Les ZOUAVES Au CORNILLETExtrait de "La terre de France reconquise", Henri Bordeaux |
||
|
Notre attaque du 20 mai, du Mont Cornillet au Téton, est menée par des régiments appartenant aux division Joba, Ferradini, Aldebert. Elle se déclenche à 16 Heures Vingt-cinq , par un très beau temps. Les objectifs sont atteints au nord du Téton et du Casque et au nord-est du Mont-Haut. Sur les pentes nord-ouest du Mont-Haut et au Mont Blond, notre progression est arrêtée par des barrages de mitrailleuses et d'artillerie. Le mont Cornillet est enlevé par le 1er zouaves, qui atteint l'entrée des souterrains. Cette fois le tunnel est entre nos mains. L'action du 1er zouaves au Mont Cornillet peut aisément être présentée à part. Elle est un des épisodes les plus fameux de la bataille de Moronvilliers et son récit est digne de clore cet Historique bien incomplet, qui n'a pu que résumer à larges traits l'ensemble complexe de cette difficile conquête. Les ZOUAVES Au CORNILLET Le
passé du 1er zouaves est un des plus riches et des plus beaux de la
guerre. Il fait ses débuts, sous les ordres du lieutenant-colonel Heude,
dans la bataille de Charleroi. Il se bat successivement à Clermont
(Belgique), Ribemont (Aisne), Villers-le-Sec (Aisne), Montmirail
(Marne).Après la Marne, il prend part, avec la 1re armée, aux combats de
la Ferme du Godat où il perd son colonel et de nombreux officiers. Au
plateau de Craonne, il défend pendant sept jours avec acharnement la
ferme de la Creute et le bois de la Vallée-Foulon (19 octobre au 26
novembre 1914), ce qui lui vaut une citation du général de Maud'huy,
commandant alors le 18e corps d'armée, auquel il est rattaché. De
l'Aisne, à la fin d'octobre, il est transporté en BeIgique ; à peine débarqués,
ses bataillons sont jetés inopinément dans la mêlée sur les bords de
l'Yser. La tâche est rude, mais il maintient intact, sous le commandement
du colonel de Grandrut, le secteur qu'il a pour mission de garder. Ici se
place cet épisode à la d'Assas qu'une citation à l'ordre de l’Armée
(19 novembre 1914) a rendu célèbre et dont le héros est demeuré
inconnu Le
12 novembre (1914), à cinq heures, une colonne allemande se portait à
l'attaque du pont de Die Gratche, défendu par le 1er zouaves, en poussant
devant elle des zouaves prisonniers et en criant : « Deuxième bataillon,
« cessez le feu ! » Un instant nos soldats et leurs mitrailleuses
interrompent leur tir, lorsque des rangs allemands part ce cri poussé par
un des zouaves prisonniers «
Tirez donc, au nom de Dieu ! » Une décharge générale part alors de nos
rangs, couche à terre les assaillants et l'héroïque soldat dont le dévouement
avait permis aux nôtres de déjouer une ruse. Si le nom de ce brave reste
inconnu, du moins le 1er zouaves gardera-t-il le souvenir de son sacrifice
qui honore le régiment à l'égal du plus beau fait d'armes de sa
glorieuse histoire. Honneur à sa mémoire ! » ,Signé : D’URBAL Du
10 au 24 décembre (1914), le régiment est appelé à participer à la défense
d'Ypres, puis il va tenir les tranchées de Nieuport à la mer. « Appelés
depuis le mois de février, dit le général Rouquerol, commandant le
groupement de Nieuport, dans l'ordre général qu'il adresse à ce régiment
quand celui-ci sera appelé à d'autres destinées, à la garde d'un
secteur difficile, les zouaves ont montré particulièrement dans
l'attaque du 9 mai et dans le coup de main du 11 juin, par leur bravoure,
leur endurance, leur solidité et leur belle tenue sous le feu, qu'ils étaient
dignes de leurs glorieuses traditions. » Verdun
va vérifier mieux encore cette bravoure, cette endurance, cette solidité.
Le 11 mars (1916), le régiment, sous les ordres du colonel Rolland, est
amené sur la rive gauche de la Meuse alors menacée. La ligne Béthincourt-le
Mort-Homme-Cumières est alors le théâtre de sanglants combats dont le
1er zouaves a sa part glorieuse. Quelques mois plus tard (octobre et
novembre 1916), il s'illustre au cours de la bataille de la Somme dans
l'enlèvement du bois de Chaulnes, du Pressoir et du bois Kratz. Il est
cité à l'ordre de l'armée en ces termes Le 21 octobre 1916, après avoir tenu plusieurs jours, sous le bombardement meurtrier et continu et dans des conditions atmosphériques extrêmement pénibles, a coopéré à l'attaque du bols de Chaulnes avec un allant superbe et dans un ordre parfait, atteignant rapidement l'objectif fixé. Le 7 novembre 1916, chargé, sous les ordres du colonel Rolland, d'enlever Pressoir et le bois Kratz, s'est acquitté de la façon la plus brillante de sa mission, après une lutte très vive à la grenade et en dépit d'une violente tempête de vent et de pluie. Tel est le passé du régiment qui aura l'honneur, sous le commandement du lieutenant-colonel Poirel, de prendre le sommet du Cornillet et de s'emparer du tunnel. Pour
l'attaque du 20 mai, deux bataillons sont accolés, en première ligne, à
droite le bataillon Simondet, à gauche le bataillon Mare ; le 3e
bataillon (Alessandri) est en réserve de régiment. La compagnie du génie
15-12 est mise à la disposition du colonel. L'attention de tous a été
particulièrement attirée sur la couverture des flancs et le nettoyage de
la position. Les troupes sont mises en place dans la nuit du 19 au 20 mai
: les compagnies de première ligne placées dans la première ligne, les
unités de deuxième ligne dans la tranchée de doublement. Ce dispositif
a pu être réalisé sans pertes sensibles, malgré un puissant
bombardement. Pendant
toute la journée du 20, l'artillerie ennemie exécute un violent tir de
contre-préparation qui ne cause que de faibles dégâts, grâce à la
profondeur et l'étroitesse des tranchées transformées en ligne de départ.
Notre préparation d'artillerie commence dès le jour à une cadence lente
qui va en s'accentuant pour atteindre le maximum d'effet vers midi. Dans
l'après-midi, vers une heure, un Allemand se rend; il semble affolé, il
prétend que toute la garnison du tunnel est asphyxiée par les gaz et
qu'elle va se rendre. Vers deux heures, un détachement d'une trentaine
d'Allemands appartenant au 476e régiment, conduit par un sous-officier
porteur d'un drapeau blanc, se rend également, disant que la situation
des occupants du tunnel est intenable. A
quatre heures et demie, l'attaque se déclenche sous un soleil radieux.
Les zouaves sont partis clans un ordre parfait. Cependant, le barrage de
l'artillerie et des mitrailleuses ennemies est difficile à franchir. II
faut, pour atteindre la crête, gravir sous le feu une pente de 200 mètres,
briser de nombreuses résistances locales, mitrailleuses dans des trous
d'obus, blockhaus non détruits, et cependant la crête est franchie.
Maintenant l'obstacle ne vient pas de face, il n'y a pour ainsi dire plus
d'infanterie allemande mais du côté du mont Blond, où sont des
mitrailleuses et surtout des barrages d'artillerie, car l'ennemi ne doute
pas de sa défaite et déjà il écrase le sommet de ses obus. Sans doute
croit-il pouvoir encore protéger les entrées de son tunnel et sauver la
garnison. Les zouaves descendent les pentes nord ; le terrain est bien
plus bouleversé de ce côté que du côté sud. Ce bouleversement, par la
gymnastique qu'il exige, est un obstacle à la rapidité de la
progression. La compagnie du génie marche avec les fantassins,
transportant ses appareils pour nettoyer les abris et le tunnel. La
difficulté est de trouver les entrées, car elles ont été obstruées
par le bombardement. La réaction de l'artillerie allemande ne s'exerce
que sur le sommet. L'ennemi croit sans doute que le tunnel est encore en
sa possession. Donc, sur le versant nord, on est beaucoup moins marmité.
On tue ou l'on capture les groupes qui se défendent encore dans les trous
d'obus. Une compagnie s'élance même à la poursuite de quelques Boches
qui s'enfuient et qui l'entraînent bien au delà de l'objectif assigné,
jusque vers Nauroy. Dans la nuit, on fixe la ligne en réunissant entre
eux des trous d'obus. Les chefs de bataillon ont installé leur poste de
commandement au delà de la crête, sur le versant nord, dans des trous
vaguement aménagés en abris. Vers le milieu de la nuit, des ombres
cherchent à traverser nos lignes. On les arrête. Nul doute: il y a
encore des Allemands vivants dans le tunnel. Mais où sont donc les entrées?
Au petit jour, deux Boches qui cherchent à fuir nous font enfin découvrir
l’entrée principale qui n'est pas bouchée. Le capitaine Legras et le
Lieutenant Crocher viennent la vérifier : ils la trouvent comblée
par l’amoncellement des cadavres sur plusieurs épaisseurs. Un obus de
400 est tombé, le 20 dans la matinée sur la cheminée d’aération de
la galerie est, a fait effondrer le carrefour de la galerie transversale
et écrasé la chambre où se tenaient les deux chefs de bataillon. De
plus, un grand nombre d'obus spéciaux ont été tirés sur les entrées.
La garnison presque tout entière a péri asphyxiée. Les Aides-Majors
Forestier et Lumière, malgré l'horreur du spectacle, l'odeur et le
danger, pénètrent à l'intérieur par une fente et en passant sur un
matelas de cadavres dont les attitudes et les poses permettent aisément
de reconstituer la scène d'épouvante. Tous sont équipés, harnachés,
armés du fusil ou pourvus du sac de grenades, prêts à sortir pour une
contre-attaque ; cependant ils ont dû se précipiter vers les issues
quand ils ont senti l'asphyxie venir, et ils les ont eux-mêmes bouchées
par leur agglomération. Leurs traits crispés, leurs corps piétinés
indiquent la lutte violente pour l'air et pour la vie. Plus loin dans la
galerie, les cadavres sont moins entassés. Voici le poste de secours : un
capitaine du 476e, la tunique déboutonnée, a les deux jambes brisées
placées dans des gouttières ; au carrefour, des infirmiers sont écrasés
par les poutres effondrées. C'est un des pires spectacles de la guerre,
une horreur sans nom. Cependant, les deux. médecins, dans cette cohue de
morts, trouvent un vivant qu'ils ramèneront au jour. Ils continuent leur
lugubre visite. La galerie qu'ils suivent est maintenant cloisonnée par
des couvertures. En soulevant l'une d'elles, ils trouvent sur un banc des
bougies récemment allumées. Il y a encore des vivants dans ce
souterrain. Cependant d'autres explorations ne feront plus rien découvrir.
Le colonel Poirel viendra lui-même inspecter les lieux, les officiers du
génie y viendront, et le capitaine Texier, de l'état-major de la
division Joba, y sera envoyé en mission spéciale, accompagné de l'aide-major
Lumière et de l’aumônier Carrere qui tous deux, y ont déjà pénétrés
plusieurs fois. Les travaux de déblaiement, d’assainissement et de
remise en état seront entrepris immédiatement. Les
21, 22, 23 mai, l'ennemi écrase nos positions conquises de ses obus
lourds. Il tente des contre-attaques qui sont brisées et qui lui coûtent
des pertes considérables. Le commandant Simondet, qui a installé son
poste de commandement à l'une des entrées du tunnel, voit cette entrée
bouchée par un obus qui, pour comble met le feu à un dépôt de
cartouches. Le voilà enfermé avec ses téléphonistes et ses agents de
liaison dans une prison en feu. Dans la fumée, il aperçoit un trou de
lumière. Il a trouvé une issue, il fait sortir son monde et il sort
lui-même. Cependant il est blessé et il doit passer son commandement au
capitaine Canavy. Tandis qu'il panse son chef de bataillon dans un trou
d'obus, l'aide-major Forestier l'entend exprimer des craintes au sujet de
son personnel de liaison. Tous ont-ils pu quitter la galerie incendiée?
Aucun blessé n'est-il resté au fond? Le major Forestier achève le
pansement, puis, malgré le tir des artilleurs boches qui, ayant vu la fumée
de l'explosion, s'acharnent sur l'entrée du tunnel, il pénètre une fois
de plus dans le couloir sinistre et, quand il revient, il affirme
tranquillement qu'il ne reste personne de chez nous dans le tunnel. Quant
aux zouaves, il en faudrait beaucoup citer Mouillard,
par exemple, qui, blessé â mort, déclare que c'est très bien de mourir
pour la France, et Galmiche, qui brave la douleur de ses blessures en
demandant qu'on ne s'occupe pas de lui, puisqu'il meurt pour son pays; et
le mitrailleur Thénier qui, debout sur le parapet, surveille une
contre-attaque en marche et qui répond au sergent qui lui ordonnait la
prudence : « J'aime mieux mourir debout que couché ». Le
succès du 20 mai tient pour une bonne part à la mise hors de cause avant
tout combat de la garnison du tunnel. L'ennemi, pour résister sur les crêtes,
avait placé presque tous ses effectifs en première ligne à moins de 500
mètres de la ligne de feu. Il comptait pour ses contre-attaques immédiates
sur ses réserves entassées dans le tunnel : ainsi avait-il résisté les
30 avril et 4 mai. Or, le 20 mai, le bombardement avait provoqué
l’effondrement intérieur du tunnel, l'obstruction des entrées,
l'asphyxie de la garnison. Pas un homme des deux bataillons engloutis dans
le tunnel n'a pu intervenir. La valeur du 1er zouaves, aidé à droite et
à gauche par les tirailleurs et les zouaves de la division, a assuré la
victoire. Après
la prise du Cornillet, le général Joba a pu adresser légitimement à sa
division cet ordre du jour Appelée
en Champagne pour vaincre les résistances jusqu'ici opposées à nos
armes par la forteresse du Cornillet, la division a la grande satisfaction
de quitter le champ de bataille ayant rempli la mission qui lui avait été
confiée. Dès l'entrée en ligne, sans distinction de grade, d'arme,
d'emploi, les volontés de tous, état-major, troupes, services, se sont
tendues dans une admirable unanimité vers le but commun. Le Cornillet
conquis, tous ont déployé une farouche ténacité à en assurer la
possession, malgré la violence inouïe des bombardements. La discipline
et la persistance dans l'effort sont les deux qualités primordiales qui
assurent le succès. Ces qualités, la division les possède. Le général
commandant la division exprime à tous sa reconnaissance pour la
collaboration sans limites qui lui a été offerte et, en même temps, sa
fierté d'être à la tête d'une aussi brillante unité. Il s'incline
respectueusement devant les morts qui ont acheté le succès du prix de
leur vie et qui ne seront pas oubliés par leurs frères d'armes. Après
la dure période que nous venons de traverser, la patrie nous demande un
nouvel effort. A cet appel, nous répondons : "Présent". |
||
|
|