Historique du 1er Régiment de Tirailleurs Marocains

A JUIN

 

Le 17 août 1914, les habitants de Bordeaux se pressaient, nombreux autour d'un bizarre campement installé sur le pavé des Chartrons. Ils étaient attirés par la curiosité des troupes indigènes qui avaient dressé là leurs petites tentes, mercenaires farouches venus on ne savait d'où, et qui ne ressemblaient nullement aux autres guerriers africains, noirs ou turcos.
On apprit bientôt que ces grands hommes bruns, maigres comme des Fakirs et portant longs cheveux, étaient des tirailleurs marocains, débarqués de la veille avec les contingents prélevés sur les troupes d'occupation du Maroc.
Singulière odyssée que celle de ces bataillons auxiliaires, issus des anciens tabors ! Épars sur tout le front marocain au moment de la déclaration de guerre et aux prises depuis des mois avec nos tenaces adversaires de Khénifra et de Taza, ils avaient été rappelés en toute hâte à la côte et embarqués sans qu'aucun répit leur fût accordé. Épuisés par les fatigues et les privations des dernières colonnes, mal équipés, vêtus de toile kaki et de djellabas rapiécées et effrangées, il ne semblait pas, au premier aspect, que ces guerriers, dont on disait cependant le plus grand bien, fussent en état de figurer honorablement aux côtés de leurs camarades de l'armée française.
Par un miracle d'improvisation, une brigade est tout de même constituée aux ordres du Général DITTE. Elle comprend deux régiments de " chasseurs indigènes ". Le premier sous le commandement du Lieutenant-Colonel TOUCHARD formé des Bataillons AUROUX, FUMEY et RICHARD D'IVRY; le second sous le commandement du Commandant POEYMIREAU, à 2 Bataillons seulement, les Bataillons PELLEGRIN et CLÉMENT. Des armes neuves, des vestes alpines, des brodequins et des vivres sont distribués. Les trains et les sections de mitrailleuses sont organisés tant bien que mal avec les éléments trouvés sur place (matériel et animaux de réquisition, territoriaux). Organisation hâtive, en vérité, et qui eût pu donner lieu aux pires mécomptes si les tirailleurs marocains n'avaient été des soldats éprouvés, conduits par des chefs au coeur trempé par les combats et les fatigues de la guerre africaine.


1914


LA MARNE - L'AISNE


Le 25 août, une semaine exactement après son débarquement, la brigade de chasseurs indigènes est en mesure de prendre place dans l'ordre de bataille de l'armée française. A cette même date, malheureusement, les armées alliées, battues â la frontière, refluent sur tout le front avec l'espoir de reprendre ultérieurement la partie et de la gagner.
Sans plus attendre, la brigade est portée à Amiens en vue de couvrir les débarquements de la future 6e Armée. Comme elle n'a pas encore été engagée, sa place est marquée à l'arrière-garde. Elle fait front sur la Somme, se cramponne au Nord-Est de Montdidier, tient pendant deux jours les avancées de Senlis et parvient, dans l'après-midi du 2 septembre, à se frayer un chemin dans Senlis en flammes et déjà occupé par la cavalerie allemande.
Le 5 septembre enfin, elle est à l'extrême droite du dispositif de bataille de la 6e armée, qui a reçu l'ordre de pousser vigoureusement dans le flanc de l'armée de Von Klück, en direction générale de Château-Thierry. Malgré les dures épreuves, morales et physiques, des jours précédents, jamais les Marocains ne se montrèrent plus confiants et ne marchèrent plus allègrement au combat qu'en ce jour du 5 septembre qui devait préluder à la grande bataille de la Marne et marquer l'arrêt de l'avance allemande.
Dès la prise de contact, à midi, le régiment POEYMIRFAU, qui est à l'avant-garde, aborde, avec le Bataillon PELLEGRIN d'abord, puis bientôt ses deux bataillons en ligne, le village de Neufmontiers et le mamelon boisé de Penchard, cependant que le commandant AUROUX, qui a remplacé le Lieutenant-Colonel TOUCHARD à la tête du 1er Régiment, déploie deux bataillons à sa gauche, face à la croupe Penchart-Monthyon. Pleins d'entrain, encouragés par l'attitude défensive des fantassins du 4e Corps de réserve allemand, les Marocains attaquent comme à la manoeuvre, progressent par bonds alternés en s'aidant de leurs feux. Neufmontiers est enlevé, la lisière du bois de Penchard abordée, encore un effort et toute la gauche ennemie va céder sous la furieuse ruée des Marocains. Le bataillon RICHARD D'IVRY, en réserve, jusque là en àrrière du Régiment POEYMIREAU, est appelé à fournir cet effort décisif. Son attaque en équerre sur la ligne Neufmontiers-Penchard est irrésistible. Malgré les lourdes pertes subies et la mort de son magnifique chef tombé à cheval à la tête de ses tirailleurs, les débris du bataillon atteignent le sommet du bois de Penchard et la ligne des batteries prussiennes.
Malheureusement, ce brillant succès ne peut être exploité faute de réserves disponibles. Sous la pression sans cesse accentuée des réserves allemandes lancées à la contre-attaque, la brigade, tout entière engagée et considérablement affaiblie par cinq heures de lutte acharnée, rompt le combat en bon ordre, ne lâchant le terrain que pouce par pouce et donnant ainsi le temps à une division fraîche du corps de LAMAZE d'intervenir opportunément avant la nuit et de balayer de son artillerie la contre-attaque allemande déployée en formations denses dans la plaine.
Lorsque; plus tard, grâce à la publication de document; précis, la lumière se fera plus grande sur les événements de cette journée mémorable du 5 septembre 1914, les historiens militaires ne manqueront pas de souligner le rôle glorieux joué par la Brigade marocaine à l'aile droite de l'armée Maunoury, et de rendre hommage à ses qualités d'endurance et de manoeuvre.
Le 6 au matin, la brigade remise en ordre dans la nuit reprend l'attaque au premier rang. Pendant huit jours la lutte continue sans trêve. Le régiment AUROUX enlève les hauteurs de Chambry, dans la journée du 6, tandis que le régiment POEYMIREAU s'empare par surprise, le 7 au soir, de la côte 107 (Nord de Vareddes), bastion de droite de la ligne de résistance ennemie.
Le 10, la poursuite est entamée.
Le 11, la brigade marocaine marchant à l'avant-garde de la 45e Division, le Régiment POEYMIRAU déloge de Chaudun, après un combat de rues acharné où s'illustre le bataillon PELLEGRIN, une arrière-garde ennemie solidement retranchée qui s'efforce en vain de nous disputer le passage.
Le 13, le 14 et le.15, les Marocains sont en réserve de la 45e Division qui a franchi l'Aisne mais n'arrive pas à s'emparer des, hauteurs qui dominent le petit village de Crouy - la côte 132 à l'Ouest, le plateau de Perrières au Nord. Le 16 au matin, la brigade, appelée à la rescousse, reçoit l'ordre d'enlever ces puissants objectifs. Débouchant de Crouy, les Tirailleurs du Bataillon PELLEGRIN escaladent, à l'Ouest les pentes escarpées de la côte 132 et délogent l'ennemi à la baïonnette. Au Nord, le régiment AUROUX prend pied sur le plateau de Perrières et pousse même jusqu'à la ferme de Perrières sans pouvoir s'y maintenir. Pendant deux jours la lutte est opiniâtre pour la possession des crêtes. Le 17 au soir, l'ennemi, las de la lutte, abandonne la partie, laissant aux mains des Marocains toutes les positions conquises la veille.
Ces brillants succès n'avaient pas été obtenus impunément. Des 4000 combattants débarqués en France un mois auparavant, il ne restait plus que 800 hommes valides. Le 23 septembre, la brigade marocaine était dissoute et ses deux régiments fusionnés en un seul comprenant deux petits bataillons aux ordres du commandant POEYMIRAU.
Le magnifique effort de la brigade marocaine au cours des opérations de l'Ourcq et de l'Aisne avait forcé l'admiration de tout le monde. Le 10 décembre 1914, M. MILLERAND, ministre de la guerre, en transmettant au Général LYAUTEY un rapport spécial du Général Maunoury faisant l'éloge des tirailleurs marocains, joignait ses félicitations à celles du commandant de la 6e armée et s'exprimait ainsi
" Disciplinés au feu comme à la manoeuvre, ardents dans l'attaque, tenaces dans la défense de leurs positions jusqu'au sacrifice, supportant au delà de toute prévision les rigueurs du climat du Nord, ils donnent la preuve indiscutable de leur valeur guerrière.
De telles qualités les placent définitivement sur le même rang que nos meilleurs troupes d'Afrique et les rendent dignes de combattre, aux côtés des troupes françaises. "


1915


SOISSONS - CHAMPAGNE (Mars 1915)
TRANCHEES DE CALONNE - ARTOIS
CHAMPAGNE (Octobre 1915)

 


Jusqu'en janvier 1915, le régiment de tirailleurs marocains, incorporé à la brigade mixte KLEIN va faire son apprentissage de la guerre de tranchées dans le secteur de Missy-Sur-Aisne. Renforcé d'un troisième bataillon, il se signale bientôt par l'audace de ses patrouilles et son adaptation rapide à la forme nouvelle de la guerre.
Son admirable esprit de corps, son entrain et sa belle tenue au feu, le désignent déjà pour participer aux dures besognes qui demandent du mordant et de la tenacité. Véritables " hirondelles de la mort " ainsi que les surnommeront les Allemands, les Marocains seront de toutes les offensives qui marquent les étapes de l'année 1915, une des plus sanglantes de la campagne.

SOISSONS (Janvier 1915)

L'affaire de Soissons rouvre, pour le régiment, l'ère des grands combats.
Après une attaque sans grande portée, exécutée le 8 janvier sur la côte 132 par le bataillon PORTMAN, attaque couronnée d'ailleurs d'un plein succès, la brigade mixte KLEIN et bientôt tous les éléments du Corps BERTHELOT aventurés sur la rive Nord de l'Aisne, sont assaillis par un ennemi mordant qui a ramené toutes ses réserves. Du 11 au 13 janvier, c'est une lutte sauvage où les Marocains se dépensent sans compter.
Sous l'impulsion de leur chef intrépide, le Lieutenant-Colonel POEYMIRAU, ils mènent toutes les contre-attaques. Dans la journée du 13, les efforts désespérés du bataillon PORTMAN au Nord. du cimetière de Crouy, et des compagnies FOULON et de LESQUEN au Nord du Moncel, parviennent un instant à contenir la formidable poussée de l'ennemi.
Mais ce n'est qu'un répit : derrière les défenseurs, la rivière, démesurément grossie, n'autorise plus le passage des renforts. Il faut se résoudre à l'évacuation.
Dans la nuit du 13 au 14, les éléments de la brigade KLEIN repassent sur la rive Sud sans être inquiétés, grâce à la résistance tenace des débris du régiment marocain sur 9 kilomètres de Soissons à Missy-sur-Aisne.

CHAMPAGNE (Mars 1915).

Un mois de repos et le régiment incorporé cette fois à la 48e DI est acheminé sur le Mesnil-Les-Hurlus pour prendre part aux opérations offensives déclenchées depuis près d'un mois dans ce secteur. Mis en face des formidables retranchements de la côte196 et de la Butte du Mesnil, aux prises avec un adversaires averti et sans cesse renforcé, le régiment s'épuise en des attaques mal soutenues qui ne rapportent que quelques gains de terrain insignifiants.
Après neuf jours d'une lutte stérile, les Marocains sont ramenés à l'arrière, la mort dans l'âme. 1200 des leurs sont restés sur le terrain et ils ont perdu les meilleurs de leurs chefs : le Commandant GEORGE, les Capitaines ROGERIE, BORDENAVE, DURAND, GRIGNON, PERTUS, LAURENCE... etc... tous officiers d'une valeur et d'une énergie rares qui eussent mérité de tomber en un jour rayonnant de victoire.

TRANCHEE DE CALONNE (4 Avril - Mai 1915)
Remis en main et renforcé d'un quatrième bataillon, le régiment est bientôt dirigé sur les Éparges où l'on se bat furieusement pour la conquête des positions dominantes.
Le Bataillon PORTMAN, engagé le 20 avril, n'obtient qu'un petit succès au prix de pertes très élevées. Le 4 mai, le régiment, en réserve près du bois des Trois-Jurés, reçoit l'ordre de contre-attaquer l'ennemi qui a pénétré très avant dans le secteur de la 48e DI. Sans perdre une minute, le régiment prend son dispositif et fonce dans le, bois. En tête les jeunes compagnies du 4e Bataillon font merveille. L'ennemi, surpris, est bousculé, ramené au pas de course dans ses tranchées de départ.

ARTOIS (Mai-Juin)

Après ces réconfortants succès, endeuillés par les lourdes pertes subies et l'évacuation du Lieutenant-colonel POEYMIRAU, blessé grièvement au bois des Trois-Jurés, le Lieutenant-colonel AUROUX quia pris le commandement conduit ses tirailleurs en Artois. Le canon y fait rage depuis le 9 mai; mais il y a encore des lauriers à glaner pour ceux qui ne craignent pas de franchir les parapets et de s'aventurer sur les glacis.
Le 26 mai, les bataillons WOLF et BLANC attaquent sans succès sur la route d'Aix-Noulette à Angres. L'attaque, reprise le 16 juin par les bataillons CANAVY et WOLF, réussit pleinement. L'ouvrage des Abattis est enlevé du premier bond. Les Marocains se cramponnent au terrain et le conservent en dépit des contre-attaques les plus violentes.
A la suite de ces glorieuses journées, la 48e DI était citée a l'ordre de l'armée et, dans son ordre du jour, le Général, Commandant la 48e DI, reportait tout particulièrement sur le régiment marocain le mérite de cette récompense. Peu de temps après le 20 août, le président de la République, accompagné de Sa Majesté le roi des Belges, et des Généraux JOFFRE et FOCH, venait personnellement apporter ses félicitations au régiment marocain et lui remettre un drapeau.
A cet emblème neuf, dans les plis duquel on eût pu déjà inscrire les noms de 10 glorieuses batailles, il fallait pour baptême une affaire de grand style qui surpassât en actes d'héroïsme tout ce qui avait été accompli jusqu'à ce jour. L'occasion s'en offrit le 6 octobre en Champagne.

CHAMPAGNE (6 Octobre)

Massé dans les parallèles de départ, au Nord du village de Souain, le régiment attaque, le 6 octobre en direction générale de Somme-Py. Au petit jour, le 4e Bataillon (Bataillon CEEMET) qui est en tête, s'enfonce comme un coin dans les lignes ennemies. Rien ne résiste à l'élan furieux des démons en djellabas qui atteignent bientôt Somme-Py où ils font un massacre d'Allemands. Mais les Marocains seuls ont percé. A droite et à gauche, les attaques ont été brisées. Trop en flèche, le 4e Bataillon, assailli à son tour, succombe après une lutte acharnée, cependant que les 1er et 3e bataillons parviennent à grand peine à maintenir leurs positions.
Trente-trois officiers et 1400 hommes s'étaient sacrifiés ce jour-là, pour le baptême du drapeau. Un tel sacrifice méritait sa récompense, il l'obtint. Le 16 octobre, le Général, Commandant en Chef, faisait paraître l'ordre suivant concernant le régiment marocain :


" Sous le commandement de son chef, le Lieutenant-Colonel AUROUX, a enlevé, le 6 octobre 1915, au petit jour, sur un front de plusieurs centaines de mètres la deuxième position allemande, s'est porté d'un seul bond, à plus d'un kilomètre au delà, a foncé sur l'ennemi, surpris dans ses bivouacs, lui faisant subir, à la baïonnette, des pertes considérables. "


1916


VERDUN

 


Après de telles épreuves, il parut nécessaire d'infuser au régiment un sang nouveau et de relever les vieux bataillons composés en majeure partie de soldats blessés, arrivés au terme de leur engagement et désireux de revoir leur pays et leurs familles. Grâce aux résultats de la campagne de recrutement qui ont permis la création, au Maroc, de bataillons neufs, la relève peut-être effectuée à partir du printemps de 1916.
Les bataillons CIMETIERE, BOUCHER et DUPAS entrent successivement dans la composition du régiment, mais ces unités formées de recrues, hâtivement instruites, n'offrent pas encore toutes les garanties de solidité désirables.
Une nécessité s'impose : celle de retirer le régiment marocain des grandes bagarres pour lui permettre de souffler et d'acquérir les qualités d'endurance et de manoeuvre d'une troupe de choc.
C'est la raison pour laquelle cette année 1916 n'est pas, pour les Marocains, aussi riche de gloire que les précédentes. Elle marquerait même une page blanche dans le Livre d'Or du régiment, si les braves tirailleurs des 1er et 4e bataillons n'avaient eu à coeur, avant d'être relevés, d'inscrire au drapeau un nom qui symbolise l'héroisme le plus pur et est auréolé d'une gloire sans pareille : VERDUN.
A partir du 22 avril, le régiment, commandé par le Lieutenant-Colonel MAURICE, est engagé, par fractions, dans l'enfer de la rive droite. Aucune action d'ensemble. Les unités, mises successivement à la disposition des commandants de secteur, étayent la ligne et réchauffent le coeur de tous par leur belle tenue sous les bombardements les plus violents et la vigueur de leurs contre-attaques.
L'histoire ne redira jamais assez les noms des héros qui, fidèles à la consigne reçue, se sacrifièrent obscurément sur ces coteaux dévastés de la Meuse.
Entre autres actions glorieuses, il convient de citer la participation du bataillon POULET à la première reprise de Douaumont pendant les journées des 22, 23 et 24 mai.


1917


LE CHEMIN DES DAMES


Le printemps de 1917 retrouve les Marocains à la division PELLE (153e du 20e Corps). Huit mois de séjour dans les secteurs réputés calmes et les camps d'instruction en ont fait des poilus instruits, frémissants et impatients de se mesurer, à découvert, avec l'ennemi exécré. Ils savent, depuis février, que leur place est marquée au premier rang de l'offensive projetée. Confiants dans le succès, c'est avec un entrain et un zèle vraiment dignes d'admiration, qu'ils se préparent pour cette grande fête.
Dans la nuit du 15 au 16 avril, le Lieutenant-Colonel CIMETIERE, qui a pris le commandement du régiment, en remplacement du Lieutenant-Colonel MAURICE glorieusement tombé pendant la préparation de l'attaque, dispose ses bataillons dans les tranchées de départ situées au Nord de Vendresse. Les bataillons DEVES (5e) et MAILLET (6e) sont en tête ; le bataillon DUPAS (7e) est en réserve.
Au petit jour, dans un élan magnifique, les djellabas franchissent les parapets et dévalent les pentes du ravin de Chivy. En flèche dès le début de l'action, fauchés de flanc par les mitrailleuses de Chivy et de la sucrerie de Cerny qui tiennent désespérément, les Marocains collent au barrage, s'enfoncent dans le bois de Paradis, dont ils massacrent tous les défenseurs et mordent sur le Chemin des Dames.
A midi, le 5e Bataillon (Capitaine Adjudant Major SINZONNET), qui a poussé hardiment jusqu'au rebord Nord du plateau au-dessus de Courtecon, reçoit l'ordre de stopper et de s'organiser sur place.
Dans cette journée, infructueuse dans l'ensemble, le régiment marocain avait marché selon l'horaire fixé, en dépit des mitrailleuses et des obstacles accumulés sur son chemin. Ses jeunes bataillons pouvaient, à juste titre, être fiers de leur premier combat. Le soir du 16 avril ils jalonnaient la pointe la plus avancée de l'armée MANGIN. A la suite de ce fait d'armes, le régiment obtenait une magnifique citation parue à l'ordre du 4 mai :


Sous l'énergique impulsion de son chef, le Lieutenant-Colonel CIMETIERE, a emporté d'un élan les trois lignes de tranchées de la première position allemande, puis a franchi successivement deux ravins profonds, le premier battu par un feu violent de mitrailleuses, le second abrupt, boisé et énergiquement défendu par un ennemi disposant d'abris profonds, auquel il a fait plus de 500 prisonniers. Malgré les pertes subies, a abordé sans désemparer la deuxième position allemande, enlevant plusieurs lignes de tranchées et ne s'arrêtant que par ordre, pour permettre l'arrivée à sa hauteur de troupes voisines qu'il avait dépassées dans son élan


Cette deuxième citation à l'ordre de l'armée comportait l'attribution, au régiment, de la fourragère aux couleurs de la Croix de Guerre.
Dans les jours qui suivent, le régiment marocain, inaccessible au découragement produit par la déception du 16 avril, donne la mesure de sa solidité et de ses hautes vertus morales.
Discipliné et toujours confiant dans l'heureuse issue de la guerre, c'est sans se plaindre qu'il accepte les missions pénibles que d'autres ont refusées ou hésitent à remplir.
Pendant vingt-cinq jours, il monte la garde sur les positions conquises de haute lutte le 16 avril. Dans ce secteur bouleversé, pilonné jour et nuit par une artillerie formidable, il tient sans défaillance et repousse toutes les tentatives de l'ennemi.
Dans la nuit du 4 au 5 juin, au moment où il va être relevé, c'est à son concours que l'on fait appel pour rétablir la situation compromise dans un secteur voisin. La citation à l'ordre de l'armée décernée au 7e Bataillon à la suite de cette affaire meurtrière, dit assez éloquemment les difficultés de la tâche et la bravoure dont firent preuve les compagnies du 7e Bataillon (la Compagnie DESJOBERT notamment)

" Amené dans la nuit du 4 au 5 juin 1917 sur un terrain inconnu, violemment battu par l'artillerie et les mitrailleuses ennemies, s'est porté en avant, d'un élan magnifique et irrésistible.
Grâce aux ordres précis et à l'énergique impulsion de son chef, le Commandant BERTRAND, et malgré ses pertes cruelles en cadres, a reconquis presque intégralement, en quelques minutes, le terrain pris la veille par l'ennemi et défendu par de nombreuses mitrailleuses. "


1918


Las d'une lutte jusqu'ici stérile, impatients d'en finir, les adversaires, Allemands d'abord, Alliés ensuite, vont rechercher, à découvert, une décision foudroyante et se porter ces formidables coups qui retentiront éternellement dans l'histoire de l'humanité.
Jusqu'en juillet 1918, l'attitude des Alliés est nettement passive. Ils se bornent simplement à disputer, pied à pied, le terrain choisi par l'ennemi pour ses attaques, et à colmater sur les monts des Flandres, l'Avre et la Marne, notre front sérieusement entamé.
A partir du 15 juillet, le Général FOCH prend, à son tour, l'initiative des opérations. Ses attaques savamment combinées et coordonnées, obtiennent partout le plus grand succès. C'est une série ininterrompue de coups de bélier, assénés aux points et aux moments voulus, avec une puissance et une rapidité vraiment démoniaques, qui déconcertent l'ennemi, le disloquent et l'obligent à un recul tout près de se changer en un désastre sans précédent.
Retiré du front de Verdun, en fin mars, c'est-à-dire au moment où l'ennemi fait peser, sur le front britannique, sa menace de rupture, le régiment des tirailleurs marocains, devenu 1er régiment depuis la création d'un 2e régiment, est maintenu à l'arrière sans jamais être engagé dans la gigantesque bataille défensive.
C'est que le Haut Commandement, avec un discernement sûr et une connaissance parfaite de ses moyens, a reconnu en lui un merveilleux outil d'offensive qu'il entend conserver intact et n'employer qu'à bon escient.
Alors que toutes les unités de l'Armée Française sont jetées, tour à tour, dans la fournaise, le 1er marocain, maintenu lui, sur les Grandes Rocades, se déplace, par étapes, en arrière du front menacé, en situation d'intervenir au premier signal sur les points sensibles de l'ennemi.
On le voit à Compiègne, en soutien de la 3e armée, à Amiens, en soutien de la 1ere, puis en Artois derrière les Britanniques. En juin, l'offensive du Chemin des Dames le ramène dans l'Aisne. L'heure de son intervention approche. Derrière le rempart, hâtivement dressé en bordure du ru de Retz, il va, silencieusement, à partir du 13 juin, se préparer à la terrible riposte.


CUTRY (28 Juin)


Le 27 juin, le régiment reçoit l'ordre de s'emparer du plateau qui surplombe à l'Est le ru de Retz position dominante, dont la possession est nécessaire au développement des opérations que le commandement a décidé d'entreprendre dans cette région.
Le 28, à l'aube, les bataillons STEFANI et LE BOETTE, qui attaquent au premier rang, surprennent l'ennemi par la soudaineté d'une attaque préparée dans le plus grand secret.
Le bataillon de droite (Commandant STEFANI, puis le Capitaine TRINQUET) atteint rapidement ses objectifs. A gauche, dans la zone d'action du bataillon LE BOETTE, les difficultés sont plus grandes, difficultés de terrain, d'une part, et résistance tenace de l'ennemi, d'autre part. Sans attendre que les passerelles soient construites, les tirailleurs du Commandant LE BOETTE franchissent le ru et escaladent les pentes abruptes du plateau. Pouce par pouce, le terrain est déblayé et conquis après une lutte acharnée et meurtrière. Dans la nuit du 30, une attaque brillamment menée par les Compagnies GIGOUT et GABRIELLI complète le succès. Tous les objectifs assignés sont atteints.
A la suite de ce brillant fait d'armes, le régiment obtenait la citation suivante :


" Sous le commandement du Lieutenant-Colonel CIMETIERE, a mené, le 28 juin 1918, malgré les plus grandes difficultés, une attaque extrêmement brillante, couronnée de succès. A eu successivement à réduire la résistance de nombreux ennemis, dans une région tourmentée et boisée, à manoeuvrer pour encercler un village organisé et pourvu d'une garnison nombreuse et à réduire cette dernière. N'a pu remplir cette tâche multiple que grâce à un entraînement, une vigueur et un esprit de discipline incomparables. A fait plus de 500 prisonniers, capturé 18 mitrailleuses et un nombreux matériel.


BREUIL - LA CRISE (18, 19, 20, 21 .Juillet 1918)


Les résultats de l'attaque du 28 juin vont grandement faciliter la riposte de l'armée MANGIN, le 18 juillet.
Dans la nuit du 15 au 16, le régiment reprend dans le secteur d'Ambleny les positions qu'il a déblayées et conquises. Le 17, il reçoit l'ordre de faire brèche sur le plateau, à l'Est du ru de Retz et d'atteindre la Crise, si possible. Le 18, avant les lueurs de l'aube, le régiment s'ébranle par bataillons échelonnés. Le bataillon LE BOETTE, qui .a encore l'insigne honneur d'attaquer en tète, enlève d'un seul élan la ligne des ouvrages qui constituent son premier objectif et poursuit sa marche irrésistible sur son second objectif, ,jalonné par le village de Breuil.
Malgré la résistance de l'ennemi qui se cramponne ferme au terrain, et les difficultés rencontrées au passage du ravin de Saconin-Breuil, Breuil est enlevé à son tour.
Le 29 juillet, à 4 heures 45, l'attaque est reprise par le bataillon TRINQUET qui parvient, au prix de pertes cruelles, à atteindre, dans la journée, la route de Soissons à Paris et la ferme du Mont de Courmelle.
Des trois magnifiques bataillons lancés la veille à l'assaut, il ne reste plus que des débris. Dans la nuit du 19 au 20, ils sont groupés en un seul bataillon aux ordres du Commandant LE BOETTE.
Le 20 et le 21, ce bataillon de manoeuvres composé de gens qui, depuis deux jours, combattent sans répit, et ont vu tomber les meilleurs de leurs chefs, attaque obstinément en liaison avec les Américains et un groupe du 2e bataillon de Chasseurs à pied. Le soir du 21, la Crise est atteinte et les djellabas se montrent aux abords de la Roche et de la voie ferrée, bien au delà de l'objectif assigné.
La moisson de lauriers de ces glorieuses journées dépassait toutes les prévisions. Le régiment avait, on peut le dire, combattu jusqu'à la limite de sa capacité offensive, et ajouté au Livre d'Or une magnifique page de gloire. Il devait trouver sa récompense dans une quatrième citation parue à l'ordre du 23 septembre :


" Régiment d'élite, qui, sous les ordres de son chef, le Lieutenant Colonel CIMETIERE, s'est élancé, le 18 juillet 1918, dans la bataille, avec sa fougue et sa vigueur coutumières, a réalisé une progression de plus de 9 kilomètres pour atteindre, au delà du ravin de Saconin-Breuil et des hauteurs de Berzy-le-Sec, l'objectif assigné du .ravin de la Crise, obtenant, pour parfaire son oeuvre, un jour de combat supplémentaire avant le repos que les ordres lui imposaient. A capturé plusieurs centaines de prisonniers, de nombreux canons et mitrailleuses et infligé à l'ennemi des pertes considérables. "


VILLERS-AUX-ERABLES, ANDECHY (8 Août 1918)


Réorganisé, renforcé d'un bataillon neuf, le 9e (Commandant WOLF) qui a pris la place du 7e, renvoyé au Maroc, le 1er Marocain passe en Août des bords de la Crise à ceux de l'Avre.
Sa réputation de troupe de choc incomparable, fortifiée par les retentissants succès du mois précédent, l'a déjà précédé à la 1ere armée. Aussi bien, est-ce sur lui .et les autres régiments de la valeureuse 153e Division que le Général DEBENEY va compter pour l'exploitation de sa magnifique manoeuvre du 8 août.
Le 8 août, au matin, après la conquête du premier objectif constitué par le rebord occidental du plateau de Moreuil, la 153e DI s'enfonce, comme un coin, entre les 42e et 37e DI. Le Régiment marocain, toujours en tête, progresse par bataillons échelonnés, en direction de Villers-aux-Erables.
Par une attaque combinée des 3e et 9e Bataillons, Villers-aux-Erables est enlevé de haute lutte. Un temps d'arrêt et le 3e bataillon reprend sa marche jusqu'aux abords de Fresnoy-en-Chaussée qui est âprement défendu. Une attaque, vivement montée avec le concours de chars d'assaut, nous met en possession de ce point d'appui, mais la progression doit s'arrêter à la nuit devant Hangest-en-Santerre solidement tenu par l'ennemi.
Le 9, à 8 heures, les Marocains se lancent à l'assaut d'Hangest qui tombe après une lutte acharnée de plusieurs heures. Comme le 19 juillet au soir, les vides faits dans les rangs du régiment imposent une réorganisation. Tous les éléments valides sont fusionnés en un seul bataillon aux ordres du Capitaine BATUT, qui, le 10, enlève successivement Erches et Andechy.
Ce dernier village devait marquer l'arrêt de l'avance réalisée par le régiment marocain. dans ces trois .journées de bataille aussi fructueuses et aussi riches de gloire que les journées de juillet.
Encore une fois, les Marocains avaient fait la preuve de leurs qualités d'audace et de manœuvre.
Le Général, Commandant en Chef, tint à le reconnaître hautement, en leur conférant la fourragère aux couleurs de la médaille militaire et en leur décernant une cinquième citation ainsi conçue

" Après une série de succès incomparables et malgré les difficultés résultant de son organisation spéciale, se reconstitue en quelques jours pour prendre une part glorieuse à la nouvelle bataille, sous le commandement du Lieutenant-colonel CIMETIERE, s'y lance avec son ardeur coutumière, progresse, en trois jours, de 20 kilomètres, jalonnant de ses morts les lignes de résistance de l'ennemi qui ne peut arrêter son élan, s'empare de 2 .villages, de 400 prisonniers et d'un nombreux matériel, contribuant ainsi, dans la plus large mesure, à une grande victoire.


LA VESLE (30 Septembre 1918) -- SERRE ET OISE: (Octobre 1918)


Après un mois et demi de répit, le régiment, qui n'a pu être que médiocrement renforcé, est appelé sur la Vesle pour prendre part aux opérations visant la reprise des plateaux qui séparent cette rivière de l'Aisne. C'est avec deux bataillons seulement, qu'il va s'engager : le 9e (Capitaine BATUT) et le 3e (Capitaine MESSAL) renforcé des débris du 8e.
Le 30 septembre, à 5 heures 30, le Régiment, débouchant du bois Vigne, se porte à l'attaque par bataillons successifs, le 9e en tête. Assailli dès le départ par de violents feux de mitrailleuses qui le battent de front et d'écharpe, le bataillon BATUT atteint néanmoins les deux premiers objectifs. Mais les pertes sont considérables et le flanc gauche est totalement découvert par suite de l'arrêt du régiment de gauche qui n'a pu progresser. Les Marocains, en butte aux puissantes contre-attaques d'un ennemi manoeuvrier et mordant, sont, dans la soirée, obligés de se replier sur Huit-Voisins et le mont Ferré. Ils en repartent le lendemain sur les talons de l'ennemi qui se dérobe et est poursuivi vigoureusement jusqu'à l'Aisne.
600 hommes sur 1.100 et 22 Officiers sont tombés dans cette journée du 30 septembre, moins brillante pour les Marocains que celles de juillet et d'août.
Le régiment anémié va-t-il enfin être renvoyé à l'arrière pour se réorganiser et souffler un peu ? Il n'en est. rien. La bête est aux abois. Si fatigués que soient les chasseurs, il faut qu'ils continuent jusqu'à l'hallali final.
A peine retiré du front de l'Aisne, le régiment est acheminé sur l'Oise où, partant de Liez, il s'engage, le 19 octobre, en direction générale de Guise.
Du 19 au 30 octobre, il tient la première ligne. Multipliant leurs efforts, ses 2 bataillons squelettiques parviennent à force de ténacité et de bravoure à bousculer l'ennemi sur plus de 15 kilomètres.
Les villages de Surfontaine, Villers-le-Sec, Parpeville et Landifay marquent les étapes de cette progression victorieuse qui devait être la dernière affaire du régiment.
Le 11 novembre, l'armistice le surprenait à Chauny, au moment où, renforcé et remis en main, il s'apprêtait à porter à l'ennemi des coups décisifs.
Tel est, succinctement résumé, l'historique de ce régiment glorieux entre tous.

L'Armée d'Afrique peut être justement fière de ce dernier rejeton de sa grande lignée. Quand on évoque la sanglante tragédie de Fez, d'avril 1912, et qu'on relit les splendides citations décernées, au cours de la grande guerre, à ces tirailleurs marocains, issus, somme toute, des anciens tabors révoltés, on ne peut s'empêcher d'admirer l'œuvre de ces grands Français civilisateurs, conquérants d'un immense Empire, qui, en aussi peu de temps, surent grouper autour de l'emblème sacré de la Patrie. ces magnifiques légions africaines d'un loyalisme et d'une bravoure à toute épreuve.
Qu'on le sache bien, ceux-là firent doublement leur devoir qui non seulement apportèrent à la France le tribut de leur sang, mais lui donnèrent encore ces soldats entraînés et disciplinés qui ont fait merveille sur tous les fronts.
La gloire du 1er Régiment de Tirailleurs Marocains rejaillit sur tous ces hommes d'énergie et d'action qui voulurent et obtinrent que le Maroc apportât à la France le concours le plus large et le plus dévoué.

Il convient de citer ici les noms du Général LYAUTEY, véritable créateur des troupes marocaines, du Général PELLE, qui les organisa, du Général POEYMIRAU, du Colonel AUROUX, des Lieutenants-Colonels MAURICE et CIMETIERE qui, successivement, commandèrent le régiment et surent le conduire sur les chemins de la victoire, de Mme LYAUTEY et de M. Auguste TERRIER, Directeur de l'Office du Protectorat de la République française au Maroc, qui, pendant quatre ans, avec un dévouement inlassable et une sollicitude vraiment touchante, apportèrent au régiment marocain le réconfort matériel et moral des nombreuses oeuvres de guerre créées par leurs soins (secours et dons, Foyer du soldat marocain, maison de convalescence de San-Salvadour, etc...etc...), des Français du Maroc enfin, colons ou fonctionnaires, qui se présentèrent nombreux pour encadrer les unités nouvelles et les conduire à la bataille.
La devise du 1er Régiment de Tirailleurs Marocains pourrait être celle, si fière et si expressive, des bataillons de chasseurs à pied : Repos ailleurs. Il n'a point foulé la terre ennemie, il n'a pas connu les joies du triomphe, ni vibré aux acclamations enthousiastes des Alsaciens-Lorrains. Des premiers, il est rentré au Maroc où il affronte aujourd'hui de nouveaux périls.
Mais le souvenir des tirailleurs restera ineffaçable dans le coeur des chefs et camarades de l'Armée Française qui les connurent et les aimèrent, dans celui des vaillantes populations du front français qui, maintes fois, les virent passer, farouches et fiers, enveloppés dans leurs petites djellabas brunes, pareils à des moines guerriers et mystiques. Et mystiques, ils l'étaient certes, ces mercenaires redoutables qui trouvaient dans la lutte une âpre volupté et parcouraient les champs de carnage, le front haut, en chantant :

 


Men Moulay Idriss djina
la rebi taafou âlina.
Nous venons de Moulay Idriss

que Dieu efface nos péchés !


Capitaine JUIN

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