LE 2e RÉGIMENT DE MARCHE DE TIRAILLEURS

SOUVENIR DE GUERRE

Ancienne maison Bastide Jourdan

Jules Carbonnel

Imprimerie libraire éditeur 1922

ALGER

1914

 

CHAPITRE I

LE DÉPART – LES PREMIERS CONTACT – LA RETRAITE DE BELGIQUE

Le 5 août, à la nuit tombante, sept transports quittaient majestueusement la rade d’Oran, voguant vers la patrie menacée, vers la France.

A l’arrière du « Duc D’Aumale », la marche du 2e Tirailleurs était sonnée ; et ses notes semblait lancer solennellement le serment que les turcos seraient digne de leurs ancêtres, des magnifiques héros de Wissembourg.

Ils ont tenu parole.

Deux bataillons du 2e Tirailleurs, son drapeau et son État Major sont à bord ; les autres unités, essaimées au Maroc gagneront la France que plus tard : mais les 2e et 3e Bataillons auxquels va s’adjoindre le 2e Bataillon du 5e Tirailleurs constituent dès lors le 2e Régiment de Marche auquel était réservé l’honneur du premier contact.

(Note : une erreur semble s’être glissée dans cet historique sur la composition du régiment : il s’agirait du 5e bataillon du 2e Tirailleurs et non du 3e qui ne rejoindra qu’en mai 1917)

Lentement, les bateaux glissent sur les flots bleus. Une escadre imposante les protége, car le Goeben et le Breslau qui viennent d'ensanglanter Bône et Philippeville ont échappé à nos croiseurs. Leur proie vraiment serait trop belle : aussi fait-on bonne garde : Cuirassés, Croiseurs, Contre-torpilleurs nous escortent nombreux, scrutant l'horizon, frayant la route ; leurs fumées montent droit dans un ciel sans nuages.

Au matin du 7 août apparaissent les côtes de France. Voici le port de Cette vers lequel on se presse. Déjà quelques pécheurs, ramant à bord de frêles esquifs, viennent saluer nos troupes, précédant de leurs vivats les acclamations chaleureuses qui vont accueillir à terre les beaux soldats d'Afrique insouciants et superbes sous la rouge chéchia et le bleu boléro.

Si, au départ, un peu de cette tristesse inséparable des adieux s'était furtivement mêlée, malgré tout au général enthousiasme, ici du moins la joie se manifeste pure, sans aucune contrainte : l'accueil est chaud, vibrant ; les portes sont largement ouvertes, comme les coeurs. À cette masse d'Hommes qui encombrent de leur foule les rues devenues trop étroites, à ces guerriers dont la bravoure est presque légendaire, et qui débarquent, pleins de confiance, pour aider à reprendre à notre ennemi séculaire les chères Provinces jadis arrachées !.

Mais déjà il faut partir ; à l'aube du lendemain les Tirailleurs s'embarquent pour Arles. Musique en tète, Drapeau déployé, ils traversent les petites rues de l'antique cité où se presse une foule ardente, passionnée, qui les acclame et leur fait fête. Sous les gracieuses coiffes blanches tous les visages sont souriants, tous les coeurs sont joyeux. Devant l'Hôtel de Ville s'affichent les plus réconfortantes nouvelles : Mulhouse est à nous ! ! . . . les Alsaciens délivrés arrachent les poteaux frontière ! . . . Joffre leur adresse de vibrantes proclamations ! .

Sous le soleil de Provence la joie s'exalte encore ; les imaginations bouillonnantes sentent toute proche la Victoire finale et, dans cette atmosphère surchauffée, les Turcos, vaguement inquiets, commencent à craindre un peu d'être arrivés trop tard.

Fébrilement on s'équipe ; les unités se complètent, les équipages sont rassemblés, les chevaux réquisitionnés ; et le 12 août au matin le train s'ébranle à nouveau, emmenant en un point de concentration encore ignoré le 2e Régiment de tirailleurs de Marche, prêt au combat.

Durant deux jours, durant deux nuits, les Turcos traversent la France, fêtés à chaque gare ; partout, des paniers de fruits, des fleurs, des boites de gâteaux sont épuisés à chaque wagon ; des mains pieuses épinglent médailles, scapulaires, aux chéchias, aux boléros, distribuent même des chapelets à ces braves Musulmans qui remercient d'un large sourire étalant leurs dents blanches, et se parent, sans aucune fausse honte, comme naguère d'une branche de jasmin.

Enfin, le 14 août au matin on débarque à Auvillers-les-Forges. Les sacs sont remis au dos et l'on marche en direction du Nord. Voici la petite ville de Rocroi entourée de remparts, ceinte de fossés, que l'on traverse en bon ordre ; les État-Majors de la Division et de la Brigade s'y installent : le Régiment poursuit sa route et s'arrête à Gué d'Houssus, en bordure de la frontière Belge, où durant deux jours il stationne. Quelques voitures, quelques chevaux encore nécessaires y sont réquisitionnés. Le 15 au soir, par une pluie torrentielle et une nuit fort obscure, on se remet brusquement en marche : les Tirailleurs arrivent à Frasne, à Petigny où la nuit s'achève ; de grands feux, de bons lits de paille, du café bien chaud qu'ont préparé de braves gens réconfortent bien vite les hommes assez fatigués, et le lendemain on repart à nouveau pour stationner à Villers-en-Fagne, puis, aux jours suivants, à Mariembôurg, à Sanzeille, à Yves-Gomezée. La 37e Division dont la concentration est achevée est passée aux ordres du général commandant le Xe Corps. L’ennemi approche ; il a complété l'investissement de Liège, a gagné a rive gauche de la Meuse; ses masses se pressent vers la Sambre qu'elles vont tenter de franchir. A l'Ouest de Namur le Xe Corps doit s'y opposer ; À sa gauche, le III Corps surveille les passages du fleuve en amont de Charleroi.

L'heure enfin a sonné du premier combat. Le vingt et un août à onze heures du soir, la 73e Brigade se met en marche vers 1a Sambre. L'impatience accélère les pas ; la roue, toute droite comme les hauts peupliers qui la bordent, traverse plusieurs villages, des plaines, des bois. Et dans la brume du matin nous croisons une troupe relevée de la bataille : ce sont des éléments épars du XIe Corps ; quelques casques à pointe, quelques fusils sont orgueilleusement brandis, jalousement contemplés et nous glanons au passage des bribes de récits héroïques, sinon vrais . . . De renseignements, pas ; le temps presse d'ailleurs, et les glorieux trophées entrevus n'ont-ils pas affirmé de façon certaine que l'ennemi n'est pas loin désormais ? .

Tout à coup on tend l'oreille : de sourds grondements se font entendre devant nous, comme au soir des chaudes journées d'été les lointains éclats du tonnerre. Bientôt leur bruit s'amplifie, il devient plus précis d'instant en instant

Plus de doute cette fois, c'est bien le canon. On avance toujours. Et voilà qu'au loin, devant nous, se dessinent dans le ciel les nuages blancs et noirs des fusants qui éclatent. C'est la bataille, enfin. De nombreuses batteries nous doublent rapidement pour aller prendre position ; la route est dégagée pour leur faire place, et les trois Régiments de la Brigade, rangés en colonne de bataillons dans une immense prairie à droite de la route, approvisionnent leurs armes : le maniement simultané de près de huit mille culasses mobiles solennellement couvre un instant le bruit de l'artillerie allemande.

La route est libre, la marche reprend. Le 2e Zouaves nous devance tandis que nous traversons le bourg de Fosse où s'installent les ambulances pavoisées ; sinon protégées du Drapeau blanc orné, de la Croix Rouge. Arrêtés plus loin, à contre pente d'un petit mamelon qui surplombe le village, les Tirailleurs attendent de nouveaux ordres ; les Zouaves sont engagés là-bas, sur la Sambre, dont un rideau de bois nous cache les méandres ; sur la crête toute proche, nos généraux et leurs Etat-Majors, jumelles aux yeux, interrogent le terrain ; mais on ne distingue guère que la fumée des éclatements, que les éclairs des obus fusants, qui, par groupes de six, embrasent de toutes parts et constamment l'horizon. Midi ! le IIIe Corps, à gauche, cède sous la pression de l'ennemi, écrasé par une artillerie lourde dont la portée défie impérieusement la précision de notre 75. Devant nous le 2e Zouaves subit de dures pertes ; son chef, le Lieutenant Colonel Trousselle, arrivé la veille, vient d'être glorieusement tué. Le 2e Tirailleurs envoyé en soutien, est porté en avant et s'engage dans les bois de Hain, gagne les taillis qui bordent Ham-sur-Sambre, et va protéger le repli des Zouaves qu'un ordre vient de rappeler. L'ennemi est invisible, terré sans doute ?... merveilleusement dissimulé en tous cas par le feldgrau de son uniforme aux regards perçants des Turcos dont les baïonnettes impatientes restent inemployées. Ce déluge de feu qui les entoure, cette pluie de fer qui, sans relâche, abat sur le terrain, les étonne un instant : mais leurs vaillants officiers sont là qui raillent en souriant l'inexpérience des artilleurs ennemis dont les obus fusent trop haut, et le brave Lieutenant Ferry qui, malgré ses cheveux blancs, a voulu porter leur Drapeau, en déploie maintenant les couleurs. A sa hampe s'étale la Croix de la Légion d'Honneur ; sur sa soie pâle brillent des noms à jamais glorieux . . .  Désormais, les coeurs restent fermes, les fronts restent hauts ! ! . . .

Cependant l'ennemi a franchi la Sambre à notre gauche déjà, et la position des Tirailleurs devient critique ; l'ordre de retraite arrive. A travers bois, à travers champs, ils regagnent Fosse d'où sont en hâte évacués les derniers blessés par les derniers trains. Les habitants ont fui ! ! la petite ville semble morte. En groupes épars mornes désemparés des soldats de toutes armes refluent vers le Sud ; des fourgons de toutes espèces, des canons, des équipages de ponts, des voitures médicales font trembler les maisons vides de leur roulement précipité ; et fantassins, cavaliers, artilleurs, équipages, pêle-mêle, s’engouffre sur la route de la retraite, dans un désordre inexprimable ! Quel lugubre crépuscule s'abat sur cette fin de journée !

Quel amer désenchantement fais place à l'ivresse du départ !

Et l'artillerie allemande allonge son tir ; l'allure s'accélère. la confusion augmente . . .  la route est trop étroite pour canaliser cette déroute, et bientôt l'on piétine sur place . . .

La nuit est tombée. Péniblement les troupes s'écoulent à travers les rues de Saint-Gérard que doit momentanément occuper le 2e Tirailleurs ; mais l'encombrement est tel que nous bivouaquons autour du village. Tristement la nuit s'achève dans ces conditions, dans l'angoisse de la première défaite. . . Au petit jour l'ordre arrive de nous replier sur Graux, et de maintenir ce village en état de défense. Un épais brouillard flotte dans l'air ; le canon s'est tu ; les bataillons, échelonnés dans la plaine au nord-est du village, creusent des tranchées de leurs outils portatifs. Déjà, dans le pays, beaucoup de maisons sont vides ; les derniers habitants, a notre venue ne comprennent que trop la gravité du moment : précipitamment ils rassemblent quelques hardes et s'enfuient, à leur tour, en essuyant une larme... Triste spectacle qui nous étreint le coeur !. Maintenant c'est le silence, un silence de mort parmi cet abandon, interrompu de temps a autres par le mugissement des boeufs délaissés dans les étables, et que l’œil du maître ne surveille plus. Les heures s'écoulent dans une morne attente : les rayons du soleil ont dissipé la brume : à notre gauche. Le canon tonne a nouveau. . .Des ordres ! . . . Le Régiment doit se porter au sud de Graux en position d'attente. Il est trois heure : les tranchée sont abandonnées, on se remet en marche et l'on traverse le village désert. Bientôt le 5e Bataillon est détaché en soutien de la 74e Brigade qui fait front au nord d'Oret ; les deux autres unités, momentanément laissées en réserve, se groupent dans la plaine, hors de la route que trahissent aux artilleurs les arbres qui la bordent, et sur laquelle viennent éclater quelques salves de 77. Les hautes silhouettes des turcos qui s'éloignent profilent là-bas sur une crête ; ils marchent crânement, en colonnes de Compagnies. De gros obus fusants éclatent au-dessus d'eux sans grands dommages malgré nos craintes : un instant ils se couchent, puis se relèvent et disparaissent là-bas, vers l'ouest. A Oret où ils arrivent avec la nuit, le bombardement est intense ; profitant d'une accalmie, ils traversent rapidement le village où s'allument déjà quelques incendies. Des troupes du Corps qui ont dû se replier encombrent les issues ; les Tirailleurs s'installent hors des maisons, dans la campagne, au nord-est. La nuit est tout à fait tombée. . . C'est la trêve. Les bataillons en réserve se sont rapprochés, l'État-major du régiment s'installe dans un champ de blé non loin de Mettet au carrefour la route de Florennes : la Compagnie hors rang veille à la garde du Drapeau . . .

Hélas ! ! le front de l'ennemi se jalonne sinistrement. Fosse, qu'hier matin nous traversions, Saint-Gérard où nous où nous trouvait la nuit, Graux quitté depuis quelques heures sont en flammes. Tout l'horizon flamboie. Le Ciel est rouge comme du sang. Étendus sur le sol, nous pensons avec amertume en cette nuit funèbre, aux pauvres aux pauvres gens qui nous tendaient les bras, nous acclamaient comme des libérateurs et dont les fermes brûlent maintenant, dont la richesse n'est plus que cendres sous la torche implacable des Barbares d'outre-Rhin. Ah qu'ils sont loin les beaux rêves récents. L’Alsace  et la Lorraine rendues à nos cœurs, la France secouant les chaînes rivées en 1871… la route de Berlin allègrement parcourue. Et nos yeux restent grands ouverts dans la nuit. L’aube du 24 août étend ses doigts sanglants... Sous un bombardement furieux, les Tirailleurs du 5e Bataillon doivent quitter les tranchées qu'ils ont creusées à la faveur de la nuit. Et se reporter un peu en arrière : tant bien que mal, ils se dissimulent dans les replis du terrain, observant 1a plaine devant-eux, les lisières des bois où l'ennemi va déboucher. Les mitrailleuses du Lieutenant Savary sont en place, les distances appréciées : il faut tenir résolument jusqu'à 8h40 pour protéger la retraite dont l’ordre, hélas, vient d’être donné. Les deux autres bataillons laissés en réserve depuis la veille, sont appelés en deuxième ligne devant le village de Corroy où ils doivent tenir jusqu'à 7h30.

Et sur la route de Florennes défilent, dans un interminable désordre, des batteries, des soldats couverts de poussière, d'inutiles cavaliers. De nombreux blessés couverts de sueur et de sang sont hâtivement pansés dans les fossés de la route, chargés sur les voitures, sur les caissons qui se succèdent sans arrêt. D'autres, qui peuvent marcher vont grossir les rangs déjà désordonnés des troupes qui passent. Et tout ce flot lamentable reflue vers le Sud sous la protection des Tirailleurs qui font encore face à l'ennemi. Le 5e Bataillon a ouvert le feu sur des masses grises qui suintent des bois et bondissent dans sa direction : les mitrailleuses, elles aussi, tirent sans relâche : surpris, les Allemands s'arrêtent et se couchent. Mais leurs canons se rechargent sans cesse. Une pluie d'obus décime nos rangs ; durement éprouvés les bataillons de deuxième ligne dont la mission est accomplie se replient en ordre dispersé, et gagnent les bois en direction de Florennes. Au bataillon de tête les pertes sont plus lourdes encore : son chef, le Commandant Lelain, blessé à la poitrine, reste cependant ferme à son poste tout comme le Capitaine Sigonnet, atteint lui aussi, et qui persiste à diriger le tir de ses hommes. Le Capitaine Verbier est tué; un de ses officiers, le Lieutenant Rivet, grièvement blessé, a disparu et les rangs, hélas, sont bien éclaircis. Mais la vaillante troupe qui, sans faiblir, a tenu tête à l'ennemi, peut maintenant retraiter à son tour : par échelons de compagnies elle gagne les bois, s'acheminant vers Philippeville. A Florennes on amène, soutenu sur un cheval privé de cavalier, le Lieutenant-Colonel Sibra, le Commandant du Régiment, grièvement blessé à son poste de commandement par les éclats d'un obus qui vient de décimer sa liaison et de mettre hors de combat son adjoint, le Capitaine Auzouy. Malgré les objurgations du Médecin-Chef qui le panse et juge bien vite la gravité de  son atteinte, il veut partir, redoutant de tomber aux mains de l'ennemi. Péniblement, on le transporte jusqu'à Philippeville où il consent enfin à s'arrêter et où, durant deux jour achever de mourir. Privé de son chef, le régiment s'éloigne marchant vers le Sud. Et tout à coup surgissent à sa droite quelques Hussards de la Mort bien décidés à semer la panique ; très rapidement nos fusils ont raison de leur témérité : plusieurs cavaliers frappés à mort vident leurs étriers, et leurs chevaux qui galopent, affolés sont recueillis par nos hommes tout heureux de ces prises, tandis que tournent bride et disparaissent les derniers assaillants.

Nous contournons Philippeville et gagnons Samart dans l'après-midi. Le silence s'est fait, le calme semble momentanément revenu ; et, durant quelques heures, c'est la trêve propice au ravitaillement et au sommeil. Désigné par son ancienneté, le Commandant Bolelli du 5e Tirailleurs prend le commandement du Régiment et reçoit du Capitaine Auzouy qui, malgré sa blessure, a refusé l'évacuation les notifications des ordres généraux, les instructions de détail qui viennent de parvenir et règlent la mission du 2e Tirailleurs. Au soir, il faut partir. On secoue le sommeil à peine ébauché, les sacs sont repris, les rangs reformés, et l'on s'en va. Le soleil se couche, là-bas, sur notre droite ; mais il règne cependant une chaleur lourde que la fatigue et l'angoisse rendent plus accablante encore. Nous marchons droit au Sud vers une destination inconnue, et que, dans leur lassitude, les hommes se plaisent à ne pas croire trop lointaine. Par-ci, par-là, dans quelques replis du terrain s'allument quelques feux de bivouacs ; ce sont les troupes dont nous avons protégé la retraite ce matin, et que nous dépassons maintenant. La nuit est tombée ; les heures s'écoulent dans un silence angoissant, et la fatigue brandit encore... Nous laissons Mariembourg sur notre gauche ; la route, impitoyable, s'allonge sans fin devant nous, traversant plaines et bois, coteaux et vallons sans qu'apparaisse enfin le clocher désiré du village où sans doute nous allons prendre un peu de repos...Les haltes horaires s'écourtent de plus en plus, et nos pauvres Turcos vaincus par le sommeil ne se relèvent que péniblement au coup de sifflet qui doit les remettre en route. Un village enfin ! ! Boussu-en-Fagne... c'est là sans doute que se prépare le gîte ? ... Et la marche un instant devient plus allègre. Déjà nous abordons les premières maisons... mais comme la rue est longue… on marche encore et les derniers toits sont, hélas, dépassés. A Dailly, même espoir, même illusion. L’accablement maintenant remplace la fatigue ; de véritables grappes humaines tombent. Épuisées, de chaque côté de la route, que les appels, les exhortations, les menaces même puisse dompter la torpeur de malheureux épuisés que seules, réveilleront demain les brutales cohortes prussiennes. Voici le jour. Dans la brume du matin nous dégageons la route pour faire place à une Division belge qui nous dépasse lentement, et dont l'intervention nous permet de céder au sommeil dans les champs qui sont là. Devant nous voici Baileux où nous devons attendre de nouveaux ordres : jusqu'au milieu de l'après-midi nous pouvons enfin y réparer un peu des forces qui semblaient devoir nous trahir, cependant que le Capitaine Auzouy et quelques blessés de la veille, épuisés par l'effort qui a décuplé leurs souffrances, prennent le chemin de l'évacuation. Des troupes en retraite passent sans arrêt : vers trois heures du soir le 2e Régiment de Tirailleurs, en arrière-garde, s'ébranle â son tour, en direction de Bourlers, Forges-Philippe, et des forêts qui bordent la France. Pauvre terre de Belgique où, si confiants nous marchions quelques jours plus tôt et qu'il faut maintenant céder au Vainqueur. La fatigue de la nuit s'est bientôt réveillée : les pieds, gonflés, s'écorchent et saignent, la marche est bien dure. De temps à autre, de bruyants craquements suivis de courts arrêts dans la colonne : ce sont des voitures trop chargées et dont les roues trop sèches cèdent et se brisent ; des outil, des munitions jonchent le sol, et les pauvres soldats déjà épuisés, doivent partager encore une charge de plus. A la nuit, la forêt nous offre son abri ; près d’une scierie déserte les faisceaux sont formés pour la grand'halte : on ouvre les musettes, on mange sans appétit, et l'on repart... Mais, comme la veille, les rangs de nouveau s'éclaircissent : une foule de malheureux dont l'épuisement a vaincu le courage, restent là, impuissants, dans le fossé de la route et, comme la veille encore, rien ne peut secouer leur effroyable torpeur. Au petit jour, gris et froid, le reste arrive à Saint-Michel. Les habitants y sont encore et nous accueillent de leur mieux, malgré l'heure matinale. Les sacs sont posés, le café se prépare; et momentanément nous oublions presque notre détresse. Chacun nous interroge, avide de nouvelles ; et nos récits, hélas confirmant ceux des troupes qui nous ont précédés ajoutent un pli de plus aux fronts déjà soucieux, une ombre un peu plus sombre encore dans les regards. Vers huit heures nous gagnons Hirson, et poursuivant notre route, nous passons sous l'immense viaduc jeté sur l'Oise et sous la voie ferrée, dont le Génie déjà prépare la destruction. Un cantonnement nous attend enfin à Ohis et Prépourri. Le ciel se couvre; violemment la pluie se met à tomber, mais qu'importe !  Un bon lit de paille garnit les granges bien sèches, et nos Turcos, une fois restaurés, ont vile oublié dans un sommeil profond et la bataille et la fatigue. Une effroyable explosion fait à peine entrouvrir les paupières : c'est le viaduc qui saute, c'est le magnifique ouvrage d'art admiré ce matin qui n'est plus désormais qu'un amas de décombres et dont la destruction va peut-être retarder la marche de l'envahisseur. Les heures s'écoulent, et des rêves de victoire vagabondent dans les cerveaux endormis. Aucun ordre nouveau n'en vient rompre le charme, ni gâter les bienfaits de ce repos si nécessaire. Au matin, nous partons, piquant droit au sud, et cantonnons à Harcigny. Là nous est enlevé le bataillon Bolelli qui se rattache momentanément au 6e Tirailleurs le reste du régiment passe sous les ordres du Commandant Lelain, que remplace lui-même le Capitaine Barjonet à la tête du 5e Bataillon. Sans effort, le 28, nous gagnons Lugny; mais notre direction de marche a changé; ce déplacement vers l'Ouest présagerait-il la fin de notre triste retraite ? . Une bataille est, dit-on, engagée vers Guise, dans 1a boucle de l'Aise ; et cependant aucun bruit ne frappe plus nos oreilles : le grondement du canon ne se fait plus entendre ; il manque ce mouvement, cette agitation insolite qui constamment animent les abords des terrains de combat. A la nuit, on nous remet en marche: par Voharies et Housset, nous gagnons la grande route qui de Marle s'en va vers Guise, et nous marchons vers le Nord-Ouest. Le jour se lève au milieu d'un brouillard épais et froid que traverse maintenant, et d'instant en instant avec plus de netteté, le sourd grondement des canons. Enfin, l'on va se battre vraiment cette fois. Le pas s'accélère, l'enthousiasme renaît, la fiancé est revenue. Et le front haut, comme jadis les gladiateurs dans le cirque Romain saluaient César, les Tirailleurs présentent leurs armes au Général de Division qui les regarde passer, interroge leurs regards, et semble heureux de leur fière et muette réponse.

Les bataillons quittent la route dont les hauts peupliers s'estompent plus loin dans la brume; suivant le même axe. Ils prennent isolément leur formation de combat et sen vont à travers la plaine vers l'Ouest d'abord, contournent Landifay, puis marchent franchement au Nord. Le brouillard qui les dissimule facilite leur progression ; mais le soleil, maintenant plus haut, le dissipe tout à coup : et devant eux les Prussiens apparaissent sur les pentes Sud de la ferme de Bertaignemont. Rapidement les baïonnettes sont mises aux canons et la Charge est donnée, impétueuse, irrésistible...

En avant !, Les Turcos gravissent les pentes, assaillent la ferme de toutes parts; les fusils, les mitrailleuses sèment la mort, le sang coule, la poudre grise et les baïonnettes se rougissent, les fusils se rechargent, l'ennemi s'enfuit. La ferme de Bertaignemont est à nous.

La chasse se poursuit : de nouvelles crêtes sont atteintes, quelques éléments même gagnent le Bois, tandis qu’a contre pente apparaissent une vingtaine de canons de campagne dont les servants surpris, impuissants, s'enfuient. C'est le triomphe, la revanche des mauvais jours passés. Les Tirailleurs vont assurer leur prise, mais le destin cruel ne le veut pas, hélas. Et l'inexorable fatalité les arrête tandis qu'ils progressent, parmi les blés coupés, voilà que des batteries insoupçonnées de plus loin les mitraillent, brisent leur élan et leur barrent la route. C'est le brutal effondrement de l'enthousiasme déchaîné, c'est la Stupeur. Les imprécations se mêlent aux clameurs des blesses, le découragement s’empare des coeurs. De plus en plus pressés les obus éclatent parmi les groupes hésitants qui, décimés, doivent désormais refluer en arrière de la Ferme. Les allemands se sont repris : leurs canons se rechargent, leurs lignes se reforment ; mais ils restent hésitants, déconcertés par la fougue de leurs adversaires, et la bataille s'arrête, indécise, avec le jour qui tombe.

Mais la 37e Division ne veut pas offrir à l'ennemi cette Victoire qu'elle lui a presque arraché : dans la nuit les Tirailleurs reprennent leurs positions évacuées, et fébrilement attendent le jour.

Les canons, dès l'aube, tonnent de toutes parts. L’ennemi apparaît, attaquant à son tour : nos hommes s'organisent au hasard du terrain, les mitrailleuses se braquent, et nos feux ouvrent de sanglantes brèches dans les rangs opposés.

Fidèles à leur tactique, les Allemands veulent nous déborder, et la bataille s'intensifie avec rage sur notre gauche. A la ferme Viermont, le 2e Bataillon relève des troupes d’infanterie du Xe Corps qui ont tenu jusqu'à l'épuisement ; il fait face au Nord et à l'Ouest. Devant lui l'ennemi se reforme malgré ses lourdes pertes : des vagues grises compactes déferlent de toutes parts. Les Turcos tiennent bon. Leur feu bien réglé décime les assaillants. Mais des nouveaux et puissants renforts surgissent sans cesse, et devant le nombre i1 faut céder. Lentement, en combattant, nous retraitons par échelons de crête en crête, retardant de nos feus la marche de l'adversaire : de la ferme Viermont nous gagnons les hauteurs qui dominent Courjumelles et atteignons plus tard la ferme de Torcy.

Les pertes ont été dures aux deux bataillons du 2e Tirailleurs : 6 officiers sont hors de combat; il manque plus de deux cents hommes à leur effectif déjà si réduit!! le 6e Tirailleurs a été plus éprouvé peut-être encore et le Général Blanc, Commandant la 73e Brigade, frappé d'une balle au ventre, a été évacué dans un état désespéré.

La 74e Brigade nous remplace en ligne ; elle va protéger aujourd'hui notre marche en retraite qui reprend. douloureuse, sous les obus fusant au-dessus de nous. A travers champ: nous allons vers le Sud, bivouaquant au soir à Richecourt. Et puis durant cinq jours, durant cinq nuits d'inexprimables fatigues, étreints par l'angoissante pensée de la France envahie, de la Patrie en danger mortel, nous marchons sans trêve, courbés sous le désespoir, sans nous retourner, comme des maudits, tels jadis les fils de Caïn fuyant avec lui le Divin Courroux.

Nous contournons Laon, passons à Fismes, à Viller-Agron, à Breuil, à Vauchamp. Nous traversons l'Aisne et la Marne, dont les ponts sautent derrière nous, tantôt chassés des routes par les obus allemands, tantôt dispersant à coups de fusil sur notre droite les patrouilles de Uhlans qui viennent nous harceler, toujours accompagnés, hélas des lamentables convois d'Émigrants.

Les Émigrants, oh le navrant cortège, Quelle Vision désespérante que celle de ces malheureux fuyant l'Invasion, au hasard des routes, de ces femmes qui pleurent, de ces vieillards graves, de ces enfants insoucieux entassés pêle-mêle dans des chariots de campagne, au milieu des objets les plus disparates, les plus inattendus, hâtivement emportés dans la fièvre du départ. Et le front plissé de l'Homme; qui marche seul, à la tête du cheval, ses yeux hagards regardent sans voir, semblant fixer comme dans un rêve l'horizon familier maintenant disparu : la maison vide... les champs délaissés... le cimetière où dorment les aïeux.

Ah, les souriants visages du Départ !!

 

CHAPITRE II

LA BATAILLE DE LA MARNE. CUTS

Au moment où s'engage une Bataille dont dépend le Salut du Pays, il importe de rappeler â tous que le moment n'est plus de regarder en arrière. Tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l'ennemi. Toute troupe qui ne pourra plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis, et se faine tuer sur place plutôt que de reculer.

C'est à Villegruis, non loin des rives de la Seine, qu’au matin du 6 septembre ces fières paroles du Généralissime arrêtaient la marche en retraite du 2e Tirailleurs. Déjà, des rumeurs confuses apportées la veille par le vent du soir avaient fait pressentir la Victoire prochaine : 75000 prisonniers Autrichiens étaient tombés aux mains des Russes ; d'importants effectifs Allemands étaient secrètement renvoyés pour renforcer le Front Oriental ; des radio-télégrammes avaient été interceptés qui reflétaient chez nos ennemis une certaine inquiétude, et révélaient des pertes presque insoupçonnées au cours de la bataille de Guise.

L'espoir a changé de camp, la vision de l'ennemi vaincu jaillit au fond des regards, et dans les coeurs naguère désespérés, s'allume une ardeur nouvelle, une robuste confiance . Joyeusement aujourd'hui nous remontons la route hier tristement parcourue. Devant nous la canonnade fait rage ; les uns s'entrecroisent en de sinistres miaulements ; ceux de l’ennemi qui fusent maintenant au-dessus de nos têtes, nous obligent à appuyer à droite, vers l'Est : le Régiment se porte vers Fontaine-sous-Montaiguillon, en réserve d'Armée.

Les heures s'écoulent et le grondement des canons s'éloigne. L'orage remonte vers le Nord. Et la vision de tout à l'heure devient une éclatante réalité : l'Ennemi s'enfuit. Sa déroute est criée par cent bouches et les tristesses passées ne sont plus qu'une ombre fugace que la Victoire, d'un seul coup d'aile, a chassé de nos esprits.

Au soir nous nous remettons en marche, le front haut cette fois. Voici le village de Bouchy-le-Repos tristement traversé hier matin, qui semblait désert, et comme vidé au souffle de la Défaite. Quel contraste aujourd'hui. Toutes les portes sont ouvertes, les visages sont souriants ; des groupes animés s'agitent joyeusement, toute angoisse désormais bannie.

Parqués dans un renfoncement de la rue principale, une centaine de prisonniers encadrés de baïonnettes cherchent à éviter nos regards : quelques-uns sont debout, obstinément tournés face au mur, cachant orgueilleusement leur honte de vaincus ; le reste, exténué est couché sur le sol, en désordre, les vêtements déchirés et couverts de poussière. Pas un mot ne trouble le morne silence de cette foule effondrée.

Nous songeons à leur vue aux malheureux Turcos épuisés par l'effort, tombés il y a quelques jours dans les fossés des routes, et qu'ont relevés peut-être les hommes qui sont là.

Nos esprits se représentent leur convoi lamentable, traversant à nouveau les plaines de Belgique, marchant vers l'inconnu, durement poussés par le brutal vainqueur d'hier.

Nous passons ; mais la nuit est venue et nous bivouaquons à la sortie du village, rêvant bien vite aux combats dont nous serons moins éloignés.

Au lendemain le bruit du canon s'est encore assourdi ; mais la Bataille, toujours loin de nous, se poursuit là-bas vers le Nord. Vers midi nous nous mettons en marche ; et, de la route, nous observons non sans tristesse le terrain où, hier, nos frères ont vaincu. La campagne est bouleversée par la mitraille, les cultures saccagées au passage des escadrons. meurtries par le roulement des lourds canons. Un immense silence entoure cette nature désolée dont la caresse du Soleil n'adoucit pas le deuil, enveloppe ces pauvres petits Soldats de France, lamentables jalons du Sol reconquis, morts au Champ d'Honneur.

Ils sont tombés là sans une plainte, les bras en crois, la face illuminée. Leurs yeux restent grands ouverts, leur main crispée serre encore un fusil, leurs lèvres entr'ouvertes semble dire encore « Pour la France ».

Nous traversons Escardes, pauvre village vide, morne comme un sépulcre. Et plus loin, aux lisières des boqueteaux qui embrassent notre route, nous découvrons enfin de nombreux cadavres ennemis déchiquetés par nos canons, troués par les mitrailleuses : le 31e Régiment d'Infanterie Prussienne a laissé là ses meilleurs soldats.

Plus loin encore, une ferme en flammes achève de se consumer. Ses hôtes sont devant nous, parlant, riant, pleurant, hébétés encore : des femmes, des enfants, des vieillards qu'un peloton de Chasseurs à cheval a délivrés dés l'aube :ce malin, avant l'exécution promise devant la maison incendiée. Les corps des bourreaux sont là, tombés sous les balles de nos frères victorieux ; des poches de l'un d'eux glissent dans l'herbe de la cour des cascades de bonbons dérobés Dieu sait où??.

A Courgivaux enfin nous rencontrons des troupes que nous allons dépasser. Nos canons y ont semé la ruine : les rues sont encombrées de moellons, de briques, de lambeaux de charpente s arrachés par nos explosifs ; les murailles sont labourés, les portails éventrés. Mais l’ennemi est parti. C’est nous, qui dès lors continuerons à le suivre ; et nous repartons au soir par des chemins affreux, semés de fondrières, traversant les bois, les prairies, les ruisseau, en direction du Nord.

Aux Cheigneux, on s'arrête ; il est minuit, et, jusqu'au jour, bivouaquant dans une clairière, à proximité du hameau, nous nous reposons dans le sommeil.

Au matin, les faisceaux rompus, nous marchons au canon. L'ennemi recule ; il va repasser le Petit Morin ; sous le feu meurtrier de son artillerie nous progressons jusqu'à Hochecourt, creusons des tranchées, installons nos lignes, protégeons notre artillerie lourde qui prend position au sud du village ; et dans la nuit nous partons à l'attaque en direction de Montmirail. Les allemands déjà l'abandonnent ; un ordre interrompt le mouvement à peine ébauché, et la nuit s'achève dans l'attente, sous la pluie.

Le jour est venu, et les derniers Allemands sont en fuite ; leurs hordes vaincues vont désormais repasser la Marne, abandonnant des prisonniers, un matériel imposant. La Bataille est gagnée, mais il faut poursuivre l'envahisseur, le bouter hors de France.

L'ordre arrive de nous reporter vers Esternay, d'où, par voie ferrée, nous serons transportés ailleurs. Petit à petit nos éléments se reforment et partent vers midi. La chaleur est lourde, orageuse, la marche fatigante ; nous traversons Morsains où se reposent des troupes victorieuses et poursuivons cette route qui, cinq jours auparavant, fut le témoin de notre retraite. Comme le paysage a changé. partout, la dévastation, la ruine, partout la campagne bouleversée. Par ci, par là, des chevaux morts, gonflés, les membres raidis et écartés, empuantent l’atmosphère de leur ignoble putréfaction ; ici, un fusil tombé des mains d'un blessé, là un sac devenu trop lourd, abandonné en quelque sillon ; partout hélas des cadavres déjà méconnaissables auxquels de braves Territoriaux commencent à creuser des tombes.

Voici le village de Champguyon, si riant naguère, aujourd'hui complètement incendié par les Barbares, dans leur rage impuissante de vaincus. Devant des ruines fumantes, une pauvre vieille, un pauvre vieux, tout récemment revenus, sont arrêtés. Figés dans l'épouvante, leurs regards ne se détournent même pas à notre passage de ce qui fut la maison où ils croyaient mourir, et qui désormais leur refuse mène un passager abri. De leurs yeux hagards aucune larme ne coule ; mais la désolation a tellement empreint leur visage, leur désastre apparaît si douloureux, que nos yeux,  s'emplissent des larmes qu'ils ne peuvent pas verser. Et nous passons, retrouvant après le village incendié la désolation de la terre. Au bord de la route quelques tas d'obus allemands, quelques caissons brisés ; plus loin un épouvantable charnier où, hommes et chevaux d'une batterie ennemie déchiquetés par nos obus, restent mêlés dans une immonde putréfaction.

Nous arrivons à Esternay, à qui la rapidité de notre avance évité la torche teutonne ; mais en revanche, quel pillage. Les portes des maisons abandonnées ont été enfoncées à coups de crosses, les armoires vidées, les magasins saccagés. Dans un Café, un dîner par petites tables a été interrompu : le couvert est encore dressé, des bouteilles a moitié vides en témoignent, abandonnées comme à regret. Dans l'arrière boutique d'une pharmacie, on a sablé le vin Mariani dans des coupes à Champagne ; les épiceries, les magasins de comestibles ont été envahis, odieusement mis a sac. Au bout de la ville, une jeune fille de vingt ans vient d'expirer. Elle avait été blessée il y a trois jours par les balles d'une brute inassouvie qui n'avait pu triompher de sa dignité ni de son mépris de chaste Française.

Après une nuit de pluie passée en bivouac, le train nous emmène ; bercés par son roulement nous rêvons aux misères entrevues, aux désastres, aux ruines ; mais nous songeons aux frères qui sont tombés, au deuil de la France : Nous les vengerons.

Le 11 septembre, vers 9 heures du matin, le train s’arrête en gare de Survillers, au Sud de la forêt de Chantilly ; rapidement, nous débarquons sous une pluie battante et gagnons Vemars où nous allons cantonner. L'épouvante a fait fuir beaucoup d'habitants : non loin, Senlis brûle encore ; de paisibles populations y ont été massacrées ; mais la Victoire est venue et, timidement, de bonnes gens rassurées reviennent derrière nous. Le lendemain, par des chemins boueux, sous l’inclémence du temps, nous marchons vers le Nord-Est, trouvant ici et là quelques vestiges tout frais de la retraite ennemie : au soir nous stationnons â Trumilly où la nuit se passe et dans la matinée du 13 nous nous acheminons vers le Nord. Devant nous s'étendent les dernières ramures de la forêt de Compiègne sous lesquelles nous nous engageons ; mais quelques groupes d'Allemands retardataires y sont signalés, et la Compagnie Sigonnet va patrouiller à notre droite pour les surprendre et les chasser. Le reste du Régiment arrive à Venette, en bordure de l’Oise, qui le sépare de Compiègne d'où l'ennemi déjà se retire. Vingt heures plus tard la marche reprend : mais des ordres nous arrêtent à hauteur de Clairoix, où nous passons la nuit du 14.

Une certaine hésitation semble présider a notre mouvement : là-bas, devant nous, l'Oise s'infléchit à Noyon ; et le long de ses rives, comme un voile de mystère, s’étale profondément de vastes massifs boisés à la faveur desquels l'ennemi doit, se dissimuler. Les renseignements recueillis ont des plus incertains ; cependant tout nous fait pressentir une résistance qui s'organise en même temps qu'une bataille prochaine.

Le 17 au matin, la marche en avant est reprise. Nous contournons le mont Ganelon et longeons les rives de l’Oise. A droite de notre route bordée de pommiers s’étend la majestueuse forêt de Laigle où, parallèlement, chemine la 74e Brigade. Tout est calme ; l'ennemi paraît loin : nous laissons, après l'avoir traversé, une Compagnie en surveillance au pont de Montmacq et gagnons Saint Léger aux Bois. Plus loin nous dépassons Bailly, longeons le mur d'enceinte du château de La Quenotterie qui paraît encore habité, tout au moins par les domestiques, et arrivons aux lisières Sud de la Fort d'Ourscamp détrempée par les pluies récentes qui en ont fait un véritable marécage.

Voici Carlepont et son château somptueux; aux grilles dorées de son portail flotte un fanion à croix rouge marquant une ambulance du IVe Corps; plus 1oin 1e hameau de Laigle.

Et puis notre marche se ralentit : l'ennemi désormais est proche, et ses obus nous chassent de la route suivant laquelle nous cheminons, blessant quelques Zouaves devant nous. Vers onze heures on s'arrête : de nouveaux obus pleuvent à hauteur des moulins qui avoisinent Hesdin ; mais un vallonnement nous offre un abri, et ce déluge d'artillerie se déploie en pure perte.

Des reconnaissances de cavalerie viennent confirmer les renseignements parvenus, étayant nos pressentiments du matin : de grosses forces ennemies se reforment autour de nous ; Pontoise et le bois de Carlepont au Nord, Cuts, Bourguignon, Camelin, Blérancourt a l'Est sont occupés ; vers le Sud-Est des masses allemandes gagnent Blerancourdelle en direction de Nampcel, face au IVe Corps dont les troupes vont couvrir notre droite.

Par Hesdin nous marchons vers La Pommeraye où nos troupes accèdent sans trouver de résistance, et s'organisent conformément aux ordres : le 2e Tirailleurs occupe l'entrée du village : ses postes veillent àu la sécurité en direction de Pontoise et de Cuts, tandis que le 6e nous débordant par le Nord poursuit sa marche par La Vallée, et bientôt enserre le village de Cuts. Rapidement les issues sont forcées, un combat s'engage : surpris, sous la menace des baïonnettes, les défenseurs cédent bientôt, laissant des blessés et des morts, abandonnant une vingtaine de prisonniers : ils se replient vers Gamelin, laissant la place nette.

La nuit reste calme ; aucune contre attaque ne vient la troubler : ni au Nord, ni à l’Est, aucun mouvement ne se trahit à la vigilance de nos postes de sécurité.

A l’aube du 16 septembre, nous repartons. Tandis que vers le Nord, le Bataillon Barjonet s'avance en direction de Brétigny, le 2e Bataillon se porte aux lisières de Cuts ; de son côté, le 6e Tirailleurs s'achemine vers l'Est ; à gauche le bataillon Fournereau part vers Bourguignon ; à droite, le 2e Bataillon du 5e Tirailleurs marche vers Camelin par le Sud de la route ;et, prudemment, chaque unité utilise au mieux le terrain tendant vers l'objectif qui lui est assigné.

Mais l'ennemi veille ; une ligne inviolable, puissamment organisée s'est formée devant nous ; la canonnade, les feus de mitrailleuses accablent nos rangs, suspendant bientôt toute progression. De nouveaux renseignements viennent d'ailleurs de parvenir au Commandement : les forces adverses sont considérables. De toutes parts l'ennemi va contre-attaquer : ils s’agit désormais de rester en position défensive, de résister en attendant le XIVe Corps, dont la venue est imminente, pour reprendre avec lui l'offensive et chasser l'Ennemi. Dès lors, couvertes par notre artillerie dont les obus bombardent Brétigny, Bourguignon, Camelin, nos troupes reviennent à leur point de départ. Rapidement, les ordres sont donnés : à Cuts, le bataillon Fournereau va défendre la lisière Nord du village ; à l'Est la route de Camelin et le hameau de La Barre sont placés sous la garde du Bataillon De Saint-Maurice (5e Tirailleurs) ; le bataillon Régnier doit veiller vers le Sud, en bordure des bois. La lisière nord de La Pommeraye est confiée au Bataillon Baronet, tandis que le 2e Bataillon du 2e Tirailleurs occupe l'espace compris entre les deux villages. Partout, dans les jardins, les murs de clôture sont troués pour devenir des créneaux ; des tranchées sont creusées dans les vergers, sous les pommiers ; et à l'abri des haies les mitrailleuses se braquent. Crânement chacun attend l'attaque ennemie, interrogeant l'horizon, les boqueteaux épars dans la plaine, les crêtes qui dominent les moindres vallonnements.

La journée se passe sans attaque d'infanterie. Devant La Pommeraye des groupes ennemis se défilent dans les replis de terrain, s'écoulent sans cesse et rapidement parallèlement à notre ligne, en direction des bois de Carlepont n'offrant à nos balle que des cibles fugitives et lointaines trop brièvement entrevues ; les Tirailleurs massés à Cuts aperçoivent, eux aussi, de rapides silhouettes se profilant vers l'Est et le Sud. Le but de l'Ennemi devient manifeste : il dessine nettement un mouvement enveloppant; mais la 74e Brigade nous couvre au Sud vers Lombray, les Zouaves gardent les bois de Cuts; et nous résisterons certainement jusqu’à l'arrivée prochaine du renfort attendu.

La Pommeraye cependant est violemment bombardée : de nombreuses maisons y sont en flammes et les obus allemands écrasent la route de Carlepont, le Mont de Choisy, les bois de Cuts ; toute communication est interrompue avec l'arrière : les vivres n'arrivent pas, nos batteries ne reçoivent pas de munitions. L’ennemi s'est infiltré par les bois ; il a Occupé Laigle et désormais nous isole dans un cercle infranchissable.

La nuit vient, la surveillance redouble ; tous les regards sont tendus. Doucement la pluie tombe sans éteindre pourtant les incendies que la mitraille ne cesse d'allumer ; les heures se passent, l'arme au poing, dans l'attente d'un ennemi qui prépare sa ruée et resserre vigoureusement son étreinte vers Blérancourt et Blérancourdelle.

Au matin du 17, son effort menace principalement nos positions du Sud-Est. Le terrain plus onduleux de ce coté, très vallonné et boisé, lui permet la une position plus commode ; aussi le Bataillon Régnier, appelé en renfort, quitte son précédent emplacement et va appuyer dans la région de Lombray les Zouaves qui font face au danger. De son côté le 2e Bataillon du 2e Tirailleurs est retiré de sa précédente position : un instant placé en réserve aux lisières nord du bois de Cuts, il s'engage bientôt sous ses ramures, faisant face au Sud et, au Sud-Ouest, apportant son renfort aux troupes qui déjà garnissent les lisières et dont les effectifs semblent insuffisants.

Les batteries ennemies tirent sans arrêt ; 77, 105 s'entrecroisent de toutes parts, éclatant dans les bois, dans la plaine, éventrant les maisons de Cuts, consommant la ruine de La Pommeraye. Nos canons, eux, se taisent. Leurs munitions sont devenues rares et leur réapprovisionnement hélas impossible. Durant toute la matinée, stoïquement, les Tirailleurs subissent un bombardement ininterrompu ; nombreux, les blessés affluent au château de Cuts où fonctionne une ambulance et où la place va, bientôt manquer...

Le cercle ennemi se resserre encore ; les Allemands attaquent à l'Est et au Sud. Au hameau de La Barre, la ruée, féroce, est accueillie â coups de fusil ; le Lieutenant Jacquemot est tombé mortellement frappé ; ses mitrailleuses le vengent et sèment la mort parmi les rangs adverses ; les baïonnettes font le reste ; à trois reprises l'ennemi est refoulé après de furieux corps à corps.

Cependant les quelques braves qui restent sont contraints de fléchir sous le nombre : de nouveaux assaillants surgissent sans cesse. Au soir, leurs vagues puissantes finissent par refouler la faible digue qui leur faisait obstacle et déferlent vers Cuts. Dans la rue, en face d'elles, le Lieutenant d’artillerie Baireux a pointé l’un de ses canon. Le moment est venu de tirer les derniers obus. Les fusées sont débouchées à zéro : à cinquante mètres, un feu meurtrier décime les nouveaux arrivants. Les balles ripostent ; les servants, l'un après l'autre, tombent sans vie à coté de leur pièce. Resté seul, leur Chef la recharge, la pointe à nouveau, tire jusqu'au moment où, grièvement blessé lui même, il doit à son tour se laisser emporter.

Aux lisières nord du village, l'ennemi attaque également ; le Lieutenant Descamp est tué devant ses mitrailleuses. Des groupes menaçants s'infiltrent dans la zone, maintenant abandonnée, que gardait hier notre 2e Bataillon, et parviennent jusqu’à la place de la mairie de Cuts, baïonnettes hautes, cherchant à séparer les éléments de la défense. Mais le Lieutenant-Colonel Bourgue est là et dirige la résistance : il groupe aux fenêtres d'une maison convertie en place forte les tireurs les plus habiles, lance le reste à la contre-attaque, et bientôt les cadavres jonchent rues et ruelles; le reste des assaillants disparaît, le calme est revenu.

Cependant les renforts annoncés n'arrivent pas ; le cercle qui nous entoure est solidement rivé. Les blessés étouffent leurs plaintes, les fusils se rechargent encore. Vainement, par les bois, au Sud-Est, les masses ennemies cherchent à rompre nos lignes, à s'emparer des glorieux Drapeaux qui leur échappent et que protège une garde vigilante ; les baïonnettes du 2e Tirailleurs les arrêtent, ses mitrailleuses les déciment, et les hordes pressées s'arrêtent hésitantes, reculent, permettant un repli dont l'ordre vient d'arriver. Sous bois ici, 1à par des sentiers boueux, encombrés, nous gagnons Caisne. Finement, tristement, la pluie tombe toujours ; des pièces d'artillerie dont les chevaux sont tombés, abandonnées en route, sont poussées par nos hommes. A la nuit le village naguère si paisible abrite des troupes de toutes armes, décimées mais non vaincues, que protègent aux lisières proches des bois avoisinants des lignes de Tirailleurs hâtivement organisées.

Cruellement la faim se fait sentir, et les musettes sont vides ; mais la fatigue reste souveraine. En dépit de l'angoisse, malgré les cris déchirants qui s'exhalent des postes de secours, impérieusement, le sommeil apporte sa bienfaisante trêve.

Deus heures, il fait nuit encore ; mais, rapide comme une traînée de poudre, le souffle de la bonne nouvelle vient soulever toutes les paupières : la troisième Brigade Marocaine, notre soeur d'Afrique, est venue à notre secours ; elle a dégagé Carlepont, nous ouvrant une brèche.

Le temps presse ; l'ennemi attend que le jour pour enserrer sa proie : rapidement chacun se prépare ; un regain de forces soulève quelques blessés, d'autres sont apportés aux quelques voitures épargnées par la mitraille et fuyant la rocaille des chemins, étouffant de nos pas dans la terre des labours et la mousse des bois, nous partons.

Par une étroite bande de terrain nous accédons à Carlepont dont la ruine a payé notre rançon ; l'aube qui l'inonde de ses lueurs rougeoyantes apporte à nos esprits une vision sinistre : la ruine, la dévastation, les maisons effondrées, l'église meurtrie. Dans la rue, au seuil des portes défoncées, des soldats privés de vie : unis dans la mort, mélangés dans une féroce étreinte, Français et Allemands jonchent de leurs cadavres les abords de la route, les jardins, les champs; et le Christ du Calvaire, épargné par la bataille, étend sur eux ses longs bras suppliants, penche vers leurs dépouilles son regard désolé...

Plus loin des coups de pioche interrompent le silence : aux lisières des boqueteaux voisins, hâtivement, indifférents à notre passage, des Zouaves creusent des tranchées : la bataille, bientôt, va reprendre pour eux.

Cependant nous passons, libre désormais. Nous gagnons Tracy-le-Val. Voici le Bois Saint-Mard à notre gauche; devant nous le château de Vésigneux, Tracy-le-Mont, la Forêt de Laigle qui s'estompe sur notre droite. Le soleil vient nous sourire dans ce décor charmant ; les faisceaux sont formés dans la prairie, les voitures du ravitaillement nous apportent enfin les vivres réparateurs des privations de la veille. Les feux s'allument, le café se prépare et pendant ce temps, le canon recommence à gronder derrière nous.

 

CHAPITRE III

TRACY-LE-MONT  LE BOIS SAINT-MARD  QUENNEVIÈRES

Vers 10 heures les faisceaux sont rompus. Restaurés, reposés, l'esprit libre, nous reprenons la route vers Tracy-le-Mont. Bientôt nous gravissons les pentes que couronne le joli bourg depuis peu arraché à l'ennemi en retraite ; des inscriptions allemandes crayonnées sur les murailles persistent encore, mais les habitants sont là, souriant aux troupes amies qui désormais défendent leurs maisons, et dont nos éléments vont augmenter le nombre.

A l’église fonctionne une ambulance ; nous y laissons au passage nos blessés de la veille. Sur la place, baignée de soleil, s’alignent de nombreuses autos-sanitaires que, pour la première fois, curieusement, contemplent nos brancardiers fatigués.

Nous passons, longeant les ruelles herbeuses ; dans la plaine proche, le bivouac est installé en bordure du parc d'Offemont dont les grands arbres nous projettent leur mouvant ombrage.

De la paille est arrachée aux meules éparses ; et, bercés par le premier vent d'automne qui déjà fait trembler les feuilles, loin des canons dont le bruit assourdi gronde pourtant au Nord, nous complétons notre repos.

Les heures s'écoulent dans une quiétude depuis longtemps inconnue. Vainement, au soir, nous cherchons asile dans le village encombré : la nuit nous ramène à notre bivouac. Au soleil du jour succède la pluie, et durant toute la nuit, nous subissons ses torrentielles rafales. Les étoiles nous refusent leur clarté; mais en revanche les rayons d'un projecteur découvrent nos emplacements : non loin de quelques obus éclatent.

Les Allemands ont de nouveau progressé sans doute ; dépassé les tranchées qui se creusaient à Carlepont lors de notre passage. La pluie tombe toujours, glaciale, mais voici le jour enfin qui permet quelques feus autour desquels on se sèche.

L'ordre arrive au 2e Bataillon de se porter au delà de Tracy-le-Val et d'appuyer vers le Nord-Est les éléments de la 74e brigade qui combattent dans le bois Saint-Mard. Sur la droite, une Division de Réserve s'étale vers Puisaleine, surveille le plateau de Quennevières en direction de Nampcel et de Moulin-sous-Touvent.

Des patrouilles dépassent le cimetière historique de Tracy-le-Val, échangent quelques balles avec les sentinelles ennemies ; mais le gros effort des allemands porte sur le bois Saint-Mard à la faveur duquel ils comptent gagner les hauteurs que nous occupons, provisoirement en réserve. Vainement, leur Régiment d'Infanterie, Drapeau déployé, veut s'y frayer un passage : les baïonnettes s'entrechoquent, les mains se brûlent au contact des fusils ; de toutes parts le sang coule ; les blessés se prennent à la gorge : Zouaves et Tirailleurs tombent héroïquement, bordant de leurs cadavres une ligne que leur vaillance a rendue infranchissable et sur laquelle se brisent les effort redoublés des assaillants furieux.

Troué de balles, rougi du sang de son porteur, souillé de boue, le Drapeau allemand qui flottait tout à l'heure est arrache à l'ennemi : le zouave Lagarde du 3e Régiment s'en est hardiment emparé. Aux grilles du perron du Quartier Général, à la maison du garde du parc d'Offemont, le vent fait maintenant frissonner les plis du glorieux trophée ; toutes les mains se tendent vers le héros du jour à qui, dans une accolade émue, le Général remet la Médaille Militaire et le réconfortant spectacle auquel nous assistons adoucit un peu l'amertume des souvenirs de la veille.

Cependant, au soir, vers Puisaleine, l'attaque ennemie redouble de fureur. D'abord contourné, le bois Saint-Mard est largement envahi  et les masses ennemies, refoulant de toutes parts la Division de Réserve qui couvrait notre droite, s'avancent, menaçantes, jusqu'au ravin de Bimont. Au jour naissant, les Tirailleurs gardés en réserve sont appelés au combat : les nôtres traversent Tracy-le-Mont, rejoignent au château de Vesigneux ceux du 6e Régiment qui s'abritaient à Ollencourt. Il pleut toujours ; par le ravin de Bernauval, tous gagnent les bois vers le Nord. En lignes déployées, baïonnettes aux canons, les Tirailleurs s'avancent à la découverte, le doigt sur la détente, le corps penché en avant, fouillant du regard l'épaisseur des taillis.

Une chasse féroce se prépare sous les ramures ombreuses du joli bois Saint-Mard, jadis si plein de poésie. Ses hôtesses charmantes, les timides Dryades, se sont désormais peureusement enfuies ; et maintenant les tambours battent la charge dans ces vallons délicieux où seul résonnait naguère l'hallali du cerf aux abois. Douloureusement le canon fait gémir les échos ; les vieux chênes séculaires s'effondrent, fauchés par les obus et sauvagement les hommes s'entretuent. Voila l'ennemi, la mêlée est ardente, tous les nerfs sont tendus ; les armes s'élèvent, regards lancent des éclairs. Aux salves succèdent les salves ; on se fusille d'un arbre à l'autre, et la mousse se rougit du sang de nos Turcos.

Démoralisée, décimée, la Division de Réserve s'est repliée. A présent, ainsi que les flots grondants d'une marée montante, les masses ennemies déferlent de toutes parts : le Commandant Lelain, le Lieutenant Cédon sont grièvement blessés, et dans les deux camps la mort frappe à grands coups.

Une fois encore il faut céder au nombre ; de vallon en vallon. de taillis en taillis le repli s'exécute, et l'on atteint les lisières du parc de Vésigneux, la clairière verdoyante du ravin de Bernauval, au pied du coteau que couronne Tracy-le-Mont.

Face à l'ennemi, cent Turcos cependant restent encore dans le bois. Répondant aux appels héroïques de l'adjudant-chef Lainé, de l'adjudant Favre, et du sergent-major Poggi, ils n’ont pas voulu se porter en arrière ; appuyés aux arbres, tapis dans l'ombre des buissons, ils rechargent leurs fusils, épuisent les munitions des morts, déciment les rangs ennemis de leur tir bien ajusté. Mais bientôt hélas, leur feu se ralentit ; le premiér, l'adjudant-chef Lainé est tombé, mortellement atteint. Vingt hommes à peine survivent maintenant de la vaillante petite troupe, groupés autour de l'adjudant Favre et du major Poggi qui se battent encore. Les balles allemandes sifflent toujours, abattant chaque fois de nouvelles victimes.

Au soir, quatre Tirailleurs couverts de sang, accompagnant leur chef grièvement blessé lui-même, se trainent jusqu’aux tranchées qu'a donné le temps de creuser leur généreux sacrifice ; tous les autres sont morts, la face tournée vers l'ennemi.

Et dans ce joli bois Saint-Mard où désormais ils reposent, leur glorieuse dépouille a jalonné la ligne où s'est brisé l’effort Allemand : un tel cimetière était digne de semblables héros.

Sous la menace de l'ennemi, la 74e Brigade a du reculer jusqu'à Rethondes, sur la rive droite de l'Aisne ; le reste des Zouaves du 2e Régiment, des Tirailleurs des 2e et 6e, étalés aux pieds du coteau que domine Trary-le-Mont, bordent les lisieres sud du bois Saint-Mard et le ravin de Bernauval jusqu’a la route de Quenneviéres. Une deuxième ligne renforce la première aux lisières nord du village et derrière la cour d'enceinte du parc d'Offemont ; des créneaux sont taillés dans les murs du cimetière, dans l'épaisse ceinture qui clôture le parc ; les batteries des Groupes d'Afrique s'installent dans le village, fouillant de leurs obus les fourrés du bois Saint-Mard et les feux combinés des mitrailleuses et des canons obligent l'ennemi suspendre son avance, le forcent bientôt à rompre vers le Nord et vers l'Est, sur des positions moins immédiatement redoutables pour lui.

La Brigade en retraite a repris ses positions, atteint Bailly et Tracy-le-Val ; la liaison est rétablie parmi les éléments de la 37e Division ; de leur côté les Allemands s'arrêtent et s'organisent.

Aux jours suivants leurs canons trahissent leur déception et leur fureur. Tracy-le-Mont est violemment bombardé par des obus de tous calibres ; une foule de maisons s'écroulent sous le fracas des 210, ensevelissant sous leurs décombres de paisibles habitants. L'église, où 30 blessés gémissent, impuissants, incapables de mouvement, devient une cible facile pour leur vengeance impie ; le service de Santé du 2e Régiment de Tirailleurs arrache ces malheureux abandonnés à de nouvelles angoisses, improvise des moyens de transport, et le Lieu Saint, qui jadis eut été un asile, dont les piliers tremblent aujourd'hui, dont les vitraux se pulvérisent au choc sacrilège des projectiles allemands. L’artillerie ennemie tonne toujours. Sur les maisons du village, sur les murailles du Parc, les balles claquent sans ; il faut élargir notre cercle, dégager devant nous et les bois et la plaine, distancer l'ennemi de cette route de Compiègne, but de ses précédents efforts, objet constant de son ardente convoitise.

La brume du matin, en cette fin de septembre, va nous aider peut-être ? Permettre à la surprise une progression que refuse l'ingrate nudité de la plaine ; Et le 23 septembre, à l'aube, le 2e Zouaves et le 6e Tirailleurs quittent leurs tranchées. Par le ravin de Puisaleine, les Zouaves s'enfoncent dans le bois Saint-Mard ; dans la plaine, les Tirailleurs que renforcent les mitrailleuses du Lieutenant Savary marchent en direction de la ferme de Quennevières, dont la route constitue l'axe de marche, et que l'ordre est venu d'enlever aujourd'hui.

Le brouillard est opaque, le silence profond. On approche ; déjà les regards, perçant le voile gris, distinguent sans les bien voir les bâtiments de la ferme ; aux oreilles attentives des éclaireurs de pointe parviennent les sons gutturaux des voix ennemies. Quelques centaines de mètres restent à parcourir à peine avant que soit lancée la charge irrésistiblement victorieuse. Hélas ! le disque pâle qu'obscurcissait la Nue s'incendie tout à coup ! . Ses rayons éclatants traversent traîtreusement l'atmosphère ; et, sous l'azur du ciel, maintenant découvert, les rouges chéchias des Turcos qui progressent sont vite reconnues ! . L'alarme est donnée dans le camp ennemi ; les mitrailleuses d'abord, les canons bien vite tirent à toute volée, décimant les sections qui s'élancent en avant auxquelles la plaine, hostile, refuse le moindre vallonnement.

Les premiers, devant leurs soldats, les Officiers tombent le Commandant Bolelli, le Commandant Lanoé ont cessé de vivre le Commandant Fournereau, le lieutenant Savary, le Sous-Lieutenant Laurent tombent grièvement blessés. Les vagues d'assaut s'abattent, les blessés refluent, des sections éperdues, privées de chefs reculent, indécises. Héroïquement, le Capitaine Lemonon arrête cette panique : sabre haut, revolver au poing, il repart en tête des éléments qu'il a pu regrouper et tombe bientôt, à son tour, pour ne plus se relever. Blessé quatre fois, le Lieutenant-Colonel Bourgue tient encore avec quelques hommes ; mais à sa droite aucune troupe n'a gardé le contact.

Tout effort désormais devient inutile, toute insistance complèterait le massacre. Couverts de sang, les Tirailleurs qui restent reviennent à leur point de départ, poursuivis par les balles, et le 4e Régiment de Zouaves, appelé à l'aide, vient protéger leur repli.

Les Zouaves cependant ont gagné Puisaleine ; ils ont chassé l'ennemi des premières maisons ; leurs baïonnettes ont arrêté tous ses retours offensifs. De porte à porte, de muraille à muraille, les balles s'échangent, meurtrières ; des barricades s'improvisent, des tranchées se creusent, la liaison s'établit à travers les taillis avec les Tirailleurs qui bordent le bois Saint-Mard et les Zouaves qui, sur la droite, sont terrés en face de Quennevières. Ni les obus qui, sans arrêt, l'écrasent pendant le jour, ni les attaques dont la nuit perfide réserve les surprises ne triomphent de l'énergie des défenseurs : la charnière de Puisaleine reste inébranlable ; Zouaves et Tirailleurs alternent pour sa défense ; et désormais va commencer autour d'elle la sanglante progression qui, durant plus de huit mois, se poursuivra sans arrêt à travers bois, à travers champs.

La première, la Ferme de Quennevières tombe enfin le 30 octobre aux mains des Zouaves du Commandant Cazenove ; en dépit des contre-attaques, des bombardements sans merci, la ligne reste immuable. Les bâtiments de la Ferme ne sont plus que ruines; quelques pans de murs branlants restent ses seuls vestiges ; les grands arbres qui l'entouraient, déchiquetés par la mitraille, ne sont plus que des troncs noirâtres et convulsés. Mais des abris se sont creusés dans la plaine avoisinante : des réseaux de fils de fer en interdisent l'accès ; aux créneaux des tranchées des guetteurs sont en place qui fusillent leurs ennemis, et signalent sans défaillance toute tentative adverse.

A gauche, dans le bois Saint-Mard, chaque jour nouveau amène une progression nouvelle : de taillis en taillis, de layons en layon, des boyaux sont tracés, des défenses s'accumulent ; et malgré les efforts de l'Ennemi qui épuise en vain toutes les ressources diaboliques de son oeuvre de mort, malgré les galeries profondes, bourrées de cheddite qui, en d'effroyables explosions, pulvérise les ouvrages, décime des sections entières malgré les mines infernales qui, brutalement, écrasent les abris.

Les lisières extrêmes sont finalement atteintes, et l'Ennemi, pied à pied, refoulé jusqu'à la route qui, de Tracy-le-Val, conduit à Nampcel.

Les abris de l'époque n'avaient rien de confortable : dans la paroi des tranchées, des trous étaient creusés où l'on se glissait en rampant; une toile de tente en formait la clôture ; et, sur la terre humide, le soldat fatigué reposait quelques heures. Aucun feu ne séchait ses vêtements mouillés, aucune flamme ne réchauffait ses membres engourdis : toute fumée eut trahi les points de stationnement et précisé l'envoi des obus et des mines.

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