SOUVENIR de Belgique et d’Allemagne.

Guerre 1914 – 15 – 16.

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ETIENNE Ernest

N° 6332   Kie 3ème Zouaves à Tunis.

Retranscrit et annoté par Jean Jacques LANNOIS, d’après son carnet de route.

A mon frère Jacques,

A mon neveu,

A mes sœurs,

A mes parents,

A Pierre Corde,

A Jean, Louis, Adolphe…et beaucoup d’autres encore…

A la famille Guyaux,

A Octave,

A tous ces braves gens de Vitrival, qui m’ont abrité dans leur ferme au péril de leur vie, je vous dois une éternelle reconnaissance.

 

« Celui qui n’est pas fait de mémoire, n’est fait de rien »

 

4 octobre 1913 : le service militaire :

Incorporé le 4 octobre 1913 au 4ème Zouaves à Tunis (Afrique), j’ai endossé l’uniforme avec tant soit peu de fierté. L’éloignement de mes parents ainsi que les exigences du service joints au climat tunisien, me causaient par moments de réels malaises. Malgré cela, tout heureux de servir dans un régiment d’élite, je patientais et tachais de me bien conduire afin d’obtenir la faveur de permuter du 4ème Bataillon au 3ème. Et ceci parce que ce dernier allait en détachement à Bizerte, ville où se trouvait mon frère, commis des finances tunisiennes. Grâce à l’appui du sergent Lods, garde magasin du corps, ma permutation a été facile, et le 4 novembre 1913, je passais de la 14ème Compagnie à la 9ème Compagnie. Ce changement prématuré mais voulu m’a permis d’aller ainsi à Bizerte avec tout le bataillon.

Au quai de la gare, mon frère m’a reconnu entre 2 passants, et au soir même est venu me chercher au quartier. La ville de Bizerte étant fort restreinte et essentiellement mre[1]…, je n’ai pas longtemps resté à en connaître les moindres recoins, piloté en partie par mon frère et ses amis et en partie par mes camarades d’armes, anciens ou engagés volontaires.

Il est vrai que le service m’absorbait un peu car j’étais soucieux de me bien conduire, d’être bien vu du capitaine et du chef ainsi que du fourrier, lesquels me demandaient pour travailler au bureau de la Compagnie le soir après la soupe et jusqu’à 9 heures, heure de l’appel. J’étais assez fier d’être de ce côté là, un peu plus que mes copains vu que j’avais bien des chances d’être définitivement embusqué[2] pour ma 2ème et dernière année de service et surtout pour obtenir une permission d’un mois. Je me promettais d’avance de bien passer mes trente jours de liberté et l’idée de revoir mes parents dans un temps peu éloigné me hantait jour et nuit et me procurait un grand plaisir et une réelle consolation. Vous devinez facilement l’ardeur que je mettais dans mon service et à la section et au bureau.

12 juillet 1914 : ma première permission .

Bref, grâce à tout cela et à mes relations amicales et bien sincères avec les sergents Lods et Neslias, tous deux du magasin du corps, le 12 juillet 1914 je prenais l’omnibus Bizerte–Tunis, pour m’embarquer ensuite dans cette dernière ville. Mais le mauvais sort en était déjà jeté et il n’y avait de départ pour Marseille que dans 3 jours de là, mais par contre, un départ de Bône (Algérie) devait avoir lieu le lendemain soir à 11 h de la nuit.

L’amour du voyage et surtout le souci de ne pas trop prolonger mon séjour comme permissionnaire en ce pays de soleil, me décidèrent à grimper sur un train où pendant une journée entière, j’ai enduré les cahotements du train-charrette et les rigueurs de la chaleur. Six heures du soir, le train arrive en gare, le conducteur d’une voix rauque crie « Bône, tout le monde descend ». Le dernier choc d’arrêt m’ayant un peu réveillé de mon assoupissement, je descends alertement sur le quai, et je prends en compagnie d’autres civils, une charrette qui devait nous conduire, nous et nos bagages, au quai d’embarquement.

Au détour d’une rue, j’aperçois tout à coup la cheminée fumante d’un vapeur. Ma joie s’exprimait alors sur mon visage et je bourdonnais une chansonnette avec le meilleur entrain. Ce qui causa alors la répétition du refrain de la part des civils, apparemment gais et contents comme moi. On arrive enfin, je fais rapidement enregistrer ma petite malle de voyage, après quoi, je déambule dans une rue de Bône à la recherche du bureau de l’Intendance où je devais nécessairement faire signer mon passage et mon embarquement dans ce port. Gracieusement accueilli malgré mon arrivée tardive, je fus assez vite en règle pour avoir mon ticket de passage au bureau de la compagnie de navigation. Mais, craignant la fermeture de ce dernier bureau, je prends le pas forcé et ne tarde pas à me voir délivré ledit ticket contre la modique somme de 17. 00 francs.

Il était 8 heures du soir et le bateau ne partant qu’à 11 heures, je profitai de ce laps de temps pour m’aventurer un peu au chœur de cette ville. Les rues bien propres et bien éclairées, garnies d’un fourmillement de gens me donnaient déjà l’impression d’une ville où il doit faire bon d’y vivre. Les étalages des magasins et les bureaux de tabacs arrêtaient souvent mon attention. Ceux-ci me fournissaient l’occasion d’acheter cartes-vues et souvenirs de Bône et ceux-là, faisaient naître en moi le désir, vite satisfait d’ailleurs, d’acheter des bibelots et autres lingeries pour mes chères sœurs et mes chers parents.

Le premier cri strident du vapeur[3] lancé à 10 heures m’attire près du quai où d’ailleurs, la foule compacte se dirige aussi. Dans cette foule d’inconnus, il me semblait pourtant que je n’étais point seul. C’est qu’en effet, je pensais à celui que j’avais quitté, auquel j’envoyais un souvenir de Bône, et surtout à ceux que j’allais revoir dans deux ou trois jours. Je les voyais déjà sourire devant mes présents et accueillir mon arrivée inopinée comme le messie. 11 heures moins le quart, deuxième appel, suivi bientôt du dernier sifflement à 11 heures moins une. J’étais un des premiers à bord de la « Ville de Tunis » et me suis guère occupé des autres passagers. J’entendais bien les « au revoir » de ceux qui restaient, mais je ne voyais rien, vu que j’étais occupé dans la cale à changer de tenue, c’est-à-dire me mettre en treillis et à plier soigneusement mes effets de drap dans ma petite malle. Cette besogne terminée, je remontai vivement sur le pont, mais le bateau appareillait et malgré le ronflement des machines, on entendait les souhaits de bon voyage et même on voyait  les agitements des mains et des mouchoirs.  Le silence se fait petit à petit, chacun songe à regagner son poste de repos. A mon tour, je redescends à la cale et choisis une place pour tacher de m’endormir enveloppé dans une chaude couverture.

Le temps était beau et la mer fort calme, au matin, on était bien au large et le soleil inondait le pont de ses chauds et étincelants rayons. La plupart des passagers se promenaient tranquillement en attendant l’heure du repas. Pour ma part, j’avais fort appétit et je me promettais de « boulotter[4] convenablement ». Mais comme souvent, il arrive que l’état de la mer change en quelques minutes. Le bateau dansait comme une coquille au milieu des flots. Le mal de mer gagnait tous les passagers et même une partie de l’équipage. La mer était de plus en plus mauvaise et les flots embarquaient parfois si terriblement à bord, qu’un gros « paquet de mer » immobilisa le vapeur et fit craquer son mat avant. La panique était générale et indescriptible. On n’entendait de tous côtés que cris de lamentations. Je restais assombri dans mon « coin », et j’eus alors pour la première fois de ma vie la sensation de la fin de mon existence.

Je pensais attendri, à mes plus chers et souhaitais de tout cœur une issue heureuse. l’équipage était à dure épreuve et par mesure de prévoyance avait hissé les signaux de détresse pendant que le capitaine décidait de faire route sur l’île de Sardaigne pour nous abriter et attendre le calme dans une petite baie.

Je ne sais le nom de ce petit abri, mais toujours est-il que nous y arrivâmes à la tombée de la nuit, et que nous y passâmes tranquillement toute la nuit ainsi que la moitié de la journée du lendemain. Cinq autres bateaux avaient jugé à propos de s’abriter et étaient ancrés pareillement. Enfin vers midi, le temps était meilleur car il n’y avait plus de vent, on décida de partir malgré la forte houle. A minuit, le vapeur signalait son arrivée par un sifflement long comme un message plein d’espérance. A deux heures du matin, il s’amarra insensiblement au quai de la Joliette. Le mouvement est de tout temps intense dans ce port, mais il me paraissait encore plus animé par le fait que je ne l’avais plus vu depuis plus de dix mois.

J’y ai pu voir quelques camarades, et après quelques serrements de mains, et le visa de ma « perm », je pris fiévreusement la route du pays natal, ne voyant plus sur mon parcours que paysages et gens qu’ils me semblaient reconnaître et que je saluais fièrement en agitant ma chéchia.

J’arrive enfin et surprends toute ma famille en train de souper, après maintes embrassades et l’apparition des larmes de joie, je m’assois à leurs côtés et fais comme eux. Je trouvais tout succulent et on m’aurait dit affamé de 3 jours. Je regardais surtout avec attendrissement le petit André, c’est-à-dire mon petit neveu dans les bras de sa maman. Je l’aurais bien voulu dans mes bras, et le caresser de bien près, mais mon costume coloré le rendait un peu sauvage envers moi. Petit peu de temps après, il m’aimait bien et je passais mon loisir à le cajoler.

Tout allait si bien me semblait-il, qu’on ne pouvait espérer mieux. Quatre jours après mon arrivée, mon frère Jacques faisait aussi la sienne avec la même surprise. Mais hélas !, la guerre couvait en Europe, et elle devait bientôt éclater et faire serrer tous les cœurs.

 

31 juillet 1914 : ordre de mobilisation.

Le 31 juillet au matin, je dormais encore tranquillement quand tout à coup, ma sœur entre dans ma chambre et sur un ton de surprise, me dit que les gendarmes venaient de me prier de partir au plus tôt pour rejoindre mon régiment.

Tant pour calmer ma famille que pour me donner du courage à moi-même, mon frère prétextait que c’était simplement pour un essai de mobilisation[5] ou tout au plus pour l’affaire Caillaux[6], qui semblait fort sérieuse. Je fus vite prêt à partir, mais comme il n’y avait de départ pour Tunis que le lendemain, j’eus encore toute la journée à moi et pus ainsi dire bonjour (quel bonjour !) à la plupart des parents et amis. Et le samedi 31 à midi, je prenais l’Eugène Péreire[7], à bord duquel je trouvais bien des camarades qui ne m’égayèrent qu’à moitié, car j’avais encore présent à l’esprit la séparation des miens avec pleurs et larmes.

Il fallut faire trêve à sa tendresse et s’armer au contraire de tout son courage. Nous étions sur l’eau et beaucoup souffraient du mal de mer, mais moi je n’y pensais pas, car j’étais à mon troisième voyage je m’étais bien trempé. La nuit approchait et on se préparait à bien dormir pour être bien disponible le lendemain à Tunis. Mais déception, ce lendemain matin, on revoyait de nouveau les côtes de France, et bientôt on reconnut le fort Saint-Jean. Sans nul doute, on revenait à Marseille[8]. Aussi, après renseignements et dissertation, on eut la certitude que la mobilisation générale était déclarée en France, et que la déclaration de guerre de l’Allemagne[9] à la France allait suivre, car elle l’avait fait pour la Russie.

 

L’émotion se peignait sur tous les visages, et en demandant la cause de notre retour, on nous répondit qu’un sans-fil[10] avait envoyé cet ordre au vapeur. On ne savait ce qu’on allait devenir[11], mais au quai, on sut nous ramasser et nous diriger provisoirement au fort Saint-Jean qu’on appelle aussi le Dépôt des Isolés.

 

On ne savait ce qu’on allait faire de nous lorsqu’après la soupe de midi, on inscrit nos noms sur une liste et en nous donnant un papier, on nous dit de nous rendre au plus vite par les premiers trains au camp de Sathonay[12], près de Lyon, pour y être affecté au 3ème Zouaves. Par petits groupes de trois ou quatre, nous allons à la gare Saint-Charles, non sans accrocher de part et d’autre quelques rafraîchissements offerts par les gens aux militaires. Des régiments d’infanterie filaient çà et là en tenue de campagne, et on criait de tout côté sur leur passage « bonne chance », ce à quoi ils répondaient formidablement par : « merci…à Berlin ».

A la gare Saint-Charles[13], les autorités militaires compétentes s’occupèrent de nous embarquer convenablement et tous ensemble dans des wagons de voyageurs. Le train partit à onze heures et nous ne pûmes presque rien voir, car il faisait sombre, et le train marchait à toute vitesse. Mais au matin, vers huit heures, nous arrivons à Valence, puis nous étions à Vienne, villes dans lesquelles le train s’arrêtait assez longtemps pour recevoir et amener à Lyon l’afflux de réservistes de presque toute l’opulente vallée du Rhône. Enfin, à onze heures et demie, on arrive à Lyon, en gare Perrache[14]. On prend séparément et à ses frais un petit déjeuner (fort salé quant au prix), et on se promène ensuite dans les rues de la ville de soie.  Au bout d’une rue on voit un tram : Croix-Rousse-Sathonay. On se hâte de monter dessus pour se rendre à notre nouveau dépôt. Après un quart d’heure de trajet, nous arrivons à l’entrée du camp, toute indiquée d’ailleurs par une sentinelle, et plus loin un poste de Zouaves du 3ème.

On rentre et on exhibe chacun son papier dans le bureau d’affectation. Un tel à la 17, un tel idem, un tel à la 18ème.  Etienne, matricule[15] 10171, à la 19ème Compagnie en possession d’un nouveau papier. Je vais pour information à la 19ème Compagnie où d’autres camarades me rejoignirent.

 

On nous fait coucher tant bien que mal, et la journée du lendemain fut employée à nous rhabiller et à reconnaître nos sections, ainsi que nos escouades. Trois jours après nous touchions nos fusils et nous devions depuis aller à l’exercice.

Entre temps, j’écrivais tous les jours à mes parents, et même je leur ai télégraphié, mais jamais, jamais je n’en ai eu de réponse. Je ne sais même pas, à présent à quoi attribuer ce silence. Il est vrai qu’il y avait des correspondances qui se perdaient en ce moment là.

15 août 1915 : en route pour la bataille de Charleroi.

 

Le 15 août, on partait à notre tour pour une destination inconnue et nuit amment. Givors, Le Monial, Gien, Cosne, Dordives, Nemours, Fontainebleau, belles sont les localités qu’on passait tour à tour, viennent ensuite Laon, et Soissons, avec comme gare terminus Tournes. Ce trajet en chemin de fer avait duré deux jours. De Tournes, nous fîmes sac au dos et par temps pluvieux la route jusqu’à Rocroy, où on nous coucha sur le plancher.

 

A six heures du matin : réveil, pas de café, mais départ vers la Belgique. On passe la frontière à Gué d’Hossu, on est très fatigué et on a soif. On voit au passage des ponts des Belges armés de bâtons, souriant et criant : « Vive la France ». Plus loin, à la sortie de la grande forêt que nous venions de traverser, nous aperçûmes beaucoup plus de civils qui s’approchaient et nous faisaient, tout le long du chemin, une longue escorte.

 

Couvin est la première ville belge où nous avons fait halte repas. Les habitants nous donnaient à boire et nous faisaient beaucoup fête. Ce qu’on voulait nous était donné pour rien, et en un mot, on ne savait quoi faire pour nous faire plaisir. Deux heures du soir, départ de Couvin pour Marienbourg, où nous arrivons à 5 heures. On nous désigne une ferme pour y loger notre Compagnie. On prend place et bientôt après nous nous débarbouillons tous dans le ruisseau qui coule à côté, et sans faire attention aux belges femmes et jeunes filles qui nous regardaient faire notre toilette. En même temps, on préparait notre cuisine et un bon bouillon nous fut bientôt servi. Des conversations s’engageaient entre femmes et Zouaves, et, s’étant vus si peu, on se connaissait bien.

Pour ma part, je m’en fus me promener un peu en ville, et là, les jeunes filles nous dérobaient nos glands de chéchias et nous donnaient en récompense : rubans, médailles et autres choses, etc.…

 

On coucha fort bien la nuit, car il faisait bon et il y avait beaucoup de paille. Le lendemain, tout se déroulait en silence, et on vaquait à nos petites corvées : toilettes, cuisine, nettoyage d’effets, etc.… On voyait passer de temps en temps des officiers d’état major en automobile. Et toujours les curieux marienbourgeois qui nous entourent et nous comblent de présents de toute sorte. Le rassemblement de la Compagnie avait pour cause notre départ à onze heures pour Philippeville. Plein d’entrain, nous nous mettons en route, et après trois pauses nous arrivons à Philippeville. Comme à Marienbourg, nous fûmes bien reçus, et nous logeâmes au soir dans une ferme à proximité de la voie ferrée. Même accueil à Videcée, où en revenant de l’exercice, nous tirâmes sur un aéroplane allemand.  On nous dit plus tard, que celui-ci avait été forcé d’atterrir, et naturellement avait été capturé.

 

On soupe, on chante, on se couche enfin tranquillement pour prendre un peu de repos, lorsque tout à coup on crie en bas. On va partir, car l’ennemi tente de forcer la Sambre à Tamines[16], et nous sommes désignés pour aller renforcer la ligne de feu qui résiste victorieusement. Vite prêts, car nous l’étions à moitié, on se rassemble, on fait l’appel, personne ne manque. On commence la marche de nuit qui se continua par un grand nombre de marches détournées pendant le tout le lendemain.

 

On arrive à Arcimont, on attend, l’arme à la main, et disposés en tirailleurs. La voiture de compagnie nous apporte le maximum de cartouches, et on attend encore. Un ordre nous arrive de revenir sur Vitrival, mais avec de grandes précautions. C’est ce qu’on fit. Le bataillon était pour ainsi dire arrière garde de la retraite . Les mitrailleuses, les fusils, les canons faisaient entendre un bruit infernal. On était au soir ma demie-section qui était tout à fait derrière dut faire face à une patrouille allemande de 30 à 40 hommes. A 4 pas en tirailleurs, on avançait en tirant. A deux reprises différentes, j'entendis les balles siffler bien près de moi. On avança malgré la riposte et l’apparente résistance de l’ennemi. Celui-ci se replia dans une maisonnette située sur une petite colline que nous résolûmes de cerner. C’est ce que nous fîmes, et nous voilà à son assaut, baïonnette au canon. Pris de peur, les allemands s’étaient réfugiés dedans, et demandaient à se rendre, mais il n’en fut rien, car ils faisaient feu en même temps sur nous. On enfonça la porte, et partie dehors, partie dedans, il ne resta plus de cette patrouille que morts et blessés grièvement. De notre côté, nous avions quatre ou cinq blessés aux jambes, et notre sergent qui ne donnait plus signe de vie.

 

On fit immédiatement marche arrière[17] et nous retrouvâmes la Compagnie à Vitrival attendant son passage sur la grand route Namur-Charleroi. Beaucoup de nos blessés gisaient çà et là et apparemment abandonnés à eux-mêmes. Je compris alors seulement que c’était la retraite qu’on faisait.

 

Vers sept heures et demie, la marche reprit vers la route, on croisait des blessés de tous côtés . En montant la rude côte qui sépare Vitrival de Roux, nous fûmes sérieusement canonnés par l’artillerie ennemie en position à Aisemont. Ordre fut donné de regagner le bois afin de se rassembler à l’abri, pendant que les dirapnels et les obus meurtriers pleuvaient comme la grêle. Etant dans les fossés du chemin, j’en profitais pour me soulager de mon sac, et ce, à l’imitation de tous les autres. Après quoi, par bonds de 30 ou 40 mètres, on tachait de rejoindre le bois sus-désigné. Ce fut inutile car un obus passa si près qu’il me coucha inanimé dans les pommes de terre. je fus depuis lors séparé de ma Compagnie de mon bataillon et de mon régiment.

 

25 août 1914 : la vie du juif errant.

 

La nuit tombée revenue , je pensai préférable de regagner le bois et m’abriter jusqu’au lendemain. Ce que je fis la nuit se passa dans les transes et toujours en éveil. Le lendemain, je me dirigeai avec précautions sur la lisière dudit bois, et oh surprise ! j’aperçut des ennemis qui surveillaient les abords pendant que de très fortes masses d’hommes allaient sur Devant les Bois, Bresme et Mettet. La situation était très critique, et à moins de se faire tuer inutilement, il fallait encore attendre dans le bois plus de calme.

 

C’est ce que je fis. Je restai dans mon terrier deux jours, puis terrassé par la faim, je me dirigeai où j’entendais des aboiements de chiens et du caquètement des poules. Croyant trouver des gens, je ne vis que les bêtes dont j’entendis de loin les cris. Vaches à l’établi, chiens affamés tuant des poules. Je m’approchais doucement avec précautions, je vis des bonnes poires au pignon de la ferme, et j’en fis bonne chère. Elles me semblaient si bonnes que j’avalais les pépins. Ma faim apaisée, je fis le tour de la ferme, et vit sur une route beaucoup de troupes ennemies en marche sur Namur. Je remarquai aussi le pavillon allemand sur le clocher de l’église du Roux. Par moment, je dirigeai mon regard à travers la fenêtre de cette ferme. J’y voyais tout le mobilier d’une cuisinière, mais pas âme qui vive. Le soleil semblait seul donner un peu de vie par ses chauds rayons qui passaient au travers du haut de la porte.

Puis, tournant le regard vers la route, j’aperçois comme des formes humaines, mais grises, bouger insensiblement et se diriger vers moi avec les armes que je distinguais bien au milieu des avoines et des blés. Du côté du bois, j’entendis en même temps des gens qui criaient et s’appelaient probablement les uns les autres. J’entendais aussi le bruit d’un chariot ne comprenant rien à ce qu’ils disaient, je crus réellement à l’arrivée des Allemands et à la fin de nos jours. Pour faire face de mon mieux, je me mis dans une petite construction inachevée éclairée par une petite fenêtre, et je m’apprêtai à faire feu sur le premier soldat ennemi que j’apercevrai à la porte ou à la fenêtre.

 

Heureusement que tout arrivai pour le mieux, car c’étaient les gens de la ferme qui, s’étant sauvés pour éviter le front de bataille revenaient chez eux. Je me montre à eux en leur demandant ce qu’il y avait. Ils me disent de me cacher, car les allemands allaient arriver aussitôt. Je fis selon leur désir, et montai précipitamment dans la grange sur le foin. J’y fis un trou avec le jeune homme de la ferme. Il fit passer du foin sur moi, et j’attendis alors qu’il descendait pour aller soigner les vaches.

 

D’autres ordres et cris semblables aux premiers parvinrent jusqu’à ma cachette. C’était bien alors des allemands qui arrivaient pour visiter la maison, et pour chercher aussi après des français. Je restais toujours caché et bien silencieux. Les allemands furent bien accueillis par la fermière et contents de cela, ils partirent après avoir demandé des œufs qu’ils payèrent en monnaie allemande. On pensa à moi aussitôt après leur départ. Octave, le fils du fermier m’apporta du café et deux bonnes tartines au beurre. Je fus alors bien rassasié. Comme la nuit approchait, je descendis en bas sur l’invitation du patron. Je mis d’autres effets civils et on cacha mes effets militaires. Comme eux, j’avais besoin de repos, et après quelques petites conversations, on se dit bonsoir. Quant à moi, j’étais le bienvenu, car malgré le danger, on me fit coucher avec Octave même dans un lit bien chaud et bien doux. Dès lors, je jurais à moi-même une éternelle reconnaissance à ces braves gens.

Le lendemain matin et les deux jours suivants, tout allait comme si j’étais de la maison. Je faisais de petites besognes tout en me tenant à l’écart des gens qui pouvaient passer. Malgré ces précautions, je fus aperçu par des jeunes gens de Vitrival, qui dirent à la patronne de me faire partir, sinon le patelin en souffrirait tout entier si j’étais pris. Les allemands brûlent tout[18], et le mieux c’est de le faire partir. Sans y rien comprendre, j’entendis moi-même ces propos. Aussi, je ne fus pas étonné quand on me dit qu’on ne pouvait plus me garder. On m’indiquait une ferme où il y avait d’autres français qui y restaient pour soigner le bétail et qui se trouvaient dans les mêmes conditions que moi. J’acceptais. Me voilà parti avec Octave pour cette ferme. Il me la montre de loin. J’y vais. Là on me donne du lait et on m’indique pour coucher. Il ne fallait pas se montrer, et c’est pour çà qu’il fallait aller se coucher de bonne heure. Je monte dans le foin, et là en compagnie d’un autre soldat blessé, je passais deux jours et deux nuits. Les soi-disant fermiers s’occupaient peu de nous. On a eu du lait pour tout repas. Le camarade blessé avait en outre eu deux œufs, mais il paraissait tout dédaignait, car il souffrait beaucoup, et il n’était guère soigné. Heureusement qu’à mon premier refuge j’avais eu du pain, et bien que fort aride[19] il me semblait bon.

 

Le troisième jour, on me dit qu’il fallait partir, qu’on ne savait plus me garder. Un camarade m’attendait plus loin, et au matin de bonne heure, à la faveur du brouillard, on se met en route l’un vers l’autre. En effet, on se rencontra et en se causant, on se reconnut pour les deux qui se cherchaient. Nous ne savions quoi faire ainsi. Après réflexions, nous allons à la maison où il avait couché (J. Cerfaux). Là nous y passâmes toute la matinée, mais les gens de Roux nous firent encore partir, prétextant les atrocités des allemands en cas de découverte.

 

N’en pouvant rien, et ne voulant pas causer de malheurs de notre faute nous partîmes pour de bon, voulant tacher de regagner si c’était possible. Mais il était blessé aussi et il ne savait pas beaucoup marcher. On arrive à la ferme Jassogne, où on demande à manger et à loger. On nous reçoit de leur mieux, puis on va coucher dans le foin. Au lendemain, on demande de rester ; on travaillerait à la moisson. On allait ainsi lier les gerbes quand le jour suivant mon camarade voulut aller se faire soigner à la Croix Rouge à Vitrival. Il y allait mais ne tarda pas a être expédié en Allemagne, vu la légèreté de sa blessure. Quant à moi je restai tout seul et restai à la ferme où je travaillais à la maison avec les ouvriers belges.

 

Après la moisson et les autres travaux des champs, je restais encore toute la saison d’hiver pour soigner et nettoyer tout le bétail (oh ! les bêtes à cornes). Je travaillais de mon mieux et j’étais assez bien vu des patrons. Je passai donc l’hiver jusqu’au mois de Février (5)[20]. J’étais bien tranquille et les ouvriers de la ferme venaient me voir le Dimanche. Mais le 4 février, on apprit à la ferme qu’on avait traqué d’autres français à Evrement et que les gens qui les gardaient avaient été condamnés à 10 ans par les conseils de guerre allemands. On décida de ne plus me garder et je partis le 6 février au Devant-les-Bois chez Léon Denis, un ouvrier de la ferme. Sa mère s’offrit pour me laver mon linge et je me décidai à voyager de part et d’autre chez des connaissances. C’était la vie du Juif errant. L’accueil que je reçus de tous les côtés est inoubliable pour moi. De toutes parts on trouvait que je ne venais pas assez souvent chez eux. Les travaux du jardinage et  les fenaisons commençaient.

Aussi tant pour me rendre utile que pour sortir de mon désœuvrement, je travaillais tantôt par ici, tantôt[21] par là. J’appris à bêcher, à planter les patates et à faner. Plus tard je liais les gerbes de froment et d’avoine dans les champs, et le dimanche sans prendre de précautions, j’allais à bicyclette dire bonjour à mes amis de plus en plus nombreux.

 

Je voyais souvent de mes camarades : Pierre C[22]  Jean Louis Adolphe et Pierre L[23]. De leur côté, ils jouissaient aussi d’une vie douce et facile. On était au 25 octobre, lorsqu’un décret du gouverneur général en Belgique (Von Bissing)[24] stipulait que toute personne ayant appartenance à une armée ennemie et se cachant en Belgique serait fusillée si elle ne se rendait pas volontairement dans les 24 h- sinon les gens qui secourraient ces militaires seraient fusillés avec eux. Et même il les sommait de dévoiler la présence de ces militaires sous peine de mort[25].

 

Vu ce décret et sur les conseils de braves gens qui nous avaient fait tant de bien, on décida de se rendre tous ensemble.

 

28 octobre 1915 : en route vers la captivité.

 

On apprêta mon ballot et le 28 octobre après avoir dit bonjour à tous mes amis, je prenais le tram à Vitrival (chemin de Valcourt) en compagnie des copains précités pour se rendre à Fosses[26].

 

L’ autorité allemande nous reçoit assez bien, elle inscrit nos noms et nous dit que nous serions prisonniers de guerre. On couche le soir à la gendarmerie de Fosses.
On y reste encore tout le lundi matin. Les gens de Vitrival apprenant que nous étions encore à Fosses, vinrent nombreux nous voir et nous apporter toutes sortes de victuailles : vin, pain d’épices, pommes fruits et confitures etc…On se dit au revoir une dernière fois, mais on ne savait encore si on partait au soir. Il n’en fut rien car on y passa encore la nuit. Le 30, de bon matin, départ pour Tamines à pied, on passe par Vitrival, à Tamines on prend le train pour Namur. On fait aussi deux autres connaissances Hays et Ernest Ja.

 

On passa à Auvelais, Jemeppe[27], Moustier, Franrière, Floreffe, Flawinne, Ronet. On arriva à Namur à 11 heures. De la gare à la Commandanture[28], les Namurois sont fort intrigués de voir ce défilé.  On nous introduit pendant dix minutes à la Commandanture du bout desquels on repasse par la gare pour aller en prison. Aux préaux, on nous sert du café, puis au soir on nous rassemble car ici on était nombreux (près 500). On nous fait mettre par groupe, et on en appelle presque la moitié. Le restant[29] fut remis en cellule par 5 hommes dans chacune. C’était étroit et se voir enfermer ainsi me paraissait fort triste. J’étais encore avec mes amis : P.C Adolphe Louis et Jean. La vie nous paraissait fort désagréable à tout point de vue. La nourriture était insuffisante et mal préparée. Malgré cela on s’habituait petit à petit.  Le 31, on resta toute la journée enfermé, le 1er jour de la Toussaint, on demanda pour aller à messe naturellement on s’empressa d’accepter, rien que pour sortir du trou N°110.

 

[1] Mre : militaire ? morte ?

[2] Embusqué : planqué.

[3] Son du type : corne de brume.

[4] Boulotter : expression du vieux français voulant dire manger.

[5] La mobilisation qui précipite les soldats dans un autre monde.

[6] L’affaire Joseph Caillaux est l’actualité du moment : c’est l’inventeur de l’impôt sur le revenu qui est surtout connu grâce à sa femme qui assassina le directeur du Figaro.

[7] L’Eugène Péreire : un paquepot.

[8] Le paquebot fait demi-tour suite à l’ordre de mobilisation. Grande est la surprise de revoir Marseille au lieu de Tunis !

[9] Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, et le 3 avec la France.

Au début du XX° siècle, c’était l’apogée industrielle de l’Europe. Il y avait naturellement des tensions. L’étincelle vint des Balkans. De l’autre côté du Rhin, les Allemands avaient une rancune qui remonte à Napoléon 1er ! Et la voilà la revanche tant attendue !

[10] un sans-fil est un message radio (liaison sans-fil).

[11] Quant au devenir, il ne se doutait pas que 1565 jours de guerre allaient suivre !

[12] en août 1914, le 3ème Régiment de Marche de Zouaves s’est formé au camp de Sathonay.

[13] C’est ainsi que se nomme la gare SNCF de Marseille.

[14] L’autre gare est Lyon Part-Dieu.

[15] Rien n’indique si ce matricule est le N° de recrutement, ou son N° au corps.

[16] Les massacres de Tamines sont tristement célèbres.

[17] Cette « marche arrière » est célèbre dans la bataille de Charleroi. En effet, dès les premiers mois de conflit, il y avait désaccord sur l’approche stratégique entre le Général Lanrezac et le Général Joffre.
Partout l’ennemi est plus nombreux dira le Général Lanrezac. Fuir n’est pas un acte glorieux, mais agir autrement, ce serait vouer mon armée à une destruction totale. Le 24 août vers 9 heures, après avoir rendu compte au G.Q.G, je recevrai l’ordre de « manœuvrer en retraite en m’appuyant sur Maubeuge à gauche et au massif boisé des Ardennes à droite ». Ce que l’Histoire retiendra : « le 24 août, le général Lanrezac, se croyant menacé sur sa droite, bat en retraite au lieu de contre-attaquer ». On imagine très bien le désastre sans cette décision.

De ce fait historique vécu en direct sur le terrain, s’est joué le destin de notre Etienne Ernest.

Le général Lanrezac dira à ses officiers angoissés au cours de la retraite : « nous venons d’être battus, mais le mal est réparable ; tant que la Vème armée vit, la France n’est pas perdue ».
En d’autres termes : « ce n’est pas parce qu’on a perdu une bataille, qu’on a perdu la guerre » Ch.de Gaulle.

Les Allemands eux-mêmes, diront par la suite à propos de la Bataille de Namur (Bataille de Charleroi pour nous), que le 23 au soir, Lanrezac prit lui-même la décision de battre en retraite au delà de la ligne Philippeville-Beaumont-Maubeuge pour « éviter un nouveau Sedan ». Le général Lanrezac a le mérite d’avoir sauvé son armée d’un enveloppement complet par une retraite opportune.

 

[18] « c’est à titre d’avertissement qu’ont été perpétrés les incendies de Dinant, Battice, Herve, Andenne, Tamines, Louvain. L’incendie fatal, le sang versé pendant les premiers jours de la guerre, tout cela a enlevé aux grandes villes belges la tentation de s’en prendre aux garnisons forcément faibles que nous y laissions ».

[19] Aride : privé d’humidité. Ici le pain aride veut dire du pain sec.

[20] Sûrement le 5 février.

[21] Tantôt : mot très souvent employé en Belgique.

[22] Pierre Corde.

[23] Pierre Levené qui est mentionné plus loin.

[24] Baron Von Bissing, Général de cavalerie déclare : « Sa Majesté l’Empereur et Roi ayant daigné me nommer Gouverneur général en Belgique j’ai pris aujourd’hui la Direction des Affaires ».
A noter : en Belgique, la situation monétaire est très différente ; les Allemands agissent comme si le pays était annexé.

[25] Les journaux allemands relatent : « la bestialité s’est révélée en Belgique d’une façon si terrible, que le commandant de l’armée allemande a menacé avec raison le peuple entier d’un châtiment impitoyable si de nouvelles atrocités étaient commises contre les combattants et les blessés ».

[26] Il s’agit de Fosses-la-Ville.

[27] Jemeppe-sur-Sambre.

[28] Il est écrit Commandature.

[29] Le restant des hommes bien sûr, mais quel changement de style ! l’ambiance a changé.

 

 

[1] Pierre Corde.

[1] Pierre Levené qui est mentionné plus loin.

[1] Baron Von Bissing, Général de cavalerie déclare : « Sa Majesté l’Empereur et Roi ayant daigné me nommer Gouverneur général en Belgique j’ai pris aujourd’hui la Direction des Affaires ».
A noter : en Belgique, la situation monétaire est très différente ; les Allemands agissent comme si le pays était annexé.

[1] Les journaux allemands relatent : « la bestialité s’est révélée en Belgique d’une façon si terrible, que le commandant de l’armée allemande a menacé avec raison le peuple entier d’un châtiment impitoyable si de nouvelles atrocités étaient commises contre les combattants et les blessés ».

[1] Il s’agit de Fosses-la-Ville.

[1] Jemeppe-sur-Sambre.

[1] Il est écrit Commandature.

[1] Le restant des hommes bien sûr, mais quel changement de style ! l’ambiance a changé.

 

 

A la messe, chacun est dans une petite case où l’on peut à peine se bouger. Le plus grand silence règne, il y a quelques communiants. On vient nous ouvrir, car la messe est vite dite. On rentre de nouveau dans la cellule. Les camarades jouent aux cartes pour passer leur temps. Moi je lis des livres[1] de voyage du Congo. On apporte un seau d’eau et un torchon pour nettoyer un peu la cellule. Je vais le valet de chambre et çà me distrait un peu.

 

Le soir on nous laisse enfermer et le lendemain un nouveau prisonnier vient. Puis deux jours un autre, ce qui monte les locataires de la cellule 110 à 7. Ils ont 5 paillasses et 2 couvertures chacun.

 

A 7 heures réveil puis distribution de café et de pain ½ heure après.

Entre 11 heures et midi, soupe tantôt au riz et tantôt aux haricots.

A 2 heures : promenade dans les préaux jusqu’à 4 h. On rentre et à 6 ½ - 7 heures, on nous distribue une faible ration de pommes de terre cuites à l’eau.

 

Jusqu’au 13, il en a été ainsi, on commençait à s’habituer à cette claustration. L’aumônier de la prison avait obtenu la permission de nous vendre tout ce dont on pouvait avoir besoin en prévision du départ en Allemagne. C’est ainsi que j’ai acheté des sardines, du pain d’épices, du chocolat et une valise (sac de voyage) pour mettre mes petites affaires dedans.

 

Comme on nous avait dit : le 13 à 3 heures du matin, on nous rassemble, on va à la gare et on embarque dans des wagons aménagés par groupe de 30 hommes. A 3 ½ on filait vers l’Allemagne en passant nuitamment[2] par Huy et Liège. Je reconnais à l’aurore Ensival et à Verviers il fait bien jour. A Heberstal, c’est la frontière germano-belge. Dans cette gare, on nous fait descendre, et on nous sert de la soupe aux choux bien réchauffante. Cette cantine vendait du papier à lettre et des cartes de vues. J’en achète et à la hâte j’en écris une en Belgique, je la remets avec les deux sous à un soldat allemand qui m’affirme qu’elle parviendra, mais j’en doute. Il était 10 heures lorsqu’on remonte sur le train, on file toujours vers l’est en passant par : Ronheide, Aix la Chapelle, Itomberg, Eschweber, Neuss, Dusseldorf, Elberfelt, Bologne, Barmen. On arrive enfin au camp de Sennclagerb le 14, c’est-à-dire Dimanche matin à 5 heures. L’aspect était fort triste et le vent froid du nord sifflait. On nous abrite tous dans une grande tente en attendant de passer à l’inspection de nos colis et notre linge.

 

On y passe en effet, on nous fouille à tour de rôle, notre argent est pris contre reçu. Un coiffeur nous coupe les cheveux à ras, on passe aux douches et pendant ce temps nos effets d’habillement passent à la désinfection à la vapeur. C’était 2 heures, on nous conduit au bureau du camp pour nous marquer d’un Z (civil) sur le pantalon, le veston et le pardessus. Cette opération terminée, on va à la cuisine où l’on nous sert de la soupe chacun dans une gamelle. En prévision du coucher, on nous donne 2 couvertures chacun et des paillasses en raison de 2 pour 3 hommes. Bref on couche, tant bien que mal dans le grenier d’un bâtiment déjà occupé par d’autres prisonniers plus vieux.

 

Pas de feu, on sentait la bise. Le lendemain lundi on déménage dans une baraque qui nous est destinée. On s’installe par groupe de 24 à 25 hommes. C’est ici que nous serons définitivement installés.

 

La lumière a fait défaut les 2 ou 3 premiers jours, mais à présent il y a deux lampes qui éclairent convenablement bien. On a deux appels par jour, le matin à huit heures et le soir à 6 heures dans la chambre même, car il fait trop froid dehors.


[1] Nous nous étions aperçus qu’avec un tel style d’écriture, Etienne devait dévorer les livres.

[2] C’est bien écrit nuitamment et pas notamment.

 

L’alimentation comprend : le café au matin, soupe à midi, soupe au soir. On touche environ 200 gr de pain par jour ainsi qu’un morceau de saucisse. Le samedi on touche ration double mais pour deux jours. A peu près une fois par semaine on va faire semblant de travailler. Tantôt on va à la gare pour l’embarquement ou le débarquement des colis, tantôt on fait les terrassiers. Mais des deux côtés on n’en fait pas lourd. On peut aussi aller à messe tous les jours à 7 heures. La cantine nous vend assez cher il est vrai, des produits assez bons, tels que saucisson, chocolat, confiture, miel, sucre, tabac et cigares.

En un mot, on est pour ainsi dire, comme au régiment, mais pas aussi libres en étant de l’autre côté plus en repos.

 

 

L’inventaire :

 

Le 18                  

- Ecrit à Mon. Guyaux B. Vitrival

Le  24

- Ecrit à Soavim. Lussan.

Le 26

- allé à messe à 7 h, appel 8 h.

- promenade et repos, on s’ennuie.

- 4ème vaccination, appel 5 ½ .

Le 27      

 - allé aux douches à 8 ½, repos soupe.

 - repos – appel 5 ½    etc.

Le 28      

- appel 8 ½, repos, soupe, repos.

- café et cervelas. Appel 5 ½  etc.

Le 29      

- à 7 ½ travail, revenu car il y en avait trop.

- appel, repos, soupe.

- Ecrit à Léon Denis – Devant les Bois.

- appel 5 ½   etc.

Le 30                  

- au travail à 7 ½, jusqu’à 11 ½. Soupe

- 2 h travail jusqu’à 4 ¼  appel 5 ½

- soupe.

 

Mois de Décembre 1915

Le 1er

- appel 8 ½, a été lavé avec Pierre Cordé.

- soupe, repos.

- appel 5 ½, soupe   etc.

2.j       

- appel 8 ½. On demande volontaires pour aller travailler en Allemagne.

- 3 sur 250 se font inscrire.

- Organise une loterie d’une montre appartenant à un nécessiteux que j’ai connu à Namur-Prison. Fait des compliments à Guyaux, Baland, Galand, par un belge parti à 10H à son pays (Malines).

- soupe, repos, soupe, appel 5 ½   etc.

3. v                

- changé de linge, a été lavé après l’appel, fait sécher,

- soupe, repos, reçu photographies 1-8 de Fernand Legais souvenir de Sennelager, donné une des miennes.

- repos, appel 5 ½   etc.

4. s                

- appel 8 ½, repos, il pleut.

- soupe aux choux, repos, café.

- appel 5 ½.    etc.

5. D    

- allé à messe 7 ½, sermon en flamand.

- repos, soupe.

- Tirage de la loterie, n° 3 gagnant : il est à moi.

- J’ai gagné la montre pour 1 mark.

- Café, patates, appel 5 ½   etc.

6. L                

St Nicolas

- Appel, repos, soupe ?

- Fait cuire chocolat et macaroni pour moi et Cordé, repos

- Appel 5 ½, soupe.    Etc

7. M

- Travail 8 ½ , a été remplir des paillasses de déchets de bois ouvré, avec 20 autres camarades. Temps beau, revenu à 12 heures.

- Soupe, repos, soupe 5 ½.

- Ecrit une lettre et carte photo à Vitrival – Belgique : Mr. Guyaux.

- Ecrit une carte lettre à Mr Galand.

- Temps doux.     Etc

8. Mer            

- Appel, repos, soupe, repos

- Appel 5 ½ . Soupe.     Etc

9 J                 

- Réveil, café, appel, repos, soupe

- A 2 ½, on nous demande au bureau à 8 : Percevault, Hays, Leroy, Pierre C et P. Levené, Legal, Simon et moi. On va au tribunal où on nous montre une photo émanant de Joseph Dor à Vitrival. On en reconnaît 5 – mais on fait des questions pressantes sur les 3 autres. Percevault reste seul pour être minutieusement interogé pendant qu’on nous fait attendre dans une chambre voisine. A 5 heures Pierre Cordé, passe à son tour pour être entendu. Puis Louis, puis Jean, puis Pierre. Chacun d’eux dépose longuement au sujet du photographe Dor.
Hays, Simon et moi nous sommes entendus ensemble, ne connaissant pas Dor, on nous laisse tranquille. On ne signe que pour notre état civil.

- Il est 8 heures, café…etc

10.V               

- Appel 8 ½, soupe, repos, soupe, appel.

- La journée a été pluvieuse et triste.

11.S

- Café, temps sombre et triste, appel, repos.

- Il pleut, appel, soupe au tapioca…..etc

12.D

- Allé à la messe de 8h ¼ , appel, repos.

- Il pleut et parfois il tombe de la neige.

- Copie des chansons pour un camarade, soupe, a été voir Vincent de D.les Bois, l’ai prié de donner le bonjour à Léon et Bertha Goffinet.

- Soupe, appel…..etc

13.L

- Réveil 6h, travail à la gare où l’on a déchargé un wagon de charbon, revenu à onze h, soupe, repos jusqu’à 2 h. Ensuite travail à la gare où l’on a débarqué des boîtes de conserves de viande jusqu’à 4 h.

- Revenu à la Cie appel, soupe. Belle journée, il a tombé de la neige par moments, mais le temps est doux.      Etc

14. M

- Réveil, café, appel, ciré mes souliers, brossé mes effets.

- Temps sec et froid, soupe.

- Ecrit une carte à Mr.Balani.

- Envoyé une photo à Galani.

- Touché une paire de sabots, vaccination, appel, soupe.    etc

15.mer

- Appel, arrangé sabots, touché 2 quarts haricots et 2 quarts riz de la Croix Rouge française.

- Soupe, repos, patates, appel.

- Temps doux mais sombre.           Etc

16.j

- Appel, revue de paillasses, de couvertures et de serviettes, allé laver, revenu à 11h.

- Soupe, appel, soupe. Beau temps.

17.V

- Appel, repos, touché une paire de chaussettes de la Croix Rouge Française.

- Envoyé 2 photos Cobut et Balani.

- Soupe, repos, temps sombre et doux.

18.J

- Réveil 6h, allé au travail : terrassement de 7 ½ jusqu’à 11h.

- Soupe, allé pour travailler mais revenu, repos.

-  Me suis rasé, appel, soupe.          Etc

19.D

- Allé à la messe 8 ¼, appel, repos, soupe.

- Allé voir Vincent au camp I, joué aux cartes avec P.C.

- Appel, café.                Etc

20.L

- Appel, repos, copié des chansons.

- Soupe, repos, appel. Il a tombé 2 cm de neige.

21.M

- Appel, repos, soupe, envoyé 2 cartes vues à Jah et Denis Léon

- Repos, appel, café

- Le temps est à la gelèe.

22

- Allé à la visite pour un orgelet à l’œil, repos, soupe, merci l’orgelet.

- Reçu de la Croix Rouge 5 biscuits, 3 barres chocolat, 2 quarts riz.

- 1 demi quart sucre, 1 chemise.

- Ecrit 1 lettre à Soavim et envoyé 2 photographies au même.

- Ecrit une carte à Guyaux Vitrival.

- Envoyé photos à René Gérard, Alexandre Legat, Debruxelles, et jeunnehomme.

- Appel, soupe. Temps sec et froid.

23.j

- Appel, allé laver 2 serviettes 3 mouchoirs, revenu à 10h, repos.

- Temps pluvieux et doux.    Etc

24.V

- Réveil, préparatifs pour la fête de noël, on monte deux arbres de noël dans la baraque, l’entrée est embellie par les branches de sapin, les couvertures sont placées au plafond en rideaux transformant la chambre en un grand salon. Dans un bout près de la lampe, on organise et on dispose les places pour le concert dont le programme comporte des chansons comiques et patriotiques ainsi que quelques airs de danse joués par un piston. Au bout va avoir lieu le tirage de la tombola.

- A 7 ½ heures le concert commence, et les divers chanteurs provoquent le rire dans toute l’assistance. A 8 ½ fin du concert et attente du feux de camp. Celui-ci va passer dans toutes les baraques pour voir celle qui sera la mieux arrangée[1].

- A 9 h précises, il entre accompagné de sa longue suite ainsi que d’un curé probablement prisonnier. Tout en faisant le tour, il nous fait souhaité par son interprète une bonne fête de Noël ainsi qu’à nos femmes et à nos familles. On le remercie et après leur sortie, on procède au tirage de la tombola. Il y a un lot pour chacun et le 9ième groupe commence à toucher le lot que chacun gagne. C’est ensemble le 1er dont je fais partie et ainsi de suite. Moi je gagne une pipe que je garderai précieusement comme souvenir ainsi que la montre. Le tirage prend fin à 10 ½ et tout est ainsi fini pour ce soir, on démonte le salon pour faire les lits.

- Mais malheureusement, il y a toujours des gâte fête, et pour un prétexte de paillasse, deux camarades se prennent à se battre et bientôt deux autres rentrent en jeu, l’un voulant séparer le 2, et l’autre voulant laisser faire.

- Enfin tout rentre dans l’ordre et il est onze heures ½ lorsque les lumières s’éteignent et tout le monde est couché.

- En un mot, on a essayer d’atténuer notre captivité et ma foi on y a réussi en partie.

25. S

- Le lendemain fête de noël il y a messe à 10 ½. Je me propose d’y assister comme je fais d’ailleurs tous les dimanches.

- Appel, temps doux et sombre.

- Journée ensoleillée, la musique civile passe dans le camp, il y a des déguisés en femmes…..

- Le soir après le café, on organise un petit concert qui dure jusqu’à 10h, heure de l’extinction des lumières.

26.D

- Appel 8 ½, repos, le temps est revenu pluvieux, soupe à 11 ½.

- Repos, mauvais temps, soupe à l’orge et aux poires, appel.    Etc

27.L

- Temps triste, appel, repos, soupe, il pleut.

- On reste dans la baraque et on trouve le temps très long.

- Soupe…….etc

28.m

- Réveil, travaillé à la gare au chargement de tuyaux en grès sur les wagonnets du tram jusqu’à midi.

- Revenu à midi et demi, soupe et repos.

- L’après midi, j’ai resté couché car j’avais mal à la tête, 5 heures appel, soupe, temps toujours triste.

 

29.mer

- Réveil, appel, fait cuire ma dernière ration de riz.

- Touché 2 quarts macaroni et 1 quart de lentilles, soupe.

- Après midi les 69 français de la Cie ont touché chacun 1 colis de la Croix Rouge de 5 K, contenant 1 pain, 34 biscuits, 1 saucisson d’un ½ K ? 1 Boîte de conserve, 2 tablettes de chocolat et 2 petites boules de savon.

- Bonne journée, a été lavé du matin.

- A la distribution des colis postaux du soir, Pierre Cordé a reçu de la part de Delvaux à Brismes, un petit colis de 500 gr avec 2 paquets de cigarettes, 2 boîtes de sardines et 1 sachet de gaufres.

- Ce qui me rassure sur la possession de mon adresse chez les gens où j’ai écrit.

- Temps et journée très agréable.     Etc.

30. j

-Temps sombre, mais doux, appel, a été retiré de l’argent au bureau de dépôts.

-Repos à la chambre, fait sécher mon linge et raccommoder ensuite remis dans mon sac tyrolien. Soupe, repos, appel, café.

-A 7 ½ ? La chapelle du camp pris feu et a été consumée en 1 heure. L’incendie était bien grand car la chapelle était construite en bois de sapin.

- On ne sait les causes et on fait courir toutes sortes de bruits.

- Temps très doux.       Etc

31. V

- Temps ensoleillé, appel.

- A été compris dans une corvée de 5 heures pour aller chercher des planches à la gare et les apporter au camp pour faire de nouvelles baraques.

- Revenu à 10 ½ , repos, a 11 h, touché de la Croix Rouge française 1 paquet de tabac et 4 papillotes[2] de bonbons.

- Reçu une lettre de mes parents ainsi que la photo de mon petit neveu.

 

Ainsi se termine au 31 décembre 1915 le carnet de route. Si l’on tient compte des feuillets qui sont agrafés par 20 pages , le dernier feuillet n’en comporte que 14. Il manque 6 pages.

Quels secrets ont emporté les 6 pages manquantes ?

 

L’ inventaire reprend le 5 janvier 1916 en première partie du carnet, et se termine le 1er juin 1916…le voici :

Année 1916

Janvier

Reçu

Le 5 : reçu 1 carte postale de Melle Jassogne à Gilly

Le 12 : reçu 1 colis de Soavi Mathieu le tout en bon état.

Le 14 : reçu 1 lettre de la ferme Denis à D.l.B.

Le 15 : reçu 1 lettre     - id°         - id° 

Le 15 : reçu 1 carte de Melle Guyaux Vitrival

Le 19 : reçu 1 colis de 5 K en bon état. reçu 2 frmages, 1 jambon, sucre, pains, biscuits.

Le 21 : reçu 1 lettre de la flle Guyaux Vitrival

Le 24 : reçu de Mr Charles Cobut – Vitrival.

Le 28 : reçu 1 colis de la maison en bon état.

Le 31 : reçu 1 lettre de la maison de mon beau-frère.                                                  

Envoyé

Le 7 : écrit 1 lettre à Soavi

Le 7 : écrit 1 carte  à la flle Guyaux.

Le 14 : écrit 1 carte à Léon Denis D.le B –

envoyé 1 photographie à Omer Denis.

Le 21 : écrit 1 lettre à la flle Guyaux.

     :écrit 1 carte à Mr Soavi.

Le 24 : envoyé 1 vue de l’église à Mme Bertha Gofft-  D le Bois

Le 30 : écrit 1 carte à Léon Denis.

Février 1916

Reçu

1 : 1 lettre de Denis.    D.le.Bois

1 : 1 lettre de Corse

2 : 1 colis en bon état de Corse.

: 1 mandat poste de 20 fr.

: 1 colis en bon état de Corse

4 : 1 lettre de Mr Denis à Devant-les-Bois

7 : 1 lettre de Corde – Guagno-les Bains

8 : 1 lettre du beau-frère.

11 : 1 colis de Corse en bon état.

12 : 1 colis de Soavi en bon état.

12 : 1 lettre de Corse.

14 : 1 lettre de François datée du 31/1/16

16 : 3 lettres : 1 de Soavi, 1 de Corse, 1 de Denis

17 : 1 lettre de la famille Guyaux

23 : 1 colis de Corse

28 : 2 cartes de Mettet

29 : 1 colis de Corse.

                                           

Envoyé

7: écrit 1 carte à Devant les Bois

8: écrit 1 lettre à Lussan.

12 : envoyé 1 vue de l’Eglise à Georges Louis

12 : envoyé 1 vue de l’Eglise à Jules Blondiau – D.l.B

17 : écrit 1 carte en Corse.

21 : écrit 1 carte à Soavi – Lussan.

25 : écrit 1 lettre à François – B-

 

 

Mars 1916

Reçu

Le 9 : 1 lettre de Soavi

Le 10 :1 colis ~ id  ~

Le 15 :1 carte de Denis.

Le 16 :1 colis de Denis.

 #         1 colis avec mes molle sières ( ?) de Mr. Denis.                      

Le 21 : 1 carte de Bertha Guy

Le 23 : 1 colis de Soavi.

 

Envoyé

Le 3 : 1 lettre à Melle G.  Vitrival.

Le 7 : 1 carte à M. Léon Denis

Le 13 : 1 lettre à Soavi

Le 19 : 1 carte à Denis

Le 25 : 1 carte à Guyaux Vitrival.

 

Avril 1916

Reçu

1er : 1 lettre de Guyaux B.

1 : 1 carte de Denis W.

1 : 1 lettre de Xavière

4 : 1 lettre de ma sœur

6 : 1 carte de Guyaux B.

6 : 1 lettre de Denis

7 : 1 lettre de Denis

11 : 1 colis de Lussan

13 : 1 lettre de ma sœur

  : 1 lettre de François

18 : 1 carte de Guy B.

19 : 1 colis de Bizerte

20 : 1 colis de Lussan,

id  : 1 colis de Denis D.l.B

27 : 1 lettre de Lussan, 1 lettre de Dm Denis

28 : 1 colis    - bon état.

 

Envoyé

1er1 lettre à Mme Soavi

5   : 1 carte à Mr Guy Gve Bol…

10 : 1 carte à Mr. ~ id ~

15 : 1 lettre à Mme Soavi

20 : 1 carte à Briançon

id  : 1 carte à M Guyaux

25 : 1 carte à mon frère François

29 : 1 mandat de 10 f de L.

 

 

Mai 1916

Reçu

3   : 1 colis de D. les Bois

4   : 1 colis de Hélène Corse

8   : 1 photo de Emile Denis

10 : 1 photo d’Hélène

13 : 1 colis de Corse

13 : 1 lettre de Mr Guyaux

13 : 1 lettre de Corse

15 : 1 carte de Denis

15 : 1 carte de F. Galand

16 : 1 colis de Soavi en bon état

17 : 1 colis de salon.

18 : 1 colis de Mr Denis

23 : 1 lettre de Lussan, 2 cartes de G.

       2 lettres de Denis, 2 photos Léon et Om..

26: 1 colis du pays.

 

Envoyé

1 : 1 lettre à Lussan

5: 1 carte à D. les Bois

10 : 1 carte à Désiré Galand

15 : 1 lettre à Mr Guyaux Vitrival

20 :1 carte à Lussan

24 : 1 carte à Léon Denis et famille 4 cartes postales à : André, Hélène, Morel, Ferdinand Galand

 

Juin 1916

Envoyé

1 -1 lettre à Lussan.

 

 

 

…à la suite dans le carnet :

 

 Trousseau de la mariée   - dote.

 

11 cols

11 couches

100  draps

100 chemises

11  taies

1100  manches

 

 

Le 23 avril 1916

 

Ponction exploratrice annonçant un peu de liquide.

Le 24, ponction ; pas de liquide, mais un peu de sang. Ponction exploratrice sans succès.

Je me sens assez bien. 24-4-16.


[1] Il y a sûrement un prisonnier qui fait fonction de « présentateur », celui qui va procéder au tirage de la tombola par exemple, et, s’adresse à l’ensemble en montrant la personne qui va passer dans toutes les baraques : « celui-ci ».

[2] bonbons caractéristiques de la région lyonnaise.

 

Notes.

Rentré à l’infirmerie pour bronchite le 9 mars 1916.

Conduit à l’hôpital le 11 mars avec diagnostic : broncho-pneumonie.

Après visite : reconnu une pleurésie côté gauche ; ponctionné le 12 -  1,500 litre d’eau jaunâtre ; le 18 mars ponctionné une 2ème fois, retiré encore du même côté 1,800 litre.

Je vais assez bien le 21 mars 1916.

Reçu 1 colis de Louis Grivault le 28 mars qui m’a fait plaisir.

Reçu ma valise le 15 ct[1].

 

[1] Ct : peut-être mis pour « courant ». Il est intéressant de noter que cette valise n’est pas dans l’inventaire mensuel, mais bien noté ici à la suite des notes sur son hospitalisation. Faut-il y voir les prémisses d’un départ ?

 

Zivilgefangenen – Kart : Via Suisse ou Feldport.

Reproduction de cette page

 

 

Zivilgefangenen-Lager

Sennelager

Et. Ernest

E Comp, Senne III

 

Laisser en blanc

Monsieur ……………………………..

Rue :                   

 

A ………………………………………………….

Pays : Belgique ou France

9 quai de la Joliette

Modèle adresse du prisonnier

Etienne Ernest

Zivil-Lager

Senne III

Laisser en blanc

Via Suisse

Monsieur   x.

Rue :                  

 

A

Pays :

 

 

Paroles de Napoléon.

 

Les grands orateurs qui dominent les assemblées par l’éclat de leur parole sont en général les hommes politiques les plus médiocres. Il ne faut pas les combattre par des paroles, ils en ont toujours de plus ronflantes que les vôtres, il faut opposer à leur façon de faire, un raisonnement serré, logique. Leur force est dans la vague, il faut les ramener à la réalité : la pratique les tue.

Le 25/12/15 .

 

Le CARNET :

- Couverture noire.

- Format : 8 x 13,5 cm

- Une pochette soufflet est intégrée dans la 2ème de couverture.

Sur la page de 2ème de couverture, il est inscrit :

N°1


M. Etienne Ernest (n° 6332 Kie 3ème)

départ le 20/7/16

Sur la 3ème de couverture, sont inscrits des noms :

Léonie
Mme Porignaux  café Vitrival
Mr et Mme Porignaux  maisons Vitrival
Mr Masson Tahier   Vitrival
Melle Marie Desprez    ……le Bois
Melle Séraphine Gérard     …..oret
M…… D…art Morel à Vitrival
le 8/1/16
……et de nombreux essais de signatures avec les lettres  Et E reprises en boucles.

 

Il y a un coupon dans le carnet :

Abschnitt – Kann vom Adressaten abgetrennt werden =  Coupon - peut être détaché par le destinataire.  Il porte le N° 59783.

Betrag in Zahlen, Mk 10. 52 = montant en chiffres : 10 mark 52

Le cachet indique : Oberpostkontrolle  BERN   28 III 1916

Sur l’envers du coupon est écrit finement à l’encre noire : Etienne Ernest 8 M 10

Dans le bas avec la même écriture : 421/23

Qu’est-il devenu ?

il y a des pistes :

-         On sait que le 11 mars 1916, il est conduit à l’hôpital qui diagnostique une pleurésie.

-         Il y a un retrait d’argent de 10,52 mark le 28 mars 1916.

-         Il doit être fortement question de rapatriement.

-         Sur son carnet est mentionné : départ le 20/7/16.

 

A-t-il fondé une famille ?

il y a aussi des pistes :

-         On sait qu’il n’est pas marié en partant au service militaire.

-         Il parle souvent de son neveu.

-         Il correspond avec beaucoup de familles et de Melle.

-         Il dresse un inventaire du trousseau de la marie (dote).

La CHRONOLOGIE des ÉVÈNEMENTS :

 

  1. Etienne Ernest, incorporé le 4 octobre 1913 au 4ème Zouaves à Tunis, pour y faire son service militaire de 2 ans.

  2. Le 4 novembre 1913, changement d’affectation : du 4ème au 3ème bataillon.

  3. Rencontre avec son frère à Bizerte.

  4. 12 juillet 1914, départ pour 1 mois de permission :
    -omnibus Bizerte-Tunis.
    -Train Tunis-Bône (Algérie).
    -13 juillet 1914 à 23h, embarquement de Bône pour Marseille sur le vapeur « Ville de Tunis ». Tempête en mer.
    -15 juillet 2h du matin, le paquebot s’amarre quai de la Joliette à Marseille, puis en route vers le pays natal.

  5. Le 15 juillet 1914, arrivée dans sa famille :
    -retrouve André son petit neveu.
    -le 19 juillet 1914, arrivée de son frère Jacques de Bizerte.

  6. Le 31 juillet 1914 : mobilisation. Sa sœur le réveille pour rejoindre son régiment.
    -a midi, il embarque sur l’Eugène Péreire, destination Tunis.
    -paquebot qui fait demi-tour et le 1er août 1914 matin accoste à Marseille.

  7. Le 1er août 1914, train à la gare Saint-Charles pour rejoindre le camp de Sathonay près de Lyon, à 8 h du matin : arrivée à Valence, puis Vienne, enfin Lyon Perrache à 11H ½ .
    -train Croix-Rousse-Sathonay (1/4 d’heure de trajet).
    -Arrivée au 3ème Zouaves.
    -affectation : Etienne matricule 10 171, 19ème Compagnie.

  8. 15 août 1914 : départ de nuit vers Tournes, gare terminale. 2 jours de trajet.

  9. 17 août 1914 : Tournes-Rocroy à pied.

  10. 18 août 1914 : au matin, départ pour la Belgique, passage de la frontière à Gué d’Hossu, puis Couvin et Marienbourg : arrivée à 5 heures.

  11. 19 août 1914 : 11h, départ pour Philippeville, puis Videcée.

  12. A Arcimont nous sommes au combat  en position de Tirailleurs.

  13. Ordre de revenir sur Vitrival : notre ½ section doit faire face à une patrouille Allemande (30 à 40 hommes). Avançant à 4 pas en Tirailleurs, nous arrivons à faire replier les Allemands qui se réfugient dans une maisonnette située sur la petite colline. Baïonnette au canon nous portons un assaut : tous morts ou blessés grièvement côté allemands, 4 à 5 blessés aux jambes et 1 morts (notre sergent) de notre côté.
    Nous continuons notre marche arrière, et retrouvons la Compagnie à Vitrival.
    Là je comprends que c’était un ordre de retraite qu’on exécutait.

  14. L’artillerie allemande en position à Aisemont, nous canonne sur la route allant de Vitrival à Le Roux. Nous nous réfugions dans le bois quand un obus passa si près qu’il me coucha inanimé dans les pommes de terre. Je pers à ce moment tout contact avec ma Compagnie, mon bataillon, mon régiment.
    Je reste dans mon terrier 2 jours.
    Avec la faim, je m’approche d’une ferme avec prudence car je vois beaucoup d’hommes qui allaient sur Devant-les-Bois, Bresme et Mattet. Je vois aussi d’ennemis sur la route de Namur et le drapeau Allemand flotte sur le clocher de l’église de Le Roux.
    J’arrive à la ferme où je suis comme à la maison avec Octave.
    Mais il me faut partir à cause des représailles. J’y suis resté 2 jours

  15. J’arrive à la maison J. Cerfaux où au bout d’un jour je dois à nouveau partir.

  16. Conduit à la ferme Jassogne, je demande de rester pour les moissons avec les ouvriers belges. J’y suis resté toute la saison, et propose de soigner le bétail tout l’hiver jusqu’en février.

  17. Toujours à cause des représailles, on ne veut plus me garder, et le 6 février, un ouvrier me conduit chez Léon Denis à Devant-les-Bois. J’appris à bêcher, et à planter, et prenais quelque liberté pour aller dire bonjour à mes amis en bicyclette.

  18. 25 octobre 1915 : le Gouverneur général de Belgique : Von Bissing stipule que toute personne ayant appartenance à une armée ennemie serait fusillée.

  19. 28 octobre 1915 : on décida de se rendre tous ensemble.
    Je prends le train à Vitrival pour Fosses.

  20. 30 octobre 1915 : Fosses, Vitrival tamines à pied, puis train pour Namur.
    Arrivée à 11H, on se rend à la Commandanture.

  21. 31 octobre 1915 : on resta enfermé toute la journée dans la cellule 110.

 

LES RECHERCHES

Mon parrain, Gaston PETIT était le correspondant de l’entraide française, il avait entrepris les démarches suivantes :

-  Il a écrit le 21 mai 1949 (cachet de la poste) à Etienne Ernest, 9 Quai de la Joliette MARSEILLE : sa lettre lui a été retourné « RETOUR A L’ENVOYEUR ».

-  Il a écrit le 2 juin 1949 à la police administrative de Marseille (Hôtel de Ville), une réponse lui fut donnée par écrit en date du 11 juin 1949 :
« Faisant suite à votre lettre en date du 2 juin courant, par laquelle vous me demandez des renseignements sur Monsieur ETIENNE Ernest, j’ai le regret de vous faire connaître que ce dernier, inconnu, 3, Quai de la Joliette à MARSEILLE, a été vainement recherché en tous lieux utiles de notre ville, par les soins de notre service d’enquêtes ».

- Quelques notes sur un carton :

- Voir Vitrival en Belgique : Pierre CORDE a reçu de la part de Delvaux à Biesnes ?

- Heberstal : Camp de Sennelager.

 

Sur les traces de mon parrain je reprends les recherches…grâce à l’Internet :

- J’adresse le 08 juillet 2001 sur le forum de généalogie (fr.rec.généalogie) un message concernant mon document, ainsi que la retranscription du premier paragraphe.

- J’ai beaucoup de réponses dès le 09 juillet,  seules 2 mérites d’être retenues :

 

Alain Guéro qui me signale avoir le grand-père de sa femme : Paul Georges HAMELIN qui a fait la guerre de 14 au 4ème Zouaves, et a obtenu une citation à l’ordre du régiment le 12/11/1916 (N°96), et a été tué le 28/3/1918 dans la région de Beauvais.

Christophe AURIAC qui a manifestement une très grande passion pour cette période, et souhaite m’assister dans mes recherches. Ce que j’ai accepté. Son site est d’ailleurs le miroir de sa passion : http://perso.club-internet.fr/vinny03/
Son  site hébergera mon document avec mention de mes travaux, ainsi que de mon adresse Internet.


Je veux respecter la charte que mon parrain m’avait enseigné  « la mémoire se partage et celui qui trouve transmet » 
(Bertrand Bouret)

Vous souhaitez nous aider à retrouver le destin d'Etienne ERNEST, veuillez nous contacter aux adresses suivantes:

Jean Jacques LANNOIS      Christophe AURIAC

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