s'élance pour reprendre le terrain perdu huit jours auparavant ; mais les braves qui les attendent ajustent leur tir : une fusillade bien nourrie décime les assaillants; un sergent braque sur eux la mitrailleuse qui reste, et les cadavres s'amoncellent sur le plateau dénudé. De nouvelles masses grises remplacent les précédentes. En dépit des mitrailleuses qui les éprouvent maintenant, les Turcos tiennent toujours: terrés dans les vestiges de ce qui fut leur tranchée, ils tirent sans relâche et tuent leurs agresseurs. Les blessés luttent jusqu'à la mort. La tête en sang, hagard, terrible, le Tirailleur Khabech, sévèrement blessé, dont le fusil vient d'être brisé, lance quand même grenades sur grenades et refoule à lui seul plusieurs groupe d'assaillants. Debout, à découvert, le Capitaine Barjonet désigne à ses hommes des éléments ennemis qui se sont infiltrés et la bataille continue, sanglante, sans que les Allemands puissent atteindre leur but. Notre artillerie désormais arrête leur progression ; les survivants regagnent la tranchée d'où ils étaient sortis sans avoir pu triompher de l'héroïsme d'une poignée de braves.

Le combat a cessé : le Tirailleur Khabech peut enfin mourir...

Aucune balle nouvelle ne l'a frappé pourtant : cependant il s'affaisse soudain, privé de vie, comme si la mort eût voulu attendre, pour clore les paupières de ce petit héros, qu'il ait achevé sa tâche, et su qu'il avait vaincu !.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres le terrain chaotique, les morts sublimes, les rares et glorieux survivants de la terrible journée : II n'est plus possible de réparer les désordres, d’accueillir, d'abriter de nouveaux renforts en ce terrain bouleversé ; aussi l'ordre est-il donné de reporter la défense à la deuxième ligne, moins durement éprouvée, à cent mètres en arrière. C'est là qu'arrivent, sanglants, exténués, les quelques braves qui restent : le capitaine Lemosy, avec son unité réduite à cinq hommes, une trentaine de Turcos des 19e et 20e Compagnies.

Hélas ! 14 Officiers et 800 hommes étaient tombés pour cette page de gloire. Parmi ces braves, le Capitaine Forgemol de Bostquenard, le héros du 6 juin, avait donné sa vie ; l'aspirant Defert, dont le frère était tombé huit jours plus tôt au même point, les Lieutenants Dubreuil, Ben Mortit, Mercier, Limagne, Hamadi étaient mêlés dans la mort à leurs glorieux soldats. Mais avant de quitter le secteur que, depuis neuf mois, ils illustraient de leur vaillance, les Tirailleurs venaient une fois encore d'y barrer la route de Paris, et d'inscrire en lettres de sang le nom de Quennevières sur leur Drapeau.

Le 8 juillet, relevée par d'autres troupes, la 37e Division est ramenée à l'arrière. Parmi les bois, les ruisseau, les prairies de la jolie région de Pierrefonds, les Tirailleurs goûtent enfin un repos de quelques semaines ; ils oublient leurs deuils, leurs misères ; ils reprennent leur gaîté, leur bon sommeil, loin du canon, content leurs exploits aux renforts qui leur arrivent; et les journées s'écoulent, presque heureuses, sans souci des futurs efforts.

 

CHAPITRE IV

LA BATAILLE DE CHAMPAGNE

25 Septembre 1915

Un mois s'est écoulé. Des renforts sont venus qui ont comblé les vides ; des Officiers nouveaux ont remplacé les morts. Le 2e Bataillon du 6e Tirailleurs récemment arrivé du Maroc oriental a relevé le 4e Bataillon qui nous quitte ; et, reconstitué, prêt à de nouveaux combats, le Régiment, non sans quelques tristesse, quitte le 9 août les sites charmants dont le calme a guéri sa fièvre, les cantonnements hospitaliers, les bons gîtes qu'il a goûté les douceurs du repos. Embarqués en chemin de fer à Villers-Cotterêts, les Tirailleurs arrivent à Cuperly ; de là, suivant les platanes de la route de Suippes, ils gagnent le camp de Piémont où ils s'installent au bivouac.

Aux coteaux verdoyants, aux splendides forêts, aux vallons délicieux que dominait le château de Pierrefonds a succédé la plaine inculte, indéfiniment plate et maussade, tachée par place de quelques bois de pins, grisâtres et tristes. De ci, de là, des villages détruits, abandonnés, des fermes culbutées lors du duel de la Marne, il y a un an déjà !. Plus loin, comme partout de la Mer aux Vosges, la ligne allemande, sinueuse, qui barre l’horizon.

L’automne va venir ; bientôt vont jaunir et tomber les premières feuilles. Il faut avant l'hiver dégager notre sol, forcer les lignes adverses, et obliger l'ennemi à une retraite nouvelle, définitive cette fois.

La plaine de Champagne, entre les Monts et le Massif d'Argonne ingrate favorise la défense, va  devenir le champs de la suprême bataille. Il semble qu’en ce point, centre du dispositif allemand, la trouée puisse se faire, et que le terrain permette la progression rêvée.

Mais la tâche sera dure. Partout l'ennemi a creusé de profondes tranchées, puissamment garanti leurs abords de larges réseaux barbelés, et hérissé le sol de redoutables organisations défensives. Ses batteries, de tous calibres, dont le nombre grossit chaque jour, sont prêtes à semer la mort ; partout des abris bétonnés regorgent de munitions, dissimulent des mitrailleuses ; et, confortablement installé en de solides casemates, présomptueusement il se juge invincible, attendant l'attaque qui se prépare et dont les échos déjà lui apportent l'annonce imminente.

Les avions ont précisé les formes de l'organisation adverse, la profondeur de ses défenses, les positions de son artillerie. Terrible sera la lutte, l'effort presque surhumain. Mais il faut vaincre malgré tout, et triompher d'obstacles savamment accumulés.

Fiévreusement on travaille. Chaque nuit les soldats deviennent des terrassiers : armés de pelles et de pioches ils entaillent le sol crayeux, creusent de nouveaux boyaux, ouvrent des sapes, installent des tranchées d'où, au grand jour, surgiront leurs baïonnettes plus près des lignes ennemies. Partout, sont préparés des emplacements de batteries d'où les canons les plus puissants commenceront la tache : ils ouvriront de larges brèches dans les réseaux de fils de fer, écraseront les tranchées de leurs lourds projectiles, détruiront les ouvrages dont l'emplacement est repéré. Soulevant sans cesse la poussière blanche des routes, des convois ininterrompus de camions automobiles apportent aux divers parcs échelonnés en arrière les matériaux nécessaires à l'organisation d'abris, de plate-forme, à la confection de ponts à jeter sur les tranchées lors du premier succès pour permettre le passage des Cavaliers et des canons qui poursuivront l'attaque et exploiteront la Victoire.

La Victoire ?? Les Turcos n'en doutent plus.

Dormant le jour, peinant sans relâche durant les nuits, ils promènent leur impatience de bivouac en bivouac, quittant celui de Piemont pour gagner les bords de la Suippe, campant quelques jours non loin de Mourmelon, revenant enfin dans les villages détruits de Jonchery et Saint-Hilaire où, abrités dans les caves, ils attendent que l'heure sonne de foncer sur l'Ennemi.

Dégât le canon tonne. De toutes parts nos batteries ont ouvert feu et sèment dans les lignes allemandes la destruction et la mort Les bois de pins où l'Ennemi se retranche, les voies de communications qu'il a organisées, les réseaux qui le protègent en nous barrant la route sont fouillés par nos obus. Des nuages de fumée, des paquets de poussière embrument l'horizon, obscurcissent l'atmosphère ; des débris de charpentes, de ferrailles tordues, des arbres déracinés, brisés par notre acier, sont projetés au loin ; et durant quatre jours, progressivement le fracas s'accentue ; d'heure en heure la terre tremble davantage ; et les canons brûlants se rechargent toujours.

Au matin du 25 septembre, les troupes d'attaque ont gagné leurs parallèles de départ. Il tombe une pluie fine qui rend le sol glissant et l'effort plus pénible. Échelonnés en profondeur, les bataillons accolés sont prêts à bondir en vagues successives, atteindre et dépasser les objectifs qu'ils aperçoivent maintenant parmi la fumée et le désordre des éclatements.

A droite du XXXIIe Corps s'étale la 37e Division en face de Saint-Souplet et des crêtes qui surplombent la vallée de la Py. En bordure de la route qui monte de Saint-Hilaire, le 4e Bataillon du 2e Tirailleurs doit, le premier, s'élancer vers le Nord, pour gagner l'Épine-Lambert et le Bois en Y ; à sa droite, le Bataillon du 2e Zouaves doit s'emparer du Bois Volant. Plus loin, le 3e Zouaves, face au Nord, va attaquer le Bois Raquette, aidé dans sa tache par les 9e et 10e Compagnies du 2e Tirailleurs, qui attaquant de flanc, en direction de l’Est, doivent se rendre maîtresse du Bois n°1 et des tranchées qui le protègent.

L’heure approche.

Le grondement des canons se précipite. Quelques instants encore, et l'assaut sera donné.

Groupés autour de leurs chefs, comme eux sans peur, les Tirailleurs ont reçu les instructions suprêmes ; il faut vaincre, il faut percer et les baïonnettes surgissent des fourreaux.

Une dernière pensée s'envole, fugitive, vers le pays lointain, le "bled" ensoleillé, vers les coteaux arides où se passa l'enfance, vers la maison toute blanche où, soucieuses et tendres, la mère et les soeurs attendent le retour.

En avant ! La rêverie a pris fin. En avant ! Toutes les bouches maintenant répètent l'ordre solennel, tous les regards brillent d'une ardeur farouche ; et le cliquetis des armes, le tumulte de cette masse qui s'ébranle dominent dans la tranchée le vacarme des canons qui tonnent.

Les Tirailleurs du 4e Bataillon se sont élancés. Sabre haut, à leur tête, le Commandant Bernard a franchi le parapet ; et, sans souci des mitrailleuses qui crépitent, entrecroisant leurs feux, malgré le gros tir de barrage qu'a déclenché l'ennemi, il part, la tête haute, en avant de ses hommes. Quelques minutes s'écoulent, et de terribles pertes déciment déjà l'héroïque phalange. Le premier, le Commandant est tombé, frappé d'une balle ; mais, rassemblant toute son énergie, il se relève, repart, étouffant sa douleur, précédant ses soldats si dignes de leur Chef. Utilisant l'abri précaire que leur offre un instant le remblai de la route qui mène à Saint-Souplet, ils atteignent le réseau de fils de fer que nos obus n'ont pu détruire!. Un feu d'enfer les y accueille ; et la masse déjà si réduite, désormais arrêtée dans sa progression vers le Nord, presque immobilisée sur un obstacle infranchissable, s'abat, fauchée par la mitraille qui tombe sans arrêt. A nouveau frappé, le Commandant Bernard tombe encore, hélas sans se relever, cette fois.

Cependant, quinze Tirailleurs et un Sous-Lieutenant, vestiges de la première vague, seuls échappés au massacre parmi ce champ de blessés et de morts, se jettent sur la droite, et trouvent enfin une brèche dans le réseau ailleurs inviolé. Rapidement ils s'y glissent, atteignent la Queue de l'Y, en rejettent, les défenseurs, et progressent dans ce petit boqueteau.

Dans le même temps, les 9e et 10e Compagnies flanquaient sur la droite l'attaque du 3e Zouaves. Malade depuis 4 jours, le vaillant Capitaine Letord n'avait cependant voulu laisser à personne l'honneur de précéder la troupe qu'il commandait. A l'heure prescrite, hissé par ses hommes au-dessus du parapet, il partait à leur tête. Son amour de la France, sa sublime énergie triomphaient de sa fièvre et de son épuisement ; mais bientôt il tombait, en Soldat, frappé d'une balle au front, exaltant chez tous par son trépas magnifique le sens du Devoir Militaire qu'il portait si haut placé.'

Ici comme partout les mitrailleuses ouvrent de sanglantes brèches : bien vite, le sol est jonché de cadavres, il n’y a plus d’Officiers. Dix hommes survivent, pourtant, guidés par un sergent indigène, qui progressent malgré tout, atteignent la lisière du Bois n° 1, abordent une mitrailleuse dont ils tuent tous les servants. L'Ennemi veut les chasser : mais cette poignée de braves, utilisant un trou d'obus, décime de ses feus les Saxons qui s'avancent et qui, sentant plus loin vers le Bois Raquette l'attaque qui fait rage, cèdent enfin le terrain aux glorieux occupants.

Dix heures 15. Un quart d'heure a suffi pour créer tant de vides et faucher tant de héros. Le barrage allemand éclate sans arrêt, écrasant nos premières lignes, hersant les abords des réseaux, et menaçant de son épouvantable fracas les vagues héroïques qui s'élancent à nouveau : ce sont les 13e et 14e Compagnies qui marchent vers l'Épine-Lambert, les 11e et 12e qui s'en vont vers l'Est en direction du Bois volant, toute opposant à l’ennemi, sous de nouvelles poitrines, la même volonté de vaincre qui animait déjà ceux qui viennent de tomber.

Hélas, de nouvelles et terribles pertes éprouvent a nouveau leurs rangs. Cent hommes, a peine, et deux officiers survivent du 4e Bataillon, qui s'enfoncent pourtant dans le Bois en Y, combattant corps a corps les Saxons qui reculent.

A droite après de rudes épreuves et de superbes efforts, quelques groupes sanglants atteignent le Bois Volant, unissant leur action à celle des Zouaves du 2e Régiment qui, eux aussi, buttent vaillamment et tombent en héros. Arrêtés un instant par la fureur de la canonnade, terrés dans les trous d'obus, les 1er et 2e Bataillons sont partis à leur tour : le Bataillon Richier côtoyant la route de Saint-Souplet, le Bataillon Jacques à sa droite courant vers le Nord-Est, atteignent bientôt les lignes allemandes, rejoignant les débris des précédentes unités. Et tous ces éléments désormais rassemblés s’enfoncent à travers bois vers l'Épine-de-Védegrange et les boqueteaux qui l'avoisinent, laissant au seul 2e Zouaves l'honneur de conquérir le Bois Volant et de neutraliser ses redoutables défenses.

Les canons allemands tirent toujours, continuant leur œuvre de mort : le Commandant Richier, blessé est mis hors de combat, mortellement atteint, le Capitaine De Beaune est tombé le premier devant sa compagnie de Mitrailleuses terriblement éprouvée, dont les survivants atteignent néanmoins les lisières du Bois en Y, pour répondre plus sûrement aux feux de l'Ennemi. Et malgré les difficultés sans nombre qui sans cesse surgissent sous leurs pas, bravant la Mort qui frappe constamment parmi eux, les Tirailleurs progressent parmi les lignes allemandes.

Déjà la première tranchée est dépassée ; les grenades éclatent, les abris, les boyaux se jonchent de cadavres, les baïonnette transfixent les derniers défenseurs.

A droite aussi, la résistance commence à faiblir : les mitrailleuses qui nous prenaient de flanc se taisent peu à peu ; de toutes parts, jetant bas les armes, leurs équipements, des centaines de prisonniers, mains hautes, invoquent la pitié des Tirailleurs ivres de sang , et se pressent vers nos lignes qui s'estompent au loin, déjà en arrière.

A trois heures, le Bois en Y est complètement dégagé : ses lisières Nord sont atteintes, la deuxième ligne largement dépassée : l'ardeur des Turcos semble grandir encore en dépit de leurs pertes. Devant eux se dresse un ouvrage dans la plaine ingrate et nue qui les sépare des boqueteaux suivants ; de nouvelles mitrailleuses se mettent à tirer, des canons tonnent dont on voit les servants. L'objectif est atteint au pas de charge ; deux canons, des mitrailleuses, des prisonniers nouveaux tombent aux mains des glorieux assaillants dont ce nouveau succès décuple encore l'énergie et l'âpre volonté de vaincre.

La progression se poursuit ; la bataille reprend dans les bois 10 et 12 qui deviennent à leur tour le théâtre de sanglants corps à corps. Là aussi le sang coule ; là aussi le terrain est chaudement disputé : mais sous l'ardente pression des tirailleurs héroïques, l'Ennemi recule encore, laissant le terrain libre.

Le jour s'achève. Emportés par leur élan, les restes des 1e et 2e Bataillons marchent encore baïonnettes en avant ; à gauche de la route, la Parallèle de l'Épine de Védegrange est dépassée ; le bois 14 abordé et conquis sans que l'Ennemi terrifié, nettement vaincu en ce point, oppose à notre avance une résistance bien effective.

La nuit est venue. Animés du souffle de la Gloire, les Turcos s'arrêtent enfin pour rétablir indispensable liaisons. Or, tandis qu'ils marchaient, refoulant devant eux l'ennemi en déroute, la Victoire ne venait que lentement couronner les efforts des unités voisines ; à droite comme à gauche les Saxons résistaient toujours, et la pointe hardie entaillée dans leurs lignes, terriblement exposée aux contre-attaques de flanc, rendait désormais trop périlleuses les positions conquises, hélas, au prix de tant de sang. Quelques groupes privés de Chefs, momentanément égarés dans le feu de l'action mais combattant ailleurs, devaient bien, à nouveau rassemblés par la suite, grossir le chiffre des braves épargnés par la Mort : pour l'instant, deux cents hommes à peine restent encore debout à l'extrême limite de leur brillante progression : leur vaillance ne pourrait suffire à en garder l'avantage ni à parer aux surprises de puissants retours offensifs. Aussi l'ordre est donné de revenir en arrière, à l'Épine de Védegrange, afin de se relier aux éléments du 2e Zouaves, maîtres du Bois Volant, et de former avec eux une ligne certes moins avancée, mais plus compacte, moins exposée d'où, demain, une nouvelle attaque permettra de repartir à la conquête simultanée de nouveaux objectif. Le mouvement s'exécute à regret, en répit de son urgence ; petit à petit, les groupes épars rejoignent de droite et de gauche au cours de la nuit, mais bien des braves, hélas, manquent à l'appel des diverses sections : le Commandant Jacques est tombé à la tète du 2e Bataillon ; des sergents désormais commandent ces vestiges de Compagnies ; seule la confiance n'a pas subi d'atteintes et malgré la perte de 38 Officiers, 1900 Hommes, les restes du 2e Tirailleurs gardent une foi entière en l'avenir du combat, prêts à mourir a leur tour pour l’honneur du glorieux Drapeau qu'ils viennent encore d'illustrer davantage.

Le jour commence à poindre sous un ciel toujours gris et maussade ; de nouveaux ordres viennent d'arriver : à midi on partira. Il s'agit d'attaquer la parallèle de l'Épine de Védegrange, d'occuper ensuite les bois qu’elle protége et la trouée sera faite. Rapidement, on fusionne des éléments épars : de nouveaux chefs prennent la tète des Compagnies ainsi reformées et  toujours résolus, les Tirailleurs attendent que sonne l’heure de la ruée.

Il est midi. Les premières vagues s'élancent, mais l'Ennemi s’est repris : il a regagné ses emplacements. De nouveaux canons, de nouvelles mitrailleuses les accueillent, et le sang recommence à couler.

Le Bois 10 cependant est rapidement occupé ainsi que la tranchée qui le prolonge à l'Est : un poste de télégraphie y tombe entre nos mains. Nos réserves accourent et l'offensive se poursuit sous les rafales meurtrières de l'artillerie allemande. Le Bois Il à son tour est atteint, nettoyé, dépassé ; et, suivis de près par le reste du Régiment, nos éléments de tête gagnent le Bois 14 atteint déjà la veille par quelques maigres sections.

Mais un large réseau, qu'ont à peine effleuré nos obus, protège une fois encore les défenses ennemies, couvrant la parallèle de Védegrange toute proche, dont il faut pourtant s'emparer. Cisailles en mains, les pionniers s'élancent pour forcer le passage et permettre l'assaut ; mais, de face et de flanc les mitrailleuses tirent, créant de nouveaux vides dans cette troupe décimée, désormais impuissante. Des obus de tous calibres éclatent sans répit complétant l’œuvre de mort, et barrant impérieusement la route aux restes épuisés du 2e Tirailleurs.

S'ils ne peuvent progresser, ils demeurent pourtant, organisant durant 3 jours encore le terrain qu'ils ont conquis, subissant sans arrêt les terribles représailles de l'artillerie allemande, et sachant mourir comme ils avait su vaincre.

Deux mille sept cent vingt-trois de leurs Officiers et Soldats ont rougi de leur sang la terre blanche de Champagne !.

Les survivants sont enfin relevés ; une Division nouvelle va poursuivre l'attaque, et tenter d'égaler sa glorieuse devancière.

Suivant les pistes arides qui traversent le Camp de Chalons, les restes du 2e Tirailleurs arrivent à Vraux. harassés et poudreux ; et malgré l'épuisement de cinq jours de bataille, ils défilent fièrement devant leur Drapeau déployé qu'ils saluent orgueilleusement, car, dans ses plis, leur sang généreux vient d'écrire une page de gloire nouvelle, coûteuse mais immortelle.

 

ORDRE GÉNÉRAL, Numéro 477 du 28 Janvier 1916 de la IVe Armée.

EST CITÉ A L'ORDRE DE L'ARMÉE

« Le 2e Régiment de Tirailleurs de marche : Le 25 Septembre 1915, aux ordres du Colonel Bourgue, après avoir, en face d'objectifs particulièrement difficiles, fourni six Compagnies à l'assaut des premières vagues, a gagné d'un élan, sous les tirs de barrage et les feux de mitrailleuses, une position très avancée par rapport aux unités voisines. A fourni trois attaques dans la journée du 26, marquant deux fois un progrès nouveau, parvenant au contact de la position ennemie et prenant 2 canons. Est resté en ligne jusqu'au 1er Octobre, sous un feu très dur d'artillerie lourde, organisant énergiquement et solidement le terrain conquis. »

Le Général Commandant la IVe Armée, DE LANGLE DE CARY.

CHAPITRE V

VERDUN

LE BOIS DES FOSSES  LOUVEMONT  LA COTE DU POIVRE

L'ennemi, cependant, ne semble pas vouloir accepter sa défaite : rageusement ses obus labourent le terrain que nous avons repris ; et pour lui faire face au cas de contre-attaques, les restes de la 37e Division sont rappelés en réserve au Mont Frenet, non loin de Cuperly. Durant trois jours, l'arme au pied, tendant l'oreille au bruit du canon proche, on attend : mais les vaincus, enfin résignés, suspendent leur menace, et l'indispensable repos vient apporter sa trêve.

Embarqués en chemin de fer à Saint-Hilaire-au-Temple , nous débarquons dans les Flandres, et gagnons la région de Bergues. L'automne est venu ; les arbres se dépouillent ; et, groupés dans les villages, dans les fermes éparses perdues dans le brouillard, les Tirailleurs se reposent. Dans les petites maisons faites de briques, proprettes et cossues, cordialement de bonnes gens les accueillent ; durant les pluvieuses journées de Novembre, assis au coin de bons feux, ils devisent gaiement oublieux de leurs deuils, contant aux jeunes soldat qui viennent d'arriver les batailles terribles, les charges sanglantes, l'ivresse de la Victoire et les nouveau venus d'un nouveau bataillon qui remplace au Régiment les restes du 5e rappelé au Maroc, écoutent, une flamme aux yeux, impatient de les égaler, les récits héroïques de leurs glorieux devanciers.

Deux mois s'écoulent ainsi ; l'année s'achève ; et, reformés, pourvus de nouveaux cadres, une fois encore les Tirailleurs sont prêts.

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